II. i
Jamais un homme assis au front des Pyrénées , Qui dominent les vents et les mers effrénées , Et d'où chaque regard qu'il lance dans les airs Y pénètre aussi loin que le vol des éclairs, Ira— t-il follement ensevelir sa vue Dans les joncs limoneux d'une source inconnue. Quand du globe à ses pieds les spectacles épars , Et les mers et les cieux appellent ses regards ?
Heureux qui dans vos bras , filles de Mnémosine, Joint la fière Minerve à la tendre Euphrosine, Et qui, même en ses vers , émule de Newton, Tente un vol ignoré du Tasse et de Milton ! La prose suit la gloire à pas lents et fidèles , Pour l'immortalité les vers seuls ont des ailes.
Ces vers, au sein des cours avec peine enfantés. Naissent en foule aux bords des ruisseaux argentés. Le silence eu rêvant médite l'harmonie.
Et l'ombre solitaire enflamme le génie.
Sublime accent de l'âme, ô vers mélodieux , Toi seul fus appelé le langage des dieux; Ta fière liberté fuit tous ces mots esclaves. Et de nos vains respects les serviles entraves; Et toi seul, riche encor de tes antiques droits, Sais traiter en égal la majesté des rois.
Mais qui saurait tracer l'invisible passage Du profane discours à ce divin langage? Quels ressorts inconnus, quels magiques altraitSt
CHANT TR0ISIE3IE. i63
En épurent les sons, en colorent les traits?
Et de qnel feu diria cette prose animée
S'échappe, en vers nombreux tout à coup transformée.
II est, il est alors de ces heureux momens Où l'âme entière éclate en doux ravissemens. Voit, sait, respire, adore, embrasse la nature: Un dieu secret l'agite, et l'enflamme et l'épure ; Le mortel disparait sous la divinité; C'est le génie, amant de l'immortalité.
Qui des secrets divins fier et sublime organe ; Rompt le timide joug du langage profane.
Déjà sont accourus ces tours harmonieux , Ces rimes, de nos vers échos ingénieux. Ces repos variés, ces cadences nombreases, . Où l'âme se déploie en des bornes heureuses ; Et ce feu du génie épars dans l'univers. Brûle en se resserrant aux limites des vers.
Voyez-le réunir ses flammes dispersées Dans ce foyer ardent, centre de ses pensées. Et de là s'échappant en lumineux éclairs. Enflammer les objets à ses rayons offerts.
Tel l'acier arrondi, dans sa voûte brûlante. Rassemble des rayons la gerbe étincelante. Soudain l'œil étonné voit ces feux réunis Fondre l'or qui pétille, ou briser les rubis.
Le génie est un dieu tout de gloire et de flamme;
i6i LA NATURE.
L'harmonie est sa voix, la nature est son âme. Son vol n'est limité ni des cieux ni des mers : Ses ailes, ses regards embrassent l'nnivers. Il inspirait Virgile, Homère et Démosthènes, Il éclatait dans Rome, il tonnait dans Athènes.
Il connaît l'art divin d'instruire et de charmer j Le vrai, toujours sublime, est prompt à l'enflammer. Il ose être lui seul l'artisan de sa gloire ; On ne le vit jamais dérober la victoire , Ni d'une aile étrangère empruntant les essors, D'un succès mécanique arranger les ressorts.
La gloire se refuse au servile délire , Aux sons adulateurs d'une profane Ijre : Mais un libre génie au silence des bois, Seul, de la renommée éveille les cent voir.
C'est là qu'à ses regards brillent sans imposture Les traits, ces premiers traits qu'a semés la nature; Son amant y saisit des pinceaux enchanteurs. Et soumet la pensée au charme des couleurs.
