ORPHÉE ET EURYDICE
(ViKGiLE, Géorg., liv. iv. )
Quand Borèe aux zéphyrs déclare enfin la guerre. Et ramène en grondant les frimas sur la terre; Quand la nuit, prolongeant sa course dans les cieax , Semble usurper du jour l'empire radieux, Il est sur rHélicon de charmantes veillées.
Là, sous l'abri secret des grottes reculées. Les Muses tour à tour, d'un récit enchanteur. Trompent des longues nuits l'importune lenteur.
Une nuit que Phébus, joîoux de les entendre , A l'insu de Thétis, près d'elles vint se rendre , II. 8.
La sensible Erato voulut chanter l'amour; Pour la tendre amitié, Caliiope eut son tour; Et la vive Thalie, au folâtre sourire.
Joignit son luth badin à leur touchante lyre. Permesse, impatient d'écouter leurs concerts. S'arrête, et l'aquilon n'ose troubler les airs.
Mes sœurs, dit Erato, si je romps le silence , C'est amoar qui le veut ; tout lui doit la naissance; Vous-mêmes lui devez la lumière des cieux; Les dieux ont fait le monde, amour a fait les dieux.
Parmi vous cependant sa flamme est condamnée. Mais craignez-vous l'amour conduit par l'hyménée? Pour deux tendres époux je.demande vos pleurs. Héias ! peindre l'amour, c'est peindre des malheurs ; Orphée en est la preuve , et mon récit l'expose ; Mais je dois de ses maux vous retracer la cause. O mes sœurs! gardons-nous d'offenser les amans; Il est , il est des dieux qui vengent leurs tourmens.
Dans ces rians vallons où le fleuve Pénée Promène entre des fleurs son onde fortunée. Poursuivi du destin, un berger demi-dieu Avait dit à ces bords un éternel adieu. Arislée est son nom : loin de ce doux rivage , Pleurant ses doux essaims que la Parque ravage, Aristée égarait ses pas et ses douleurs : Aux sources du Pénée il accourt tout en pleurs: Et là , tendant les mains vers ces grottes profondes « O C^-rène, ô ma mère, ô njmpbe de ces ondes,
Dn plus brillant Jes dieux si j'ai reçu le joar. Si vous êtes ma mère, où donc est votre amour? Eh! que m'importe, hélas! cette illustre origine. Si les destins jaloux ont juré ma ruine? Est-ce là ce bonheur que vous m'aviez promis ; Cet Olympe où les dieux attendaient votre fils ? Un seul bien ici-bas (mes abeilles si chères !) Eût de mes jours mortels adouci les misères; C'étaient les plus doux fruits de mes soins assidus; Et vous êtes ma mère, et je les ai perdus ! Cruelle! de mes pleurs ne soyez point avare; Au sein de mes agneaux plongez un fer barbare; Et que mes jeunes ceps expirent sous vos coups. Si le bonheur d'un fils arme votre courroux. i)
Cyrène, assise au fond de sa grotte azurée. Entend le bruit confus d'une plainte égarée; Ses nymphes l'entouraient : sur leurs fuseaux légers Brille un lin de Milet teint de l'azur des mers. Là sont en foule Opis, Glaucé, Pyrrha, Néère , Cydippe, vierge encor, Lycorîs déjà mère; Nésé, Spio, Thalie, et Dryope, et Nais (Leurs blonds cheveux flottaient autour d'un sein de lys;, Xante, Ephir, jeunes sœurs, filles du vieux Nérée , Ceinte d'or, l'une et l'antre, et d'hermines parée ; Et 1 agile Aréthnse abjurant le carquois, El la jeune Clymène à la brillante voix.
