HOE4CB
Tout beau, ne les pleure2 pas tous ;
Detit }duisi»eiit d'un sort dont l«tir père est jaloux. Que des plus oebles fleurs leur tombe soit couverte $ La gloire de leur mort m*a payé de leur perte....» Pleurez l'autre ; pleurez l'irréparable afiVont Que sa fuite honteuse imprime à notre front ; Plentei le désbonneur de toute notie race » El; Tof probre étemel qu'il laisse au nom. d'Horace..
Que vottiiet-vcilis qu'il fit contre trois?
UORACE.
QuHl mounit.
Cequie^isublmiedMSi cette scène > ce n'est pas seulemeot cette réponse i c'est toute la scène» c'est la gradation des sentiments du vieil Horace^ et le développement de ce grand caractère , dont le Çu^ii mourut n'est qu'un dernier éclat.
On voit, p^rcet exemple , ce qui distingue les deux genres du sublime, ou plutôt.ce qui les réunit en un seul.
On attache communément l'idée du sublime à la grandeur physique des objets, et quelquefois elle y contribue; mais ce n'est que par accident et en vertu de nouveaux rapports , ou d'un caractère singulier et frappant que rimagination ou le sentiment leur imprime; leur point de vue habituel n'a rien d^étonnaut ni pour l'ame ni pour
DE i^ITTBAATUllE. 345
rimagination ; la familiarité des prodiges mêmes de la oature les a tous avilis ; et dans une description qui réunirait tous les grands phénomènes du ciel et de la terre , il serait trës possible qu'il n'y eût pas un mot de sublime.
Ce qui y du côté de l'expression , est le plus favorable au sublime, c'est l'énergie et la précision ; ce qui lui répugne le plus , c'est l'abondance et l'ostentation des paroles.
En éloquence 9 on a distingué le subUme, le simple , et Je tempéré , ou ^ comme disaient les Grecs, Y abondant, \e grêle y et le médiocre. Dans l'un , se déploient toutes les pompes de l'éloquence; dans l'autre, c'est le langage nu de la raison et du sentiment; dans le troisième, une beauté noble et modeste, une parure ménagée et décente. Au premier appartient la grandeur des pensées, la majesté de l'expression ,. la véhémence , la fécondité , la richesse , la gravité , les grands mouvements pathétiques ; tantôt avec une ' austérité triste, une âpre^é sauvage et dédaigneuse de toute espèce d'élégance ; tantôt ^vec un soin industrieux de poHr, d'^bondir les formes du discours. Nam et grandibxfuiy ut ita dicam^ fuenmty cum ampla et senteniiarum gravitate et mafesiate verbonun y véhémentes, variiy oopiosi y graves y ad permàvendos et convertendos animos instmcti ht parati : quod ipsum cdiiaspera,^ tristi,^ horrida orutione , neque pèrfecta , neque condusa ; alii lœx^i et instructa et tetminata. ( Cic, Orat. )
Le secpnd s'attache au contraire à la finesse, à la justesse <l*une expression châtiée et subtile , où les mots pressent la pensée et la rendent avec clarté : satisfait dé tout éclaircir, il n'amplifie et n'agrandit rien ; et dans ce genre, les uns déguisent leur adresse sous un air d'ignorance et de grossièreté; les autres, pour cacher leur indigence , affectent un air d'enjouement , et se parent de quelques fleurs. Et contra tenues, acuti, omnia docentes ^ et dilucidiofn, non am^ plioruy facienteSy subtiU quadam et pressa, ont'tione Umati; in eodenujue génère alii calUdij sed impoliti , et consulta^ rudium similes et imperito^ rumj aUiin eadem jejunitate concinniores, idest, fui^ti ,florente setiam, etles^iteromati. (Cic. Orat*)
Le troisième n'a ni la force et Félévation du premier , ni la subtilité du second ; il participé de l'un et de l'autre ; et d'un cours uni et soutenu , il coule sans rien avoir qui le distingue que la facilité et que l'égalité; seulement çà et là il se permet qpelques reliefs dans l'expression et dans la pensée , dont il se fait de légers. ornements« Est autem quùk^m interjeetus , inter has médius y et quasi temperatus j nec aeumine -postefiorum^ nec fulmine utens superiorum, in neutre excellens, utriusqueparticeps:.., isque uno tenore , ut aiunty in dicendo Jluit , nihil afferens ,prœter faciUtatem et œquabiUtalem... omnemque orationem omamentis m4xlicis verborum sefOentiàrum-que distinguit. ( Gic. Orat. )
DE I.ITTÉRATUIIE. 34&
Le premier de ces trois genres était celui de Démost^ène; il a été souvent celui de Cicéron ; il est celui^de Bossuet. .|