S'il porte à la beauté d'harmonieux hommages. Sur les tiges des fleurs il cueille ses images ; S'il peint l'éclat des dieux et l'immortel séjour. Il trempe ses pinceaux dans les flammes du jour; S'il veut peindre le sage au front calme et sublime. D'un cèdre vénérable il contemple la cime; S'il égare un baiser, s'il enflamme un soupir, Il attache à ses vers les ailes du zéphyr;
S'il peiatl'amonr heareux, ses tendres rêveries Dépouillent les gazons et Témail des prairies; S'il aime à soupirer d'amoureuses douleurs, Tourterelle plaintive, il dérobe tes pleurs. Un lac tranquille et pur, une onde à peine errante, Lui peint le calme oisif d'une âme indifféren'e. Si! tente les volcans, il mêle dans ses vers Et le bruit de la foudre et le feu des éclairs. S'il peint Mars irritant de féroces courages. Il monte ses accords snr le ton des orages; Ou dans les sombres bois il emprunte l'horreur D'une afifreuse harmonie aux torrens en fureur.
Tantôt ces noirs vallons où grondent les ravines. Tantôt ces doux Tempes, ces retraites divines. Bords peuplés de zéphyrs, de nymphes et d'amours. Dérobent le génie au tourbillon des cours.
Amant de la nature et varié comme elle, Il sait peindre sans fard les traits de l'immortelle. Il est de ces auteurs dont le vague pinceau Voudrait de la nature embellir le tableau : Même dans ses horreurs la nature est sublime.
Ces forêts, dont l'hiver a secoué la cime. L'aurore qui s'éveille au milieu des frissons, Et ses pleurs en cristal suspendus aux buissons, Ces gazons attristés, que les frimas blanchissent. Ces torrens vagabimds, ces rochers qu'ils franchissent. Ces eaux que l'aquilon roule en voile ondoyant, La feuille qui dans l'air voltige en tournoyant.
l66 LA NATURE.
Plairaient mieux que Ténus, et les Grâces et Flore,
Dans les vers de Bernis toujours prêtes d'éclore;
Toujours de la nature il farde les portraits.
Et, même en la peignant, il n'a point vu ses traits.
La nature en gémit; l'art, ce tyran des villes. Prête de vains succès à des muses stériles.
L'esprit, évaporé dans les cercles bruyans. Ne suit qu'un fol usage et des goûts ondoyaas. Mais, éprise des bois et du calme accueillie. Lumineuse et profonde, active et recueillie. L'étude rêve, au sein des antres écartés. L'immortelle nature y veille à ses côtés. Le génie à ses yeux s'enflamme et se déploie , Puisse dans ses travaux une sublime joie. Aux profanes jaloux dérobe ses plaisirs. Pour rendre à l'univers compte de ses loisirs.
La gloire se nourrit du silence et de l'ombre. Sans de profonds loisirs , et des veilles sans nombre , Kepler, Bayle, Descarte, et Corneille et Milton, N'eussent jamais loin d'eux fait éclater leur nom. Sans éveiller l'envie inquiète, alarmée, Long-temps ils méditaient leur vaste renommée ; Mais ils laissaient à.peine échapper leurs travaux ; Qu'un éclat imprévu foudroya leurs rivaux.
Avant que Jupiter éclate sur nos têtes , Un nuage long-temps médite les tempêtes. D'un bitume orageux nourrit son vaste corp^ .
De la foudre en silence amasse les trésors ;
Riche d'onde et de flamme, il vole, éclate , tonne ,
Et parcourt en grondant le globe qu'il étonne.
Ah I qui n'a point l'amour de l'ombre et des forêts , Vil profane, du Pinde ignore les secrets.
Bords sacrés duPermesse, ô grottes, ô bocages. Quel dieu m'arrêtera sous vos divins ombrages! Nymphes du jMincius, rendez à mes transports Les traces de Virgile empreintes sur vos bords. Puissé-je , ô Tivoli, rêver dans tes bois sombres . Y consulter encor tes poétiques ombres.
Et peut-être évoquer les mânes radieux De l'amant de Gl3fcère , et du chantre des dieux. O quel charme d'errer aux antres du Riphée '. D'y recueillir encor dans la grotte d'Orphée, Son âme harmonieuse, et les nobles débris D'un luth qui mit en pleurs les rochers attendris !
La solitude inspire, et l'ombrage recèle Des poétiques leux la sublime étincelle. Les antiques forêts, leur vaste liberté. Prête aux enfans du Pinde une heureuse fierté. L'enthousiasme épars dans leurs routes perdues, Saisit de tous ses feux nos âmes éperdues. Les bois, les prés, les eaux, l'azur des cieux ouverlo^. Sont l'âme du génie et la source des vers.