Pour charmer leurs loisirs, Clymène, au milieu d'elles,, Leur chantait de Vénus les amours infidèles ,
Les doux larcins de Mars, les fureurs de Vulcain, Et ses réseaux, tissus d'un invisible airain. Les nymphes , en filant , écoutaient ces merveillrs , Quand un lugubre cri frappe encor leurs oreilles. Cyrène, en pâlissant, tremble à ce cri fatal. Chaque nymphe se trouble en son lit de cristal; Leur immobile effroi garde un morne silence. Plus prompte que ses sœurs, Aréthuse s'élance. Et, jetant ses regards sur la face des eaux. Lève sa tête humide et ceinte de roseaux; Et de loin : (( O Cyrène ! ô mère infortunée!
Ton fils ! il est en pleurs aux sources du Pénée;
Il te nomme barbare ». A ces tristes récits ,
(( Va, cours, vole, Arélhuse ; amène-moi mon fils ;
Il a droit de descendre en nos grottes sacrées. »
Elle dit : à sa voix les ondes séparées , Se courbant tout à coup en mobiles vallons. Reçoivent Aristée en leurs gouffres profonds. Il s'avance, étonné, sous ces voûtes liquides , Admire avec effroi ces royaumes humides. Tous ces fleuves grondant sous leurs vastes rochers. Et la source du Nil , inconnue aux nochers. Et l'Èbre , et le Caïque , et le Phase , et le Tibre , Orgueilleux d'arroser les champs d'un peuple libre ; L'Hypanis à grand bruit sur des rocs écumant. Et le mol Anio s'écoulant lentement.
Et l'Éridan fougueux qui, dans les mers profondes, Précipite en grondant le tribut de ses ondes.
Quand il a pénétré ces liquides palais, Cyrène, en l'embrassant, calme ses vains regrets;
Chaque nymphe, à l'envi, sert le jeune Aristée. Les unes, sur ses mains, versaient l'onde argentée; Un lin blanc les essuie; et d'autres à ses yeux Offraient les coupes d'or, les mets délicieux. Mais Cyrène : a O mon fils .' que cette liqueur pure Coule pour l'Océan , père de la nature. Pour les nymphes des bois , des fleuves et des mers 1 5) Elle dit : l'eucens fume et les vœux sont offerts. Trois fois le vin se mêle aux flamme» odorantes ; Trois fois la flamme vole aux voûtes transparentes.
(i O mon £ls, dit Cyrène , à ce présage heureux. Non loin des flots d'Egée est un devin fameux ; C'est l'antique Pr-ithée aux regards infaillibles- Sur des coursiers marins il fend les mers paisibles. Il court vers l'Emathie, et côtoyant nos ports. De Palléne déjà son char touche les bords. C'est l'oracle des mers : les dieux lui font connaître Et tout ce qui n'est plus , et tout ce qui doit être. Ainsi le veut Neptune; et lui seul, sous les eaux. Fait paître de ce dieu les énormes troupeaux. Il sait de vos malheurs la source et le remède. Mais par de longs soupirs c'est en vain qu'on l'obsède. Son oracle est le prix de qui l'ose dompter; C'est lui que votre audace enfin doit consulter. Moi-même, dès que l'astre, embrasant l'hémlsphèrej Aux troupeaux altérés, rendra l'ombre plus chère. Je veux guider vos pas vers l'antre où le vieillard, Loin du jour et des mers, se repose à l'écart. C est là que le sommeil invite à le surprendre. Chargez-le de liens; mais, prompt à se défendre,.
g4 I^ES VEILLEES DU PARNASSE.
A vos yeux, sons vos mains, il se roule en torrent. Gronde en tigre irrité, glisse et siffle en serpent. Dresse, en lion fongueux, sa crinière sanglante, Et tout à c >up échappe en flamme pétillante; Mais plus le dieu mobile est prompt à s'échapper. Plus de vos nœuds pressans il faut l'envelopper. Vaincu, chargé de fers, q^u'il vous rende Prothée. »
D'ambroisie à ces mots parfumant Aristée Cjrène lui souffla l'espoir d'être vainqueur; Ses membres respiraient l'audace et la vigueni
Dans les flancs caverneux d'un roc battu de l'onde, S'ouvre un antre ; à ses pieds, le flot bo-jiUonne et gronde. Mais il creuse à l'çnlour deux golfes, dont les eaux, Loin des vents orageux accueillent les vaisseaux. Le vieillard, de ce roc aime le frais et l'ombre; Cyrène y met sou fils vers le flanc le plus sombre, Et se dérobe au fond de son nuage épais.