Écoutons Longin parlant de Démosthèoe. Après lui avoir r^roché ses défauts > comme d'être mauvais plaisant , de ne pas bien joindre les mœurs , de n'être point. étendu dans son style ( ce qui n'est pas un vice d^ns un fort raison- ' neur ) , d'avoir quelque chose de dur ( ce «qui , dans Démosthène , comme dans Bossuet , tient peut-être au caractère d'une expression brusque et forte ) , de n'avoir ni pompe ni ostentation (ce qui est un éloge plutôt qu'une critiqué ) ; « Dé- ' mosthène, ajoute Longiu , ayant ramassé en sdi toutes les qualités d'un orateur véritablement né . pour le sublime ^ et entièrement perfectionné par l'étude , ce ton de majesté et de grandeur , ces mouveinents animés , celte fertilité , cette adresse, cettfe promptitude, et, ce qu'on doit surtout estimer en lui , cette véhémence dont jaihais personne n'a su approcher ; par toutes ces grandes qualités , que je regarde en effet comme autant de rares présents qu'il avait reçus des dieux , et qu'il ne m!est pas permis d'appeler des qualités* humaines , il a e£facé tout ce qu'il y a eu d'orateurs célèbres dans tous les siècles , les laissant comme abattus et éblouis , pour ainsi dire , de ses tonnerres et de ses éclairs... ; et certainement' il est plus aisé d'envisager , fixement et ies yeux ouverts , les foudres qui tombent du ciel , que de
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n'être point ému des violentes passions qui régnent en foule dans ses ouvrages. »
Ces\ là , dans son plus haut degré , le >sublinèe de reloquence : étonner > enlever , transporter rame des auditeurs ^ les ébranler , les terrasser , ou par des coups imprévus et soudains , ou par la force et la rapidité d'une impulsion qui va croissant , jusqu'à cette impétuosité entraînante à laquelle rien ne résiste ; bouleverser renten*dament , dominer, maîtriser la volonté» contrains dre l'inclination ^ la passion même , la gourmander , si j'ose le dire , et tour-à*tour la forcer d'obéir au frein ou à l'éperon , comme un cheval fougueux que dompterait un maître habile ; voiU les (onctions du sublime. Il sera aisé de le reconnaître partout où il se trouvera , même inculte » jigreste» sauvage: aspem, tristL^ horrida oratkme.
La Motte , en définissant le sublime ^ J a de^ mandé de l'élégance et^^e la précision. Le sage Bollin a très bien observé^ que l'élëgance y est inutile ; quelquefois nuisible; et que la précision nécessaire à un mot sublime est absolument le • contraire de ces beaux développements d'où résulte la sublimité d'un discours. Il n'y a point d'élégance dans le Fiat lux; il n'y a point de précisioû , comme l'entend La Motte , dans la dernière partie de la Milonienne.
A l'égard des -deux autres genres , voyrez Simple et Tempéké.
DB lilTTÉliATCJIlE. 3^7
Stmbolb. Signe ou marque distinctive d'une personne ou d'une chose.
On a vu, dans V article Emblème» que cette espèce de métaphore demande une ressemblance entre l'objet sensible et la pensée qu'il exprime. Il n'en est pas de même du spnbcie : celui-ci ne suppose qu^une liaison d'idées établie par l'habitude. Ainsi , entre le caractère de l'aigle ou du lion , et le caractère d'une ame élevée ou d*une ame forte et courageuse , il y a réellement de l'analogie et de laTessemblaoce ; c'est un emblème : au lieu qu'entre les signes du zodiaque et les saisons de l'année, il n'y a qu'un rapport de coexistence et d'affinité ; et ce ne sont que des symboles.
Entre les deux idées au symbole^ c'est-à-dire entre cdle du signe et celle de la chose , le rapport est réel , lorsque , dans la réalité , les objets mé-' mes se correspondent : Iq rapport est fictif ou conventionnel , lorsque la liaison des idées est l'ou^ vrage de l'opinion ou de l'imagination ; c'est ainsi que le caducée est le symbole de l'éloquence. Gomme il est rare que la liaison des deux idées soit assez étroite et assez^ exclusive pour ne laisser aucune équivoque sur leur rapport, l'inlelligence du sjmbçde a toujours besoin d'un peu d'aide^ et sa signification est un mystère auquel il faut être initié : par exemple , quoique le printemps commence sous le signe du bélier ^ quoique le
SOC soit le principal instrument de Tagriculture ; l'image du bélier et celle de la charrue n'éveilleraient dans Tame que l'idée de leur objet , si l'on n'était pas convenu d'j attacher les idées du printemps et du labourage^
On doit voir à présent quelle est la différence du symbole et de l'emblème , et comment la même figure peut être l'un et L'autre sous différents rapports. Ainsi l'image du lion sert d'emblème pour exprimer le caractère d'un héros ^ et de symbole pour désigner un des mois de l'année : ainsi le gouvernail est tantôt employé comme symbole y pour réveiller l'idée de la navigation ; et tantôt comme emblème , pour exprimer allégoriquement l'administration d'un État.