Hésiode assoupi dans les vallons d'Ascrée , Sentit mieux des neuf sœurs l'influence sacrée.
l68 LA NATURE.
Pindare s'égarant sous les bois de Cadmus , De rismène cent fois ravit les flots émus. Théocrite fuyait les murs de Syracuse Pour éveiller sa lyre aux sources d'Aréthuse Virgile préféra les bords de ses marais Aux fêtes de Capoue, au luxe des palais, Cicéron méditait dans les bois de Tuscule; Les bois chers à Délie inspirèrent Tibulle. Des tumultes de Piome Horace épouvanté , Redemandait toujours ce Tibur si vanté, Ses festins inuoceus , ses mauves salutaires , Et des vallons sabins les antres solitaires. Cest de là qu'insultant au luxe des Romains, Il peignait le bonheur des champêtres humains.
Ah ! s'il n'eût point rêvé dans les forêts d'Algide , Aurait-il vu Pallas secouant son égide , De leurs monts orgueilleux les géans accablés. Et le Styx s'agitant sous des roseaux brûlés? Sur les glaces de l'Èbre eùt-il vu les bacchantes Parer d'affreux serpens leurs têtes menaçantes. Ou l'âme de Caton échappant à César, Lorsqu'il traînait le monde et les dieux à son char?
Omnse! ô docte ivresse! ô fureur libre et sainte i C'est toi qni des cités fuyais l'ombre et l'enceinte. Quand, pour donner aux Grecs d'harmonieuses lois,, Homère osa chanter les querelles des rois. ï"u livrais la nature à son vol sans limite , Que l'esprit n'ose atteindre , et qu'en vain l'art imite. Quel feu ! quels traits divins! quels sublimes pinceaux I
Quels dessins variés d'ÎTinomLrables tableauxl L'univers se peignait dans celte àme profonde. De naï/es beautés source à jamais féconde.
Par lui , Minerve coule aux lèvres de Nestor; L'amour pleure aux adieux de l'épouse d'Hector; Le jeune Astjanax sur le sein '1e sa mère Se rejeiie, effrayé du casque de son père; Andromaque se trouble à ces naïves peurs ; Elle jelte un sourire, hélas ' mêlé de pleurs. O plaintive Andromaque ! ô touchantes alarmes I Quel barbare oserait vous refuser des larmes I
Si de la jeune Hélène il colore les traits. S'il peint de Calypsola grotte et les attraits, De grâces et de fleurs il sème leur peinture. Quand sa main , de Vénus a tissu la ceinture. Sa main entrelaça les baisers , les langueurs , Les jeux , le souris tendre et les molles rigueurs. Ses vers coulent, plus doux qu'une naïade errante. Promenant sur des fleurs son onde transparente.
Mais s'il fait éclater les trompettes de Mars , J'entends le choc affreux des guerriers et des chars; Tc^t s'arme, tout combat , tout respire BeJlone. Le Xante dans ses vers gronde, écume, bouillonne. Roule, avecles débris, les casques et les morts. Ce formidable Achille insultant à ses bords. Voyez Je fier Ajax couvert d'ombre et de poudre. Déliant Jupiter, et le jour, et la foudre ; Voyez ce dieu tonnant sur les astres assis,
i;70 LA NATURE.
Et le front immortel courbant ses noirs soarcils Qui balancent les cieux et la terre ébranlée.
Ses vers étincelans sont une flamme ailée Qui dérobe à l'oubli ses rayons éclatans. Et s'envole au-delà des siècles inconstans. Bords sacrés du Mélès, il vous dut ces images. Et ce feu créateur qui ravit nos hommages. L'Homère qui chanta les bocages d'Eden, Ce Milton si fameux, Waller, Pope, Dryden, N'eussent point de leurs vers illustré l'harmonie > Si Paies n'eût jamais caressé leur génie.
G Vaucluse i ton onde est rivale des mers; Pétrarque, de ta source a vu couler ses vers. Il dut moins son génie aux doux charmes deLaure, Qu'à des champs parfumés des haleines de Flore.