Déjà l'astre du jour, enflammant tons ses traits Des fleuves bouillonnans tarit l'urne profonde, Et du haut de sa course il embrase le monde ; Des feux du Sirius tout l'air est allumé.
Prothée alors, nageant vers l'antre accoutumé, Voit les monstres, autour de sa grotte sauvage. D'une rosée amère inonder le rivage.
CHANT PREMIER, g5
Et dans sa grotte assis, loin des feux du soleil,
Compte ses lourds troupeaux, que presse un lourd sommeiL
A peine il s'endormait, que le fils de Cyrène S'élance, jette nu cri, le saisit et l'encliaîne. Prothée, en s'évreillant, s'agite dans ses fers ; El, surpris des Heus dont ses bras sont couverts. Rappelant de son art les merveilles enfouie. Tigre, flamme, torrent, gronde, embrase, s'écoule. Vains efforts ! et cédant au bras victorieux, A lui-même rendu , sa voix l'annonce aux yeux. (* Que me veut ton audace, ô jeune téméraire? Et qui te fait tenter ma grotte solitaire?»
u Divin pasteur des eaux, tu le sais mieux que moi ; Mes revers et les dieux guident mes pas vers toi : Parle , j attends mon sort de ta bouche sacrée. i>
Prothée alors frémit; sa prunelle égarée Roule un bleuâtre éclat dans ses yeux raenaçans. Et sa bouche au destin prête ces fiers accens : <i Les dieux sont irrités : leur courroux légitime N'égale point encor ton supplice à ton crime. Du sein des morts, Orphée arme ces dieux vengeurs. Souviens-toi d'Eurydice enlevée à ses pleurs. Tu poursuivais la nymphe; hélas ; son pied timide Foule un serpent caché sur la rive perfide; Il l'atteint; elle expire : ô douleurs ! ô regrets .' Ses compagnes en pleurs font gémir les forêts.
Dn Rhodope attendri les rochers soupirèrent ; Daus leurs antres sanglnns les tigres la pleurèrent.
Mais lui, belle Eurydice, eu des bords reculés. Seul et sa lyre en main, plaint ses feux désoîés : C'est toi quand le jour nait, toi quand le jour expire. Toi que nomment ses pleurs , toi que chante sa lyre. Mais que ne peut l'amour ? Orphée, aux sombres bords . Ose tenter, vivant, la retraite des morts. Ces bois noirs d'épouvante, et ces dieux effroyables. Anx larmes des humains touj ours impitoyables. Il chante; tout s'émeut, et du fond des enfers Les inânFs accouraient an bruit de ses concerts. Tels, quand d'un soir obscur grondent les noirs oraf;es. n'innombraules oiseaux volent sous les ombrages , Telles autour d'Orphée erraient de toutes paris Les ombres des héros, des en fans, des vieillards , Et ces fils qu'au bûcher redemandent leurs mères , Et ces jeunes beautés à leurs amans si chères : Peuple léger et vain , que de ses bras hideux Presse neuf fois le Styx qui mugit autour d'eux. De l'Érèbe à sa voix les gouffres tressaillirent ; Sur leur trône de fer les Parques s'attendrirent ; L'Euménide cessa d'irriter ses serpens.
Et Cerbère retint ses triples harlemens.
Déjà l'heureux Orphée est vainqueur du Ténare : Il ramène Eurj'dice échappée au l'artare; Eurydice le suit (car un ordre jaloux Défend encor sa vue anx yeux de son époux).