Le symbole diffère de l'emblème , comme l'idée particulière diffère de Fidée générale : en sorte que, pour restreindre la signification de l'emblème, on y ajoute le symbole. Némésis est la conscience personnifiée : qu'on lui mette en main une balance, c'est ]a justice distributive ; qu'on lui donne une bride et un glaive pour attributs , c'est la justice cohibilive et vengeresse ; qu'on l'arme d'un fouet, c'est le remords.
Vénus représente la beauté , ou la femme par excellence. Dans la statue que Zeuxis en a fait, il lui a mis sous le pied une tortue; et avec ce symbole de la lenteur, Vénus devient l'emblème d'un sexe destiné à une vie tranquille et retirée.
Les sages de Memphis exprimaient par des
DE LITTÉRATUlilî. 34^9
symboles les mystères de leur doctrine ; et c'est ce que les Grecs appelaient hiéroglyphes ^ ou gravures sacrées. Ces caractères, inventés d*abord, comme la métaphore dans les langues , par le besoin de s^exprimer et le manque de signes plus simples , servirent ensuite de voile aux idées religieuses que les prêtres d'Egypte voulaient^ dérober aux profanes et transmettre aux initiés.
Depuis, on appela symbole toute expression allégorique dans le langage des philosophes. On nous en a conservé des exemples dans quelques maximes dePythagore, comme dans celles-ci: Ne vous asseyez point sur le boisseau^ pour dire , Travaillez à acquérir â mesure que vous dépensez. Ne tendez pas la main droite a tout venant, poi;ir dire, Choisissez vos amis. Ne portez pas un an^ Tteau trop étroit, pour dire, Evitez tout engagement qjui gêne votre liberté. Ne remuez pas le Jeu avec Vépée, pour dire , N'irritez pas l'homn^e ^colère et violent. Abstenez- vous deJêçes^povLV dire , Ne yous mêlez pas des affaires publiques. Ne vous promenez pas sur les grands chemins ^ pour dire , Ne vous réglez point sur l'opinion de la multitude. Aidez cehd qui soulève ^ un fardeau y pour dire, Encouragez le travail. Nç logez point sous vos toits l^ hirondelle, pour dire, Ne formez point de liaisons passagères ; Ne vivez point avec le^ babillards. Abstenez-vous des coqs blands y pour dire , Passez-vous des biens difficiles et rares* Ne ramassez point les fruits qui tornbent, pour dire.
Attachez^vous à des idées saines et iinûres* Ne semez pas du bois sur les chemins^ pour dire,
^ Ne soyez pas difficile à vivre, ne vous rendez pas embarrassant. En adorant, tournez autour de 7}ous, pour dire , Voyez Dieu partout , et adorez^
• le en toutes choses.
Les symboles de convention sont encore au jour* d'hui une langue mystérieuse , et qui n'est, entendue que des hommes instruits : c'est pour eux seulement que le pavot réyeille l'idée de ]a fé* condité; l'olivier^ celle de la paix; la palme ou le laurier, celle de la victoire ; le lierre , celle du talent poétique ; le cyprès , celle dé la mort.
Mais comme l'instruction s*est répandue , cette langue est devenue plus familière et n'est plus ^ une énigme pour un peuple civilisé. Quand le maréchal de Saxe^ après la bataille de Fontenoi , revint en France , il voulut pour l'exemple , qu'à la barrière de Pérônne ses équipages fussent fouillés, afin qu'on vît s'il n'y avait rien qui fût sujet aux droits d'entrée. Passez, Monseigneur, lui dit un commis , les lauriers ne paient rien. Je ne veux pas taire que "pour ce mot les fermiers^généraux donnèrent au commis une gratification , qu'il n'aurait pas eue du temps des Turcarets , dont la pie était le symbole^
Chez les anciens on donnait par extension le nom de sjvibole à l'étiquette des vases, à l'empreinte des monnaies , aux mots de ralliement dans les guerres civiles , et à ce qu'on appelle le mot
du guet dans nps armées. Le mot de ralliement de Marins était /ie dieu Larie; celui de Sylla, Apollon delphique; celui de César, Ferius mère. Dans les camps , le mot de l'ordre était , comme aujourd'hui , donné aux sentinelles , et on le changeait tous les jours : c'était Palme ^ Gloire^ f^aleur^ etc.