Moi-même quelquefois au sein des bois altiers. Je m'ouvris d'Héliconles pénibles sentiers. Ces bords, que n'ont jamais foulés des pas vulgaires. Accueillaient mes regards noblement téméraires. J'échappais aux mortels disparus à mes yeux. Et je ne voyais plus que le Pinde et les cieux. Daphné me couronnait de ses tiges fécondes. Permesse autour de moi semblait rouler ses ondes; Mes sens étaient émus ; et mon cœur agité Respirait l'ambroisie et l'immortalité.
Ma tête s'enflammait des rayons du génie; Erato, Calliope, Euterpe, Polymnie, M'entraînaient tour à tour dans leur sacré vallon ;
A travers des lauriers j'y voyais Apollon Assis au pied d'un antre éclairé de sa gloire, S'appuyant d'une main sur sa lyre d'ivoire. Ses nymphes l'entouraient; leur groupe ingénieux Frappait l'herbe, en dansant, de pas harmonieux : De sylvains et d'amours elles étaient snivies. Quels sons venaient frapper mes oreilles ravies? Les feuilles se taisaient; Zéphir n'osait voler; Et même à ses roseaux l'onde n'osait parler.
Là, j'entendais encore une voix plus charmante; La plus douce harmonie est la voix d'une amante. Que de fois unissant ma lyre à ses accords. Du nom d'Adélaïde ai-je ravi ces bords? Echo le répétait j à l'envi de ma lyre. De coteaux en coteaux, de zéphyre en zéphyre.
Ombres qui voltigez autour des arbrisseaux , O grottes! ô forêts I ô fraîcheur des ruisseaux l Riantes voluptés, délices des campagnes, Des muses , des amans vous êtes les compagnes.
A l'aspect des hameaux tous les coeurs excités S'envolent des palais, s'échappent des cités.
Tel nous voyons ce fleuve, au sein des murs qu'il lave, De fange profané, roulant une onde esclave, Ets'indignant du joug offert de toutes parts; Impatient , il fuit de servilcs remparts. Et, libre de ses fers, court épurer ses ondes Au sein des bois altiers et des plaines fécondes.
Tel lui-même nous voit de ses rives épris, Loin d'ane ville esclave, épurer nos esprits. Aux grottes de Paies , Minerve aime à descendre; C'est là que de plus près un mortel peut l'entendre.
Là ne circulent pas ces tourbillons musqués Dont nos cercles divins sont toujours offusqués; Tous ces légers mortels, ces têtes inquiètes, Pleines d'ennui, d'orgueil, et d'ambre et d'ariettes. Essaim tumultueux, insectes turbulens. Dont l'aile ose effleurer le flambeau des talens: Ni ces jeunes beautés, troupe folle et divine. Qui, la navette en main , jugent Pope et Racine; Ni ces graves censeurs, importans sourcilleux. Qui blessent chaque vers d'un regard pointilleux.
Là n'est point ce Crésus , dont la riche indolence Daigne attaclier Minerve au char de l'opulence, Et dictant son éloge aux enfans d'Apollon, D'un coup d'oeil protecteur insulte l'Hélicon.
Là n'est point ce vil grand , dont la froide manie Vent éteindre à jamais les flammes du génie. Et prétend qu'un repos, obscur et clandestin. Ordonne de la gloire et dicte son destin. Du seul bruit des grandeurs son oreille assourdie Rejette les conceits d'une muse applaudie. Il traite d'insensé le langage des dieux ; L'immortalité même est mi crime à ses yeux.
Dieux! nele vois-je paSj dans sa fureur atroce, Et des brigands du Nord reste impur et féroce.
CHANT TROISIEME. irt
Fier de ne rien connaître et de tout mépriser. Arracher une l^Te, et prompt à la briser
Ah.' barbare, suspends tes coups et tes blasphèmes.' Diomède insensé, tu blesses les dieux mêmes ! Tiens ^ et lis sur le front des talens indignés La honte des mortels qui les ont dédaignés : Vois-y la tienne écrite , el poursuis si tu l'oses. Pourquoi , serpent jaloux , empoisonner ces roses , Ces lauriers qu'aux vertus préparèrent nos mains? Les talens sont des dieux nés parmi les humains.
