LUCRET
De ce sublime constant et soutenu , qui peut régner dans un poème comme dans un morceau d'éloquence , on a voulu , en abusant de quelques passages de Longin , distinguer un sublime instantané , qui frappe , dit-on , comme un éclair ; OQ prétend même que c'est là le caractère du vrai sublime y et que la rapidité lui est sinatu-
ÉUm, de LiUér, IV, ' 22
338 BliÉMBNTS
relie , qu'on mot de plus ranéantirait. On en cite quelques exemples , que Ton ne cesse de répéter y comme le Moi de Médée , le Quil mourût du vieil Horace ,'la réponse de Porus , En roi; le blasphème d'Ajax , le Fiat lux de la Genèse : encore n'esl-on pas d'accord sur l'importante question , si tel ou tel de ces traits est sublime. Laissons là ces disputes de mots.
Tout ce qu^porte une idée au plus haut degré possible d'étendue et d'élévation , tout ce qui se saisit de notre ame et l'affecte si vivement que sa sensibilité , réunie en un point , laisse toutes/ ses facultés comme ipterdites et suspendues ; tout cela ^dis-je , soit iju'il opère successivement ou subitement , est sublime dans les choses ; et le seul mérite du style est de ne pas les affaiblir , de ne pas nuire à l'effet qu'elles produiraient seules si les âmes se communiquaient sans l'entremMC de la parole.
Homines ad deos nulla re propius accedunt <fuam salutem hominibus dando. (CiC. ) Il y a peu de pensées plus simplement exprimées, et; certainement il y en a peu d'aussi sublimes que celle -là: et celle-ci, qui en est le développement , est sublime encore : « Il est au pouvoir du plus vil f comme du plus féroce des animaux , d'ôter la vie ; il n'appartient qu'aux dieux et aux rois de l'accorder ». Cette maxime d'Aristote , « Pour n'avoir pas besoin, de société , il faut être un dieu ou une brute » , est encore sublime dans
D£ L177ÉRATUIIK. SSq
la pensée , quoique très simpl(^ défi» Texprés^ sion. - ' , , '
Dans le Macbeth de Shakespeare ^ on annonce à MacdufF que son château a été pris , et que Macbeth a fait massacrer sa femme ^t ses enfants. MacduflP todibe dans une douleur morne : son ami veut le consoler , il ne l'écoute point ; et méditant sur le moyen de se venger de Macbeth , il ne dît que ces mots terribles : // n^a point d^ enfants !
Dans Sophocle , Œdipe , à qui Ton amène les enfants qu'il a eus de sa mère , leur tend les bras , et leur dit : Approchez , embrassez votre... Il n'achève pas , et le sublime est dans la rélicence. - ' ^
En général , comme le sublime est communément uhe perception rapide , lumineuse , et profonde , un résultat soudainement saisi de sentiments ou de pensées ; il est plus dans ce qu'il fait entendre que dans ce qu'il exprime ; c'est quelquefois le vague et l'immensité de la pensée ou de l'image qui en fait la force et la sublimité. Telle est cette peinture de l'état du pécheur après sa mort , n ayant que son péclié entre son Dieu et lui y et se troussant de toutes parts emironné de V éternité ( La Rue ) ; telle est cette expression de Bossuet , déjà citée , pour peindre le règne de l'idolâtrie , Tout était Dieu , excepté Dieu même s tel est Xerravit sine voce dolôr , et le nec se Momajêrens de h ^hsivsale,; tel est Vutinam
34o BI|ÉMENTS
timerem ! d^Andromaque , et celle réponse , encore plus belle , de la Mérope de Maffei :
O Cariso , non avrian gia mai ^ dei Cio commendato ad una madré*
Dans un voyage de Pinlo y je me souviens d'avoir lu ce récit terrible d'un naufrage. « Au tailieu d'une nuit orageuse , nous aperçûmes, diu il , à la lueur des éclairs^^ un aulre vaisseau qui , comme nous , luttait contre la tempête; tout à coup \ dans robscurité , nous entendîmes un cri épouvantable; et puis nous n'entendîmes plus rien que le bruit des vents et des flots. »
Quelquefois même le sublime se passe de pa^^ rôles ; la seule action peut l'exprimer: le silence alors ressemble au voile qui , dans le tableau de Thimante > couvrait le visage d'Agamemnon ; ou ces feuillets déchirés par la muse de l'Histoire , dans le fameux tableau de Chantilly. C'est par le silence que , dans les enfers, Ajax répond à Ulysse y et Didon à Enée; et c'est l'expression la plus sublime de l'indignation et du mépris. Cela prouve que le sublime n'est pas dans les mots : l'expression y peut nuire sans doute, mais elle u'y ajoute jamais. On dira que plus elle est serrée, plus elle est frappante: j'en conviens; et l'on en doit conclure que la précision est du style Sublime^ comme du style énergique et pathétique en général : mais la précision n'exclut pas les gradations, les développements, qui font eux-mêmes
DE LITTBaATUKE. 3^1
quelqnefoisle'sublime. Lorsque les idée^ présentent le plus haut degré concevable d'étendue et d'élévation^ et que l'expression les soutient , ce n'est plus un mot qui est sublime, c'est une suite de pensées, comme dans cet exemjde : «Tout ce que nous voyons du monde n'est qu'un trait imperceptible dans l'ample sein de la nature ; nulle idée n'approche de l'étendue de ses espaces ; vnous avons beau enfler nos conceptions, nous n'enfantons que dès atomes au prix de la réalité des choses ; c'est une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part » {Pascal).
On cite comme sublime^ et avec raison , le Qu^ il mourût du vieil Horace; mais on ne fait pas réflexion que ces mots doivent leur force à ce qui les précçde ; la scène où ils sont placés est comme une pyramide dont ils couronnent le soaimet. On vient annoncer au vieil Horace que , dé ses trois fils , deux sont morts et l'autre a pris la fuite; son premier mouvement est de ne pas croire que son fils ait eu cette lâcheté :
Non, non, cela n'est point; on tous trompe , Julie :
Rome n'est point sujette, ou mon fils est sans vie.
Je connais mieux mon sang , il sait mieux son deroir. ^
On l'assure, que, se voyant seul, il s'est échappé du combat; alors à la confiance trompée succède l'indignation : ^
Et nos soldais trahis ne Vont point achevé !
343 éLÉl^ENTS
Camille , présente à ce récit , dooTic des larmes à ses frères.