L'usage des sjrmboles ^ établi une fois et transmi* d'âge en âge, a donné lieu aux arinoiries ; et cette institution , l'une des plus dégradées par la sottise et la vanité , était peut-être une des plus précieuses à conserver dans Tesprit de son origine : car le symbole était communément l'expression du caractère de celui qui en décorait ses armes , et un engagement public de ne se démentir jamais. Ce caractère , personnel au chef d'une famille , passait à ses enfants , avec ses armoiries et avec la résolution d'être digne de les porter. Ainsi dans chaque race il y avait un type de mœurs, j'entends de vertu miK taire, car ob n'en connaissait pas d'autre j et de la part de la • noblesse, c'était un garant pour l'État de son ardeur à le servir.
Cet usage est d'une antiquité très reculée. On dit qu'à la guerre de Thèbes chacun des chefs avait sur ses armes un symbole particulier : Polynice , un sphinx; Cdpanée > une hydre: Amphiaraiis , un dragon, etc. A la guerre de Troie , si l'on en croit Homère, Agamemnon avait de même sur son bouclier un lionj Ulysse, un dauphin^
352 ÉLÉHEJfTS
Hippoinédon , un Tjrphon vomissant des fetix. Le sjmboie d'AIcibia(^ était un jitnour la foudre à la main.
Dans la guerre de Marius contre les Cimbres et les Teutons , on observa que ces barbares portaient sur leurs armes des figures de bêtes féroces. Marius lui-même avait un aigle sur son bouclier ; et Vaigie commença dès lors à être Fenseigne des Romains , qui jusque-là n'avaient porté que le' manipule pour étendard. Les légions prirent aussi des enseignés particulières , et sur ces enseignes des figures diverses > de loup, de cheval y de chevceau , de minptaure , etc. Le cachet de Pompée , que César reçut en pleurant , portait rimage d'un lion tenant une épée. Gesar luimême avait pris^pour sjmbole un papillon avec une écre visse , pour réunir les deux idées de célérité et de lenteur. Il y iavait aussi sur son cachet un sphinx , sjrmbole de la pénétration et du mystère dans Jes projets. On sait que dans la suite il prit sur son anneau l'image d'Alexandre, l'objet de son émulation.
' Les nations eurent aussi leurs sjmboles particuliers : les Athéniens, l'oiseau de Minerve; les Thébains, l'image du sphinx; les Perses, un aigle d'or, ou l'image du soleil. Les pations modernes ont suivi cet usage : les Suisses ont pour sjmboie des ours ; les Belges , des lions; les Anglais, des léopards^ etc.
Les rois, les princes, les guerriers avaient aussi
DE LITTiRATUKE. 355
leur sjmtbole : la mode en est passée ( voyez Dr-- VISE ). Ce qui en reste cjst en armoiries z mais les armoiries nouvelles n^ont plus de caractère , et ne signifient plus rien ; leur bon temps fut celui de la chevalerie , et ce temps est fort loin de nous : je dis de nous, moralement parlant; car nous avons encore et des Renauds et des Bajards*
ilim. de Uttér. IV. 23
354 ISLUMEMTS
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T^MPÉné. Genre d'éloquence qui tient le milieu entre le sublime et le simple. On peut voir , dansr r^rte/e Sublime , que*Cicéron , en définissant le genre tempéré ^ ne lui accorde que \dL facilité , Y égalité ^ et quelques légers ornements. Ailleurs pourtant il*reconnaît que c'est à lui que sont permises toutes les parures du style. Datur etiam venia concinnitati sententiarum j et arguti y certique y et circumscripti verborum ambitus conce^ duntur: de industriaque y non ex insidOs y sed aperte ac palam elaboratur, ut verba verbis quasi dimensa et paria respondeant; ut crebro coriferantur pugaantia y comparentur contraria , et ut pariter extretna termineiUur eumdemque référant in cadendo sonum. ( Orat. )
Comment accorder ici avec lui-même ce grand maître de Téloquence , me demandez-vous ? Le voici. Il a permis à l'éloquence tempérée ou médiocre , (Je se parer , lorsqu'elle n'aurait pour objet que le soin de plaire , comme dans les écoles des sophistes et dans les harangues publiques des rhéteurs y faites pour amuser un peuple ; mais à cette même éloquence , il a prescrit d'être modeste et réservée dans sa parure , lorsqu'elle se
montre au barreau -, et cettç dxstinctioa ^ il l'ex^ prime à la fin du passage que je vieqs de*citer : Quœ , in veritate caiisarum ^ et mpius multo fa* cimus y et certe occuhiics. Isocrate, dans réloge d'Athènes , a recherché curieusement , dit- il , tous ces ornements du langage, parce qu'il écri* vait^ non pour plaider devant les juge&» mais pour flatter et délecter l'oreille des Athéniens. Non enim ad judiciorum certamen y sed ad ^oluptatem aurium scripsera. ( Orat. )
C'est , selon moi , une marque de mépris que Gicéron donne à cette éloquence oiseuse des sophistes y que de lui laisser avec tant d'indulgence le luxe de l'élocution et le soin curieux de plaire. N'a-t-il pas observé lui-même qu'en éloquence , comme dans tous les grands objets de la nature , le beau et l'utile doivent se réunir, et que les ornements de l'édifice oratoire doivent contribuer à sa solidité ? Columnœ et templa et portieus sustinent; tamen habent non plus utilitatis quam dignitatis*.* hoc in omnibus item partihus orationis e^enit , ut utilitatem ac prope nécessitatem suavitas quœdam et lepos consequatur. (De Orat.)