Eh! qu'eslimes-lu donc^ âme slupide el fiera. Qui n'as rien d'élevé qu'une ignorance altière ? Dis; serait-ce des rois dans la pourpre obscurcis, Aux pleurs des malheureux par mollesse endurcis? Serait-ce des chasseurs turbulens et stupides Qui partagent l'instinct de leurs meules rapides? Sont-ce des courtisans, animaux venimeux. Et dans l'art de ramper indignement fameux? Sera-ce un politique , ambitieux ministre, Immolant toutTerapire à sa grandeur sinistre?
Fatigué de l'cpos, de mollesse vaincu , Vis sans avoir pensé, meurs sans avoir vécu; On pourrait t'imiter ; sans doute il est facile De traîner loin des arts une enfance imbécile. D'envelopper ses jours dans un lâche sommeil ^ De s'endormir enfin sans espoir de, réveil.
174 l'A NATURE.
Mais si tu veux des arts me dérober la flamme, M'éteindre leurs clartés, barbare, éteins mon âme. Eh ! que faire d'une âme, inutile fardeau. Qu'alors de miJle erreurs obscurcit le bandeau? Sombre, aveugle, rampante, obscure et profanée, Del'essencc des dieux semble-t-elle émanée?
C'est elle qui donna des lois aux nations , L'homme voit, pense, agit et marche à ses rayons. C'est Dédale échappé des murs du labyrinthe, Et bravant de Minos les fers et la contrainte. L'esprit ne connaît pas de vulgaires liens. La grandeur a ses droits , mais la gloire a les siens. La gloire est immortelle, et la grandeur çxpire; L'une règne à jamais, où l'autre est sans empire. Le grand homme expirant donne ses lois au sort. Il menrtj pour enchaîner et l'envie et la mort. Des siècles qu'il soumet sa grande ombre est suivie; Au-delà de ses jours il commence sa vie.
Dans ses nobles destins, le génie est pareil A ce brillant oiseau, digne fils du soleil; Lui-même il se consume, et certain de renaître Du feu qui le dévore, il prend un nouvel être.
Trente siècles roulans sur les frêles mortels , F/utraînant les états, les trônes, les autels, Loin d'engloutir Homère eu leur course profonde , N'ont fait qre l'élever sur les débris du monde. Qu'enviait Alexandre au vainqueur des Troyens? Était-ce des exploits effacés par les siens?
Fut-ce l'éclat, le sang d'une immortelle mère? Non , aux destins d'Achille il n'envia qu'Homère. Cestle vœu d'un héros attesté par ses pleurs; O regrets généreux I ô sublimes douleurs !
Des vainqueurs précédaient Ulysse, Hector, Achille; Ils n'eurent point d'Homère; éclat vain et stérile ! Leur gloire s'éteignit dans les flots du Lélhé; Et mourir inconnu, c'est n'avoir pas été.
Les peuples, les remparts, les rois, les tombeaux meurent; Tout fuit, tout disparaît; et nos lyres demeurent; Nos lyres, nos écrits, sublimes conquérans, Des empires vaincus aËFrontent les tyrans. L'Arabe vagabond foule à ses pieds Athènes ; A-t-il pu conquérir Sophocle ou Démosthène^ ? La ville de Minerve échappe à ses débris. Et plus superbe encor règne dans leurs écrits.
Rome ! que t'a servi tout l'éclat de tes armes ? Mais le génie encor te défend par ses charmes. Qu'un empire est heureux quand ses murs triomphans Du génie et des arts nourrissent les enfaus! Qu'un mortel est divin quand sa grandeur suprême Est d'immortaliser sa patrie et soi-même. Et de leur gloire au loin semant le souvenir. Aux bords qui l'ont vu naître enchaîner l'avenir !
Ce bonheur généreux, un barbare l'ignore; Il consent que l'oubli pour jamais le dévore. Cet amour de la honte, et ce lâche attentat.
IjG LA NATURE.