CHANT PREMIER. v);
Iviais, ô d'un jeune amaut trop aveugle iaiprudence ! Si Tenfer pardonnait , ô pardonnable offense ! Orphée impatient, troublé, vaincu d'amour. S'arrête, la regarde, et la perd sans retoun Plus de trêve, Pluton redemande sa proie ; Trois fois le Stjx avare en murmure de joie. Mais elle: Ab! cher amant, quel aveugle transport. Et nous trahit tous deux, et me rend à la mort! Déjà le noir sommeil flotte sur ma paupière. Déjà je ne vois plus tes yeux ni la lumière; Orphée I un dieu jaloux m'entraîne malgré moi , Et je te ternis ces niams qui ne sont plus à toi.
Adieu ! L'ombre à ce mot fuit comme un vain nuage.
Son amant veut eucor la suivre au noir rivage ;
Mais comment repasser le brûlant Phlégéton?
Comment fléchir deux fuis l'inflexible Pluton ?
Quels pleurs, ou quels accens lui rendraient son épouse ?
L'ombre pâle est déjà dans la barque jiilouse.
Sur les bord-s du Strjmon déplorant ses revers , Orphée erra sept mois en des rochers déserts. Aux tigres, aux forêts il conta ses digrâces : Les tigres, les forêts gémirent sur ses traces. Telle pleurant, la nuit, sur un triste rameau. Ses fils, sans plume encor, ravis dans leur berceau , Philomèlc, charmant les forêts attentives. Traîne ses longs regrets en cadences plaintives. Ah ! depuis qu'Eurydice est ravie à ses feux, Nul amour, nul hymen ne flattent plus ses vœux. Son désespoir l'égaré ; il franchi t dans sa course Ces monts affreux où luit le char glacé de l'Ourse : ir. 9
g8 LES VEILLEES , CHANT PREMIER.
Il pleurait ses amours, hélas ! deux fois trahis. Quand tout à coup , ô rage ! ô forfaits inouïs l Les bacchantes en foule assiégeant le Riphée, De leurs jalouses mains déchirèrent Orphée, Lui percèrent le cœur de leurs thyrses sanglans. Et semèrent au loin ses membres palpitans. Dans l'Èbre impétueux sa tête fut jetée; Mais tandis qu'elle errait sur la vague agitée. Ses lèvres, qn'Eurydice animait autrefois. Et sa langue glacée et sa mourante voix, Sa voix disait encore: O ma chère Eurydice! Et tout le fleuve en pleurs répondait Eurydice ! »
A ces mots , tout à coup élancé dans les mers , Prothée a disparu sous les flots entr'ouverts.
( Afrèx une transition, pour amener son récit, Calfiope raconte un trait d'amitié consaci'è par Virgile j Enéide, liv. ix.)
INISUS ET EURYALE.
Nisas, épris de gloire et cherchant les combats, D'Enee aux bords du Tibre avait suivi les pas. Nul guerrier ne sut mieux, d'une adresse intrépide. Darder le javelot, lancer le trait rapide; Ida l'avait nourri pourle métier de Mars; Tout jeune, il y perçait les monstres de ses dards. A ses soins vigilans, dans l'absence d'Ence, D'une porte du camp la garde fut donnée.
Là , veillait Euryale, enfant plein de valeur. Le charmant Euryale en sa première fleur. Comme on voit deux palmiers, délices d'un rivage. Réunir leurs rameaux, confondre leur ombrage; Ils s'élèvent ensemble, et de leurs fronts naissans Ils vont chercher l'Olympe et défier les vents : Tels ces jeunes guerriers, réunissant leurs armes. Cherchaient la gloire ensemble, et volaient aux alarmes. Inséparables cœurs! prodige d'amitié !
Le même poste encor leur était confié.