N'a-t-il pas observé que , dans le style comme dans les mets, l'assaisonnçment, qui d>bord pique le plus le goût , le lasse presque aussitôt et l'émousse , et qu'il n'y a pour l'esprit que les aliments simples dont il ne se lasse jamais ? -Df^cik enim dictu est quœnam causa sit ^ cur ea
36G . ' ÉLÉM4;:^^Ts'
quœ maxime sensus nùstros itnpellunt voluptate y et spicîe prima aceirimç commovent y ah ils cederrinie fastidio quodam et salietate abalienemur. Et après avoir prouvé , par rexpérience de tous nos sens y qtte la satiété suit de près les raffine-^ ments. clu plaisir ; Si omnihus in rébus voîuptaiibus luaximis fastidixim JînitintWn est j n'^rt-il pas reconnu qu'il en était de même en éloquence ? In qua vel ex pœtis vel ex oratoribtis pôssumus judiçaie concirmam y distinciam y omatam y festi- \^am y sine intermissione , sine reprehensione , sine "varietate y quamvis clans sit coîoribus picta "vel poesis vel oratio, non posse in delectatione esse dùitumam. Enfin n'a-t->il pas établi y comme un principe général , que, dans un discours , les or-^ nements doivent être semés légèrement et par intervalles ^ jamais accumulés ni également répàn-dus? Ut porro conspersa sit (oratio) quasi verbojiim sententiarumquejloribus , id non débet esse fusum œquabiliter per omnem omtionem , sed ita distinctum , ut sint quasi in omatu disposita quœdam insignia et lumina. '
Mais dans un sujet frivole et dénué d'intérêt et d'utilité , faut-il laisser à nu ce fonds aride , et ne pas le couvrir de fleurs ? Il faut d'abord éviter un sujet dont l'indigence et la sécheresse ont besoin d'être sans cesse ornées ; ne jamais se réduire au futile métier de beau parleur ; avoir au moins l'intention d'instruire lorsqu'on cherche à plaire; et dans les choses où la raison et lavé-
Dli LlTTÉUATUnC. 357
rilé ne dems^ndenlqu'à se montrer dans leur simplicité naïve, se contenter d'un style naturel et décentt In propriis ^verbis ïUa laus oratoris , ut objecta atque obscdeta fiigiat ^ lectis atque illustribus utatur. Ainsi le simple se mêlera au tem-^
péré y comme il s'allie même au sublime , sans détonner avec Tun ni avecl^autre , mais avec cette facilité d'wîdulation , si J'ose le dire, qui doit régner dans tous les genres d'éloquence , et sans laquelle le haut style est roide , guipdé , monotone 9 et le style fleuri n'est qu'un papillotage de couleurs , toutes vives et sans nuances , dont
, l'éclat fatigue les yeux.
C'est au moyen de ce mélange que l'orateur ,
, dans le genre tempéré même , peut produire de grands effets. Je ne dis pas que le genre sublime ne s^j mêle aussi quelquefois ; mais ce sont des accidents rares : et il me semble que Rollin s'est oublié ,' lorsque , à propos de V habileté à orner et à embellir le discours y il rappelle ce que dit Cicéron du stoïcien Rutilius , qui avait dédaigné , comme Socrale , d'employer rélo<juence pathé* tique pour sa défense. Ce n'était pas des ornements de l'éloquence tempérée , mais de la force , de la cbaleur de la haute éloquence de Crassus , qu'il s'agissait dans cette cause. C'est le genre sublime dans toute sa vigueur et dans toute sa véhémence , que Cicéron aurait voulu qu'on eut employé pour sauver l'innocence et la vertu même. Quum illo nemo neque integrior esset in civitate
neque sanclior. . . quddsi tune , Crasse , dixisses. . . . et si tïbipro P. Rutilio ^ non philosophorum more , sed tuo , licui$set dicere , quamm scelerati dU fuissent , sicuti juerunt ^ pèstiferi cives supplicio^ue digni , tamen cmnem eonwi importunitatem ex intiniis mentibus euèllisses vi orationis tuœ. ( De Orat.)