Sont au rang des forfaits que doit punir l'état.
La gloire est un fardeau qui pèse à sa faiblesse.
Briller, c'est l'cbscurcir; et tout éclat le blesse.
Ainsi Calignla, Domitien , Néron ,
Déchirèrent Virgile, Homère et Cicéron.
Ehi quels étaient leurs droits? leurs droits étaientle crime,
Dont l'œil sombre déteste un éclat légitime.
Laisse ces cœurs affreux : ils sont nos ennemis. Regarde les héros, tous furent nos amis. Scipion , Pèriclès, César, Pompée, Octave, Médicis et Léon , la fille de Gustave , Et ce grand Frédéric qui , dans le sein de Mars, Le tonnerre à la main , caresse encor les arts.
Peut-être un Dieu jaloux nous ferme leur carrièrej Mais reviens sur tes pas et regarde en arrière. Eh quoi ! ton âme sombre et tes yeux éblouis , N'osent-ils contempler le siècle de Louis? Ce règne étincelant de génie et de gloire Attachait à nos lis les arts et la victoire. Clio savait alors , d'un éternel burin , Graver les noms fameux dans ses fastes d'airain; Et dans sa coupe d'or, l'auguste poésie , Aux sublimes vertus présentait l'ambroisie. Louis, amant des arts, grand même en ses plaisirs. Les reçut à sa cour, leur fit d'heureux loisirs.
Des talens adorés persécuteur injuste.
Vois briller à la fois , dans cette cour auguste , Bossuet, Fénélon, Racine, Despréaux,
CHANT TROISIEME. j
De Tallière ignorance invincibles fléanx. Alors des conrtisans Boileau fut l'Arislarquc, Racine à Marly même introduisait Plutarqne: Racine, dont la muse et les tendres douleurs Ont des yeux de son roi fait couler tant de pleurs. Rodogune y marchait rivale d'Athalie; Molière y sut conduire et Tartuffe et Thalie. La Fontaine , sublime en ses naïvetés, Laissa couler des vers par les Grâces dictés.
Alors nos demi-dieux, Condé même et Turenne , Descendaient del'Olympe aux bords de l'Hippocrène. Et Corneille et Louis, les savans, les guerriers, Marchaient d'un pas égal , ceints des mêmes lauriers.
Quel spectacle de voir ces têtes immortelles Se prêter leurs rayons , mêler leurs étincelles , Et tous ces grands destins y commencer leur cours ! Eclairer, embellir la plus nohle des cours ! Les Muses devançant nos légions altières , Ont de la Fran ce alors reculé les frontières ; Et leurs mains ont porté les conquêtes des arts Où n'ont jamais atteint les conquêtes de Mars.
Louis sut qu'un héros n'est pas long-temps illustre , Si du flambeau des arts il n'emprunte son lustre ; Et son règne, fertile en esprits excellens. Par de nobles bienfaits implora leurs talens.
Tous ces lauriers rivaux que ses mains cultivèrent , Pour ombrager sa tête en foule s'élevèrent.
ïjS LA NATURE.
Des arts qui l'entouraient la sublime clarté Fit rejaillir sur lui leur immortalité.
Oses-tu démentir le plus grand des monarques , Et ce règne, rainqueur de l'envie et des Parques , Où le Français, rival des Grecs et des Latins, A de Rome et d'Athène assemblé les destins? Vois L3'sippe et Myrron, Scopas, VitrJive, Apelle, Renaissant à la fois, quand Louis les appelle. Là, Mansard dessina ces portiques divins; Ici Le Nôtre à Flore éleva ces jardins. Là , Pomone attendait l'œil de La Qnintinie ; Là, Pojet sur le marbre a soufflé son génie. Lebrun peignait alors d'une immortelle main Ces deux liéros vainqueurs du Granique et du Rhin- Lebrun, digne en efiFet de tracer leur image. Delà terre avec eux sut partager l'hommage.