Qnand Nisns tout à coup : te Est-ce un di eu qui m'inspire, O mon cher Euryale! ou de ce qu'il désire Notre cœur aveuglé se ferait-il un dieu? Je frémis du repos; je sens qu'un noble feu A quelque grand exploit appelle mon courage. L'ennemi dans sou camp repose sans ombrage. Vois ces feux presque éteints, ces postes négligés. Et leurs soldats épars daus l'ivresse plongés; La plaine au loin se tait d'ombres enveloppée. Tiens, voici le projet dont mon âme est frappée. Turnus au camp troyen va fondre avec le jour; Chefs, soldats, tous d'Enée implorent le retour; Tous voudraient que du moins un guerrier plein de zèle. De son camp menacé lui portât la nouvelle: Ami, ce sera moi, s'ils t'en donnent le prix; Je ne veux que l'honneur de l'avoir entrepris. Je sais vers ce coteau quelle route écartée Me conduira dans l'ombre aux murs dcPallantce.i)
Amoureux de périls et de gloire enflammé: «Quoi, Nisus; c'est ainsi qu'Euryale est aimé! Tu veux sans moi, cruel, affronter les alarmes! Crains-ta d'associer mon courage à tes armes? Sur ma jeune valeur as-tu quelques soupçons? Aurais-je de mon père oublié les leçons? Toi-même oublierais-tu que Mars, dans nos murailles, Entoura mon berceau d'armes, de funérailles? Depuis que uous servons sur ces bords étrangers, M'as-tu vu près de toi pâlir dans les dangers? Ce cœur brave la mort : ce cœur qui t'est fidèle Paierait de tout son sang la gloire qui t'appelle, n
w Ami, répond Nisns, garde-toi de penser Que d'un pareil soupçon je veuille t'ofiFenser. Et toi, grand Jupiter! vous tous, dieux que j'implore ! Accordez-moi de vaincre et de le voir encore. Dieux! qu'un si doux moment paierait bien ma valeur ! Mais si le sort jaloux me gardait un malheur (Car aux coups hasardeux tu sais qu'il en arrive), Je prétends qu'à mes jours ton amitié survive. Ta vie est dans sa fleur, je dois la ménager : Vis donc ! et si ce n'est, hélas! pour me venger, Du moins pour racheter et poser dans la tombe Le corps de ton ami, si ton ami succombe. Ou si l'on m'enviait un si triste bonheur. Qu'au moins d'un vain tombeau je te doive rhonncur. Ciel! et j'exposerais une tête si chère? Et dans ce deuil aBFreux je plongerais ta mère. Ta mère, hélas î qui seule, en ces bords ennemis, Malgré les flots et Mars, voulut suivre son fils! »
<c Cesse, ditEuryale, un obstacle funeste. Je te suivrai; partons, les dieux feront le reste.» Il dit : leur veille passe à deux guerriers voisins. Le couple impatient se livre à ses destins. Sur les pas de Nisus Euryale s'élance; Vers la tente d'Iule ils marchent on silence.
La nuit du haut des airs verse le doux sommeil ; Tout dort. Seuls, près d'Inle, en un secret conseil Veillaient du camp troyen tous les chefs invincibles D'une main appuyés sur leurs piques terribles,
ir. 9.