Mais dans un degré de chaleur et de force in-* férieur à l'éloquence de Crassus , la clarté , le« développements , l'abondance , l'éclat des pensées et dès paroles , joint aux charmes de Fliarinonie , peuvent encore étonner et ravir. Et remarquez qu'en parlant de celui qui produit les plus grands effets , Cicéron ne lui attribue rien qui s'élève au-dessus de l'éloquence tempérée^ In quo igitiir homines exhorrescimt ? quehi stupefàcti dicentem intnentup? in quo exclamant? quem deum y ut ita dicam , inter homines putani ? qui distincte , qui explicate , qui àbundanter, qui illuminate et n?ffUi ùt *veihis dicunt ^ et in ipsa ôratione quasi quemdàm numerUfh ^ vérsUmque conficiunt : idest qujod dico , omate. ( De Ôràt. 1.3.)
Mais tout cela Suppose un fond solide et riche , un sujet sérieux , utile , intéressant ; et si , sur des questions vaines y sur des objets futiles , on s'effoi^ce d'être ingénieux el éloquent , oti sera brillant tant qu'on voudra , on n'éblouira qu'un moment ; et à cette enluminure rhétoricienne dont nos écoles et%ds académies ont fait vanité si long-temps , j'appliquerai ce que Cicéron di-
1>1Î LITTÉUATU lie. SSq
sait des tableaux modernes , comparés aux anciens : Quanto colorupi puhhritudine et varietate Jloridiora sont in picturis novis pleraque quant in veteribus ; quœ tamen ^ etiamsi primo aspectu nos cepêrunty diutitis non àelectant; quant udem nos in antiquis tabidis iUo ipso horriijlo obsoletoque tenèanmrP (De Orat. I. 3. ) Voyez Simple et
SUBLtUé.
Ton. Dans le langage^ on appelle ton^ le ca^ ractère de noblesse , de familiarité , de popularité , le degré d'élévation ou d'abaissement, qu'on petit donner à rélocution , depuis le bas jusqu'au sil^ blime. Ainsi l'on dit que le Um de la tragédie et de l'épopée est majestueux ; que celui de l'hi^* toire est noble et Isimple ; que celui de la comé-^ die est familier, quelquefois populaire.
7bn se dit aussi des autres caractères que l'expression reçoit de la pensée, de l'image , du sentiment. Le ton triste de Télégie , le tan galaht du madrigal, le tan léger de la plaisanterie, le ton pathétique , le ton sérieux , etc.
On voit par là , que non - seulement le style peut avoir, mais qu'il doit avoir plusieurs tons, relativement aux sujets que Ton traite et aux personnages qu'on fait parler: Et non-seulement dans les divers genres et sur des sujets difliérents , mais dans le môme genre et dans le même ouvrage, le style doit prendre > sans détonner, différentes modulations.
• .••.....«• r TrUiia tnoMtum
yultum verba décent ; iratum , pUna minarum ; Ludentem, lascîva; sestrum séria dictu,
( HOBAT. )
Ces règles de cpnvenaoces ne se bornent pas aux sujets que l'on traite^ elles s'étendent jusqu'aux personnes qu'on a dessein d'intéresser ou de persuader en écrivant; et c'est dans ces rapports que les bienséances du style sont ce que l'art d'écrire a dç plus difficile et de plus essentiel : Capiit arti$ dècere, ( Ciç. )
Dans le même sens , le langage de la société a son bon ton et son mauvais ton. Le naturel dans la politesse, la délicatesse dans la louange/ la finesse dans la raillerie , la légèreté dans le badi^nage^ la noblesse et la grâce dans la galanterie, une liberté mesurée et décente dans le langage et les manières, et par-dessus tout une attention imperceptible de distribuer à chacun ce qui lui est dû de distinctions et d'égards; c'est là, par tout pays , ce que l'on peut appeler le bon ton : le maui^ais ton est tout le contraire; et jusquelà le bon ton n'est autre chose que le bon goût mis en pratique. S'il est donc vrai qu'il y ait un bon goût reconnu par toutes les nations cultivées, il semblerait que , pour s'assurer d'avoir le bon ton, îï suffirait d'acquérir le bon goût. Mais malheureusement il n'en est pas ainsi ; et il y a des temps où le bbn ton n'a presque rien de commun avec le bon goût.