O nom que l'art d'Apelle a deux fois consacré. Puisses-tu par ma lyre être encore illustré! Puisse l'amour des arts qui brûle dans mon âme. Se tra cer vers l'Olympe une route de flamme I
Siècle des vrais talens par Louis caressés , Beaux jours de nos aïeux , seriez -vous éclipsés ? Ombre du grand Rousseau , pardonne à ta patrie L'arrêt d'une TJiémis que ta gloire a flétrie; Et que du moins un siècle ouvert par Richelieu , Donne enfermant son cours Voltaire et Montesquieu; Nobles et derniers fruits du plus brillant des âges 1 Ainsi pour réparer ses antiques feuillages,
Un palmier que la terrea vu briller long -temps Jette encor deux rameaux, honneur de ses vieux ans.
O France! en demi-dieux serais-tu moins féconde? Souviens-toi d'éclairer, ou de venger le monde. Tels furent tes destins : qu'ils sont loin ue nos vœux ! D'ancêtres immortels trop indignes neveux. Nous rejetons l'espoir d'une paime rivale. Ah! couvrons de lauriers ce honteux intervalle.
Ce désir de la gloire est fait pour les grands cœurs ; Un repos dédaigneux, de superbes langueurs. Des esprits énervés sont l'indigne partage. Les veilles, les travaux, voilà notre héritage; Ce présent fugitif dont tu parais jaloux , Saisis-le si tu peux; l'avenir est à nous.
Que dis-je, l'avenir? si ta sombre furie Eteignait ces mortels, flambeaux delà patrie. Sais-tu dans quelle horreur, dans quelle obscurité Ton siècle ténébreux serait précipité ?
Vois ces jours eft'rayans, vois ces régnes funèbres.. Et ces forfaits, amans des aveugles ténèbres. Tout ce chaos aËFreux de prestiges, d'erreurs. Et d'un siècle ignorant les absurdes fureurs.
Veux-tu nous replonger dans la nuit de ces âges Où l'erreur nous armait pour de saints brigandages • Et courant par le meurtre iionorer les autels. Crut , en les égorgeant , convertir les mortels?
i8o LA NATURE.
VeujL-tunous ramener ce jour Irop lamentable. De tant d'assassinats complice épouvantable. Où le zèle en fureur, levant ses étendards , Ordonna le carnage , aiguisa les poignards. Qu'il périsse ce jour .' que les nuits les plus sombres , Qu'un silence éternel l'accablent de leurs ombres ! Qu'il devienne incroyable à la postérité I Que dis-je? ah I s'il se peut, qu'il n'ait jamais été ! Hélas r deux rois tombés sous un fer parricide , Attestent de ces temps l'ignorance homicide. Apprends que les arts seuls écartent ces revers, Et ces voiles sanglans dont nous fûmes couverts.
Ah ! s'il est un barbare, un cœur dur et farouche. Qu'irritent les neuf sœurs, et que nul art ne touche^ Ce tigre que nos chauts n'apprivoisent jamais , Porte en son cœur d'airain le germe des forfaits.
O vous! monts radieux, mes guidés, mes flambeaux. Je vous suis en rival; j'embrasse vos tombeaux ; Je jure sur votre urne , et j'atteste vos mânes , De ne jamais ramper sous des destins profanes.
Et vous qui , d'un regard sublime et caressant , Daignâtes m'éclairer, me sourire en naissant. Je m'abandonne à vous, beaux-arts, dieux que j'encense : Des trésors fugitifs vous réparez l'absence , Vous élevez nos cœurs, vous charmez nos ennuis, Elles tourmens du jour, elles veilles des nuits. Vous n'offensez jamais les yeux de la sagesse j
La liberté vous doit peut-être sa noblesse; Vous prêtez à l'amour ses traits les plus heureux ; (L'amour devient sublime en des cœurs généreux;) C'est lui qui le premier fit naître l'harmonie; Ses regards ont prêté des flammes an génie. Muses, suivez l'amour à travers nos forêts; Il chéi-it comme vous ces ombrages secrets. Une muse sublime et rejetant l'insulte, Fuit du palais des grands l'écueil et le tumulte.
Voit-on le rossignol perdre ses doux concerts Sur des rochers battus et des vents et des mers ? Non, ses accords divins, libres dans un bocage. Charment les dieux, les airs, le silence et l'ombrage.