De l'autre ils soutenaient leurs pesars boucliers. L'absence de leur roi fait gémir ces guerriers; A travers l'ennemi , quel généreux courage Pourrait jusqu'au héros se frayer un passage? Qui l'osera ? Soudain les deux braves amis S'annoncent au conseil, demandent d'être admis: luie avec transport voit leur impatience. L'accueille, et par ces mots Nisus rompt le silence :
«Magnanimes Troyens, soyez-nous indulgens; En faveur du projet, faites grâce à nos ans. Jeunes, mais occupés delà cause commune. Nos regards, cette nuit, épiaient Ja fortune. Le Ru Iule est vaincu de sommeil et de vin : Vers la porte du camp dont Neptune est voisin. En un double sentier la route se partage; Leurs feux n'y veillent plus, et livrent ce passage. Si vous nous permettez de nous saisir du sort. Par cette route, ouverte à notre heureux effort. Nous allons, nous trouvons le roi dans Pallantée, Il en sort ; l'ennemi, sous sa main indomptée. Tombe : nous revenons sanglans , victorieux ^ Demain avec le jour Euée est en ces lieux. Et la route ne peut égarer notre audace; Cent fois, dans ces vallons, entraînés par la chasse, De Pallantée, au loin , nos yeux virent les tours. Et du fleuve et du buis nous savons les détours. i>
Le vieux, le sageAlèllie, ému, saisi de joie I (i Granids dieux! s'éciia-t-il, dieux protecteurs de Troie-
CHANT SECOND. lo5
Oui, vous aimez encor ses restes malheurenx. Puisque vous leur donnez de ces cœurs généreux ! d
A ces mots, le vieillard les serre, les embrasse. Les baigne de ses pleurs: (c Jeune et vaillante race '. D'un service si grand quel sera le loyer? Voire cœur et les dieux peuvent seuls vous payer ; Mais comptez sur les doas d'un héros magnanime , Sur la reconnaissance étemelle, unanime De son fils, et d'un peuple à qui votre grand cœur Va rendre avec Énée et la vie et l'honneur. »
a Gai , dit le jeune Iule, oui, rendez à mes larmes Un héros qui peut senl dissiper nos alarmes. Au nom de tous les dieux, de ma race adort> . Au nom de Vesta même et de ses feux sacrés , Volez, braves amis, c'est en vous que j'espère , Et je vous devrai tout , si je vous dois mon père. Nisus, je te promets deux beaux vases gravés. Par mon père vainqueur dans Arisbe enlevés, Deux trépieds, deux talens , la coupe d'or antique. Riche don que me fit cette reine d'Afrique; Mais si nous parvenons à l'empire latin. Si jamais, triomphant, je préside au butin. N'as-tu pas de Turnus, quand il vole aux alarmes. Vu le coursier superbe et les brillantes armes? Eh bien •' ce que tu vis, ces armes , ce coursier. Sa cuirasse d'argent, son riche bouclier. Et es beau casque d'or qu'un aigle d'or couronnr , Dès ce moment, Nisus, à foi seul je les donne.
io4 LES VEILLEES DU PARNASSE.
Mon père ajoutera douze jeunes beautés , Avec douze captifs par lui-niéme domptés. Ce champ, de Latinus aujourd'hui l'héritage. Ce chaïup, n'en doute pas, sera dans ton partage. Pour toi , bel Euryale , enfant déjà héros , Puisque le sort voulut presque unir nos berceaux: , Je veux que désormais une chaîne commune Nous unisse de cœur, de gloire et de fortune. i>
a Prince, si je survis à ces nobles essais. On ne me verra point démentir leurs succès: Mais, poursuit Euryale, à ces dons que j'honore. Daignez joindre une grâce, hélasl plus chère encore: J'ai, seigneur, une mère! et jusqu'en ces climats Son amour inquiet a suivi tous mes pas; Digne sang de nos rois dont elle est descendue. Rien n'a pu retenir sa tendresse éperdue. Ni l'amour qu'elle doit aux rivages troyens. Ni les bienfaits d'Aceste aux bords siciliens. Son cœur a tout quitté. Maintenant je la laisse. Et lui cache un péril, affreux pour sa tendresse; Je lui dérobe, hclas! ma vue et mes adieux ; Je pars sans l'embrasser : car j'atteste les dieux Que jamais.... non , jamais mon âme déchirée Ne soutiendrait Taspect d'une mère éplorée 1 Dans ce triste abandon , seigneur, daignez la voir; Consolez sa douleur, flattez son désespoir; Mou cœur vole aux dangers avec plus d'assurance, Si j'obtiens en partant cette douce espérance. V)
CHANT SECOND. io5
A ces vœux d'un guerrier noblement ingénus , A ce toucliant discours, tous les Troyens émus Fondent en pleurs : surlout le jeune fils d'Enéc, D'une amère douleur a l'âme consternée; Et rimage d'un père est vivante à ses yeux.
u Poursuis , clicr Euryale, un projet glorieas , i Je promets tout : je fais ma mère de la tienne; Il ne lui manquera que le nom de la mienne , Le seul nom de Creuse! et c'est assez pour moi Que son sein ait produit un enfant tel que toi. Je fais plus : que le sort soit propice ou contraire (J'en jnre par ma tête et celle de mon père) , Ces prix que t'eût donnés mon cœur reconnaissant, Je les donne à ta mère, à tous ceux de ton sang. »
Il dit , et d'une main , de ses larmes trempée , Se dépouillant alors de sa superbe epée, Captive dans l'ivoire , étincelante d'or. Il en arme Euryale, en l'embrassant encor.