Les bienséances, qui sont les premières règles
DE LITTÉttATURE. 56l
du bon goût y ne sont pas toujours celles de bon ton. Il y a des indécences dont la tournure est du meilleur ton dans le mondé, comme il y a des politesses du ton le plus provincial.
\jàhpn ton , dans ce qui s'appelle la bonne com^ pagnie, est un système de convenances, qu'elle s'est fait à elle-même et qui lui est particulier. Il interdit en général une familiarité déplacée , et par conséquent tous les mots > tous les tours de phrase qui supposent , dans celui qui parle , la négligence des égards qu'il doit à la société. Rien n'est plus justeque cette loi , lorsqu'elle n'est pas trop sévère; mais quelquefois elle est minutieuse, «t se ressent de la petitesse et de la vanité de l'esprit qui Ta faite. D'un autre côté , il consiste dans une aisance noble , qui marque , dans celui qui parle , un usage fréquent du monde ; et cette aisance a ses degrés de réserve , de modestie , de liberté, de &miliarité, qui distinguent, par des nuances , le bon, ton de l'inférieur, du supérieur, et de l'égal. Je me contenterai d'en indiquer quelques exemples.
. Lorsqu'un inférieur parle à un homme qualifié, ce n'est point par son nom , c'est par sa qualité que l'usage veut qu'il l'appelle : et au contraire, lorsque les gens de qualité parlent entre eux, c'est rarement par leur qualité qu'ils s'appellent , c'est par leur nom; ils trouveraient trop d'aiSPectation à se renvoyer mutuellement leurs titres. Dans le style même de la tragédie, rien de
362 jBlémlëjnts
plus en usage que dé dire en parlant aux per^ sonnages les plus élevés, Votrephre y votre ^S) votre sœur, votre mère : et dans le motide , rien n'est de plus mauvais ton. Si vous parlez d'doe mère à sa fille, ou d'un fils à son père, ou d'un frère à sa sœur^ le bon ton veut que vous disiez \ Monsieur un tel, madame une telle , comme s'ils ne leur étaient rien.
L'on voit même des gens qui ne veulent pas être appelés mon père et ma mère par leurs en^ fants : monsieur et madame leur semblent moids ignobles, plus distingués. Mais j a«t41 rieù de plus comnlun , ^e plus avili que ces appellations? et les substituer aux noms sacrés de la nature ; n'est-ce pas la plus ridicule des inventions de là vanité ?
Le bon ton an supérieur est de questionner souvent. hebon ton de Finférieur est de ne questionner jamais, ou le plus rarement possible.
Le privilège de l'égalité, de la familiarité , de la supériorité, est de parler à la seconde pet* sonne; la déférence, le respect, ^a grande poli* tesse veulent qu'on parle à la troisième/C'est un usage qui nous est venu dltalie , avec Vexcel-lencep Vémitience , eiV altesse. En Allemagne, on a renchéri sur cette formule de politesse , en ajou» tant le pluritêl à la tierce personne, ""quoiqu'on ne parle qu'à un setil.. Que veulent ^ ils P Çu'or^ donnent-elles P
Parmi les gens qui ne sont pas très familiers
ensemble y la politesse la plos commune défend d'appeler par son nom celui à qui on adresse la parole directement et sans équivoque ; mais on affecte de nommer celui h qui l'on veut faire sentir sa supériorité : cela est du 6on ton.
Si dans le monde on vous demande des nouvelles de votre femme , de vos enfants , de votre père ; si l'on vous parle de votre procès , de la perte que vous avez faite au jeu , de Fincetidie de votre maison ; il est du bon ton de répondre froidement, légèrement, et en peu de mots. Rien de plus ennuyeux pour les autres que de les occuper de soi. Toutes les questions qu'on vous fait sur vos intérêts personnels , sont des formules de politesse dont vous devez savoir ne jamais abuser : mais si l'on veut savoir la pouvelle du jour , ou une aventure plaisante ,• ou une anecdote scandaleuse ; étendez- vous tout à votre aise : les détails sont permis , ils sont même impor^ tants ; mais ayez soin de les choisir. Rien de commun , rien d'insipide , rien de triste et de languis^ sant. La grâce , la gaieté , la finesse piquante , lé sel de l'enjouement , le sel plus vif encore d'un sérieux malin i et , soit dans vos récits , soit dans vos entretiens, une attention délicate à ne pas abuser de celle qu'on vous donne , et à ne l'occuper qu'autant que vous pouvez l'intéresser : ce sont là quelques-unes des règles du bon ton.
