‹ Œuvres choisies de LebrunChapitre 48 sur 74 · LE GENIE · texte numérisé non relu

LE GENIE

Il fut un livre d'or où jadis la nature De l'immense univers a tracé la peinture : Les Diystères de l'être y furent dévoilés; L'âme, les élémens, les globes étoiles.

Sans attendre l'effort de nos pénibles veilles. Déployaient aux regards le jeu de ces merveilles. Et les amours secrets de l'aimant et du fer. Et les reflux de Tonde, et les ressorts de l'air. Chaque lettre à nos yeux y traçait un miracle; Chaque regard pouvait y surprendre un oracle.

Des prestiges de l'art les mortels amoureux Daignaient à peine ouvrir ces fastes lumineux; La nature en frémit, et sa main indignée Brisa du livre d'or l'empreinte dédaignée; Prompte à le dérober aux profanes regards, Sa main en dispersa tous les feuillets épars Sur les monts chevelus, dans les bois solitaires. Les autres, les rochers en sont dépositaires. Dans les gouffres profonds les uns furent semés , Les autres dans les cieux volèrent enflammés. Dans le sein des métaux ce livre encor respire.

l54 l'A NATURE.

Sur le front an soleil on le peut eiicor lire;

Mais ce n'est qu'au génie ardent, audacieux ,

A chercher des trésors sous les mers , dans les cieux ;

A rassembler encor, loin des cercles vulgaires.

De ce livre égaré les divins caractères ,

A ravir, s'il se peut, à ces nobles débris ,

Leurs augustes secrets dont lui seul est épris.

Le génie est amant des grottes, des ombrages , Des ruisseaux égarés il cherche les rivages; Les antiques BufFons, les modernes Thaïes, Aiment ces bords secrets consacrés à Paies. Sur la cime des monts que les sapins couronnent. L'âme prendia hauteur des cieux qui l'environnent. Par un commerce heureux s'y mêle an pur éther. Et semble y respirer l'âme de Jupiter.

C'est delà que nos yeux sans voîle, sans obstacle. De la nature entière embrassent le spectacle. C'est de là que , prenant un vol rapide et sûr. Jusqu'où le ciel étend ses pavillons d'azur. Une sphère à la main, la sublime Uranie, De rOhmpe foulait la carrière aplanie.

Des abîmes du ciel tentait la profondeur. De la terre inclinée allongeait la rondeur, Depuis qu'un verre, armant l'œil de nos Zoroastres, Fit descendre le ciel et nous prêta les astres;

Klle entraîne à son char ce peuple étincelant D'étoiles que nourrit un feu pur et brillant; Ce soleil écoulé d'une source première, Astre d'or qui répand des fleuves de lumière ,

CHANT TROISIEME. i55

Et Mercure, et ce globe aux rayons empruntés Réparant Tor du jour par ses feux argentés, Vénus et Jupiter, Mars et le noir Saturne Qui roule loin de nous son globe taciturne. Ce flux et ce reflux de l'océan des airs. Ces astres balancés dans leurs vastes déserts, Les fuites, les retours, les cercles, les ellipses Des feux, dont nos calculs ont prédit les éclipses.

Qu'il est beau de franchir, loin des vulgaires yeux. Ces abimes d'azur où nagent tant de cieux! Par quel rapide essor la sublime pensée Des prisons du cerveau tout à coup élancée, Suit-elle dans leur cours ces vastes tourbillons Qui tracent sur l'éther d'invisibles sillons ? L'homme a conquis l'Olynvpe, et ses mains souveraines De ces chars lumineux semblent tenir les rênes. Kepler leur imposa ses immortelles loi* ; O merveilles! Newton détermina leurs ^oids! L'astre enflammé du jour, fixe dans son empire. Est le centre immortel des astres qu'il attire. Vers un côté des cieux dussent-ils peser tous. Leur centre resterait dans son globe jaloux. Pourrait-il en sortir quand ce gloije rassemble Quatre cents fois le poids de tant d^astres ensemble 1 Telle on voit la physique embrasser l'univers , Et sa hauteur n'a rien d'inaccessible aux vers.

Voilà donc tes essors, dieu ppissant du génie! Toi seul du monde entier médites l'harmonie; Tandis que ce vulgaire, obscur profanateur.

i56 LA NATURE.

Des éternels secrets accuse la hauteur.

Au joug des préjugés laisse courber sa tête , Ou dédaigne l'insecte, ou gronde la tempête.

La terre presse l'onde en ses flancs altérés ; L'onde nourrit les airs ceints de feux éthérés; Ils enfantent ces vents dont l'utile ravage Roule ces torrens d'air, ces fleuves sans rivage , Et sur les champs d'airain de la stérilité Verse l'or des moissons et la fécondité; Aux veines des rochers filtre, eu vapeurs légères . Ces eaux, ces doux trésors jadis ondes amères. Qu'attira le soleil, qu'épurèrent ses feux. Et qu'épanchent des vents les souffles orageux.

Comment d'un art frivole encenser les prestiges. Quand sur nous la nature a semé ses prodiges? L'air qui nous environne, invisible et présent. Ce fluide subtil, élastique, pesant.

L'air avec nous respire, agit, voit, parle, écoute. "

O voix, fille de l'air, dis-nous quelle est ta route' Dis comment, du lar3Tix vers la glotte élancé, A l'aide du palais ma langue a prononcé Le son qui sur ma lèvre impatient d'éclore. Diverge ses rayons, forme un cône sonore. Air lui-même, remplit tout l'air de mes accens, Franchit la pesanteur, roule au-dessus des vents , De globule en globule, ô rapide merveille ! Attache ma pensée aux fibres de l'oreille.

CHANT TROISIEME. iSj

Sous le nom des zéphyrs, daDS nos jardins, semés. L'air promène des fleurs les esprits embaumés. Et versant des parfums l'essence volatile Émeut de l'odorat la membrane subtile.

Toi que le choc des corps fait jaillir à nos yeux. Tu nages dans les airs, océan radieaxi De soleils en soleils, tes lumineuses ondes Remplissent à la fois tout l'espace des mondes. C'est par toi qu'un rayon , ô prodige nouveau ! Peint la nature eutière aux voûtes du cerveau. Et de l'oeil parcourant les humides espaces, Y fixe des objets les mobiles surfaces. L'optique vint guider les crédules transports De nos yeux qu'égaraient d'infidèles rapports. Et voulut qu'à ses lois nos regards répondissent, Quand d'objets trop lointains les angles s'arrondissent.

L'algèbre méditant ses calculs épineux.

Osa suivre un rayon dans son vol lumineux. Le prisme qui l'arrête au bout de sa carrière. Brise, et fait de son angle échapper la lumière, De ces gerbes de feux divise les faisceaux. Et surprend sept couleurs aux célestes pinceaux.

Cette mer éthérée, ondoyante ceinture, Voile que de ses mains a tissu la nature. Courbe les feux du jour, et de leurs traits brisés Fait reiailiir sur nous les éclats divisés. Quand l'ombreaccourt au centre, etqnelesflancs duglobe Cachent le jour penchant, ou la blancheur dé l'aube j

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