Au valeureux Nisus , Mnestée aussi présente D'un lion qu'il dompta la dépouille effrayante; Alèthes avec lui cbange de bouclier.
Et d'un casque bruni charge son~front guerrier.
Le couple armé s'éloigne ; une foule attendrie Pleure et les recommande aux dieux de la patrie.
Iule, qui les suit dans ces derniers instans. Leur confiait encor des ordres importans ; Vains bruits que l'aquiloa disperse dans la nue !
Ils volent; îe camp fuit, la plaine est disparuej iJa nuit les favorise , et d'un pas hasardeux Aux postes ennemis ils pénètrent tons deux.
Que de sang va couler sous leur main vengeresse! Leurs jeux trouvent partout le sommeil et 1 ivresse. Les chars loin des coursiers, les guides sous les chars , Coupes, armes, soldats, confusément épars.
«Voici l'instant du glaive, et voilà notre route, Dit Nisus, le fer nu; viens, Euryale, écoute; Veille sur l'ennemi qui peut m'envelopper; Vois tout, observe tout; c'est à moi de frapper, Et ce fer va t'ouvrir une assez large voie. »
Il dit, se tait, et frappe, et Rhamnès est sa proie. Du superbe Rhamnès les membres assoupis Reposaient mollement sur de riches tapis. Dans les flots de son sang sa vie est étouffée. Quand sa bouche à grand brnit respirait tout Morphée Roi devin qui n'a pas su deviner sa mort. Trois esclaves du prince en partagent le sort. Nisus dévoue au glaive et l'écujer de Rhême, Et 1© gxiide du cliar entre les coursiers même :
De leur maître égorgé la tète , en bondissant , Roule, inonde et son lit et la terre de sang. Lamyre , tu péris ! et toi, Sarrane encore. Toi qui devais au jeu veiller jusqu'à l'aurore. Malheureux! tu cédas aux charmes du sommeil. Mais, à peine assoupi, la mort fut ton réveil.
Comme un lion pressé par une faim brûlante, Attaque dans ses murs la nation bêlante , Il ravage, il déchire, il traîne avec fureur Ce peuple mol, et doux, et muet de terreur; Sa gueule en feu rugit de carnage trempée : Tel Nisus dans le sang abreuvait scn épée.
Mais le fer d'Euryale, ivre d'un beau courroux Ne s'est point signalé par de moins nobles coups : II entasse le meurtre, et son glaive dévore Hebès, Fadus, Abar, qui sommeillaient encore. Rhétus, seul éveillé , voyait tout; et sa peur S'était fait d'un grand vase un asile trompeur : Sa tête, qui déjà se croyait échappée, Et se relevait , tombe au même instant frappée , Le Rutule abattu roule, et dans les sanglots Vernit le vin, le sang et la vie à longs flots.
Euryale s'élance, et sa fougue imprudente Veut encor de Messape ensanglanter la tente.
3oB LES VEILLEES DU PARNASSE.
Il marche à la pâleur de ces feus presque éteints ,
Près des coursiers épars, sans conducteurs, sans freins.
Mais Nisus l'arrêtant : « C'est assez de carnage.
Craignons le jour ; volons par ce noble passage. »
Il dit : du seul honneur leur courage affamé ,
Laisse un riche butin sur la terre semé ;
Quand de Rbaranès, hélas! et l'écharpe fatale.
Et le baudrier d'or vient tenter Euryale.
Malheureux Eurjale! aveuglé du destin.
Tu saisis vainement ce funeste butin 1
L'imprudent i il y joint le casque de Messape :
Ce casque , dont l'aigrette et Tinvite et le frappe ,
Sur sa tète superbe élincêlie un moment,
De ce front enchanteur dangereux ornement !
Enfin du camp fatal ils ont franchi l'enceiute.
Cependant accouraient, semant au loin la crainte, V'ers ce camp malheureux, sur d'agiles coursiers, En bruyant escadron, trois cents braves guerriers: Volcens est à leur tête; et de loin , parmi l'ombre Dont le casque brillant perçait l'horreur moins sombre^ Il croit voir deux guerriers qui, vers le bois voisin , S'échappaient: il accourt, il les voit, et soudain : u Arrêtez! arrêtez, jeunesse fugitive.' D'où vient, où va, que veut votre course furtive ? Arrêtez! répondez ! » Muet, le couple fuit. Se jette dans le bois, espère que la nuit Ees sauvera du moins sous ses ombres mourantes,. Et dans les longs détours des routes différentes. Volcens, qui veut fermer toute issue à la fois. Divise l'escadron, le sème autour du bois;
Bois sombre, antique ombrage, où la plus noire yeuse Verse un deuil éternel sons sa feuille ennuyeuse. Et qoi, d'épais buissons partout entrelacés, N'ofltent qu'afifreux sentiers de ronces hérissés.
Euryale troublé, que sa proie embarrasse, Du sentier de Nisus vient de perdre la trace; Il s'égare : Nisus, le croyant sur ses pas. Vole, et trompe, en fuyant, Volcens et le trépas. Il vole; il a franchi, dans sa course rapide. Les bords des lacs albains et leur source limpide : Il touche au doux rivage, à ces vallons si beaux Où du roi Latinus paissent les grands troupeaux.
Plein de joie, il s'arrête. O surprise fatale! Il regarde, et son œil cherche en vain Euryaie, ((Imprudent! qu'ai-je fait? O jeune infortuné! Cher ami! quoi! Nisus t'aurait abandonné! »
Il ne dit pas, il vole; il revoit ces bois sombres. Lasse tous les sentiers, perce toutes leurs ombres. Et demande Euryale à leur muette horreur. Tout à coup il entend un bruit plein de terreur, Des coursiers, des soldats, et cette voix si chère ; Il s'élance, il franchit la forêt solitaire ; Il voit son Eurayle, ô dieux trop inhumains! Surpris et non vaincu, se débattre en leurs mains, . n. 10
lio LES VEILLEES DU PARNASSE.
Ah! comment le ravir an fer qni le menace? Que peat son désespoir, sa force, son audace? Ira-t-il se jeter parmi les glaives nus. Et rejoindre, en mourant, Euryale et Nisus?
Soudain d'un bras terrible il prend son arc fidèle, Et regardant les cieux : « O lumière immortelle ! Brillant honneur des nuits, Diane! entends ma voix. Si ton arc me fut cher, si j'adore tes lois, Viens ravir ce que j'aime à des mains meurtrières, Viens diriger le vol de mes flèches guerrières. Abandonne à mes traits cet escadron nombreux, Fais voler et la fuite et la mort avec eux!
Il dit; et ployant l'arc d'une main aguerrie. Lance un trait qui fendl'ombre, et siifle avec furie: Il frappe au cœur Sulmon; le Volsque chancelant Tombe, et sous son coursier se débat tout sanglant. L'escadron en frémit, et cherche en vain la trace: Nisus , dont le succès encourage l'audace , Saisit , lance avec force un de ses traits aigus , Et d'une tempe à l'autre en va percer Tagus ; La cervelle blanchit la flèche ensanglantée; Et ce coup fait pâlir la troupe épouvantée.
L'affreux Vol cens rugit; et son ardent courroux Ne sachant où porter la fureur de ses coups. Il regarde Euryale, et d'un ton plein de rage. Le bras levé : (i Ton sang va payer ce carnage. »