Depuis la cour jusqu'à la coterie la plus bôur* geoise , la prétention du bon ton s'étend. Tout lé
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monde , il est vrai , convient que la cour en est le modèle , mais , de proche en proche , on se flatte d avoir pris le langage et les manières de ce grand monde. C'est le ridicule que Molière a joué tant de fois , sans avoir pu le corriger. Tel homme nous 'parle sans cesse du ton de la bonne compagnie^ qui passe sa vie dans la mauvaise; telle femme se croit l'arbitre des bienséances, avec qui jamais une femme décente n'a osé paraître en public.
Mais la cour elle-même est-elle toujours un juge infaillible 9 un modèle des convenances du langage? Elle a un ton qui la distingue^ et qui est comme son symbole ; mais son ton est ^ussi changeant qiie son esprit et que ses mœui's. Le ton d'une cour galante et voluptueuse n'est pas le ton d'uine cotir guerrière ou dévote. Le ton de la cour de Henri III n'était pas le ton de la cour de Henri IV ; et , à bien dés égards , le ton de la cour de Louis XIV sous madame de Montespan n'était pas le même que squs madame de Maintenon. Ce règne cependant- avait. pris un caractère de dignité qui se soutint^ et qui fut véritablement un modèle de bienséance.
Louis XIV, naturellement porté, par l'élévation de son ame , à tout ce qui était noble et décent, avait perfectionné ce goût naturel dnns la société des Mortemart , qui était l'école de l'esprit le plus épuré , le plus délicat, le plus aimable. Déjà cette politessQ exquise , cette galanterie ingénieuse ,
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dont il donna* le ton jà sa cour ; et ce ton, une fois donné , fut bientôt celui de la ville. Ninon Lenclos l'avait reçu de ses amants , madame de Maintenon l'avait pris dans 1« monde et chez Ninon même. Il s'altéra sous la régence ; encore le rêtrouvait-on dans la liberté même des soupers du régent ; et le tour d'esprit de ce prince ép était un précieux reste : mais les jolies femmes , qui égayaient ses soupers, ne laissaient pas d'être d'assez mauvais modèles des bienséances du laur gage ; et ce n'était pas dans leur société que Fontenelle en prenait des leçons.
Dans une cour polie , éclairée , élégante , le bon ton sera comme la quintescence du bon goût ; mais pour le rendre inaltérable , il faut, au centre même de cette cour , une société spirituelle et dominante , qui serve de modèle et qui donne l'exemple- Alors le soin de plaire et le désir de ressembler engagera le reste du grand monde à se former sur ce modèle ; et le ton général de la cour sera bon. Mais à moins d'un foyer où le goût s^épure et se conserve comme le fey sacrée d'où il se répande et se communique , il n'est pas sur de regarder le ton même de la cour commue une règle constamment bonne à suivre : car il peut arriver que la cour soit diversement composée ; et si le bon esprit et le bon goût n'y font la loi , il est possible que le bon ton n'y soit qu'une mo(Je fantasque et passagère , qu'un* caprice aura établie , et qu'un caprice fera changer.
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Dans les états républicains ^ le lùot de bon ton est inconnu. Le ton dominant y bon ou mauvais , est celui du gpand nombre : il est l'expression du caractère national. De méme^ dans les monarchies où il nj a d'autre cour que ce qu'exige à la rigueur la dignité du souverain et le service de sa personne , on ne s'aperçoit presque paâ de la différence de ton entre la cour et le public. C'est lorsque , pour le délassement et l'amusement des princes, il se forme autour d'eux une société nombreuse et agréablement oisive ; c'est alor» , dis- je, que la cour se fait à elle-même un lan* gage plus châtié, plus élégant, et plus exquis, ou seulement plus recherché. Il j avait vraisem* blablement un bon ton à la cour d'Auguste , aux soupers de Mécène ; mais le bon ton de la cour d'Alexandre était le sien et celui de ses lieutenants. César avait formé son goût , son esprit , son langage à l'école des orateurs ; Alcibiade , à celle de Socrate et de Périclès son tuteur. On peut remarquer même qu'à mesure qu'une cour est plus inoccupée , et a plus de loisir de se livrer 4 la récherche des objets d'agrén^ent, son goût, plus cultivé, donne à sou ton plus d'élégance et de délicatesse.
En général , on doit s'attendre que lors même que le grand monde n'aura pas , du côté de l'esprit et du goût, assez d'avantages pour se distinguer par des agréments qui ne soient qu'à lui seul , il ne laissera pas de vouloir se faire un lan-
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gage qui lui soit propre; et ce langage sera, comme ses livréeis, une chose de fantaisie. De là toutes les singularités minutieuses et bizarres qu'on a vu érigiées ^n loi^ du bel usage et en masdmes du bon toH.
Quçl sera donc y ai^ milieu de tant de variations 0t d'inceptitude$ > la règle du bon ton pour un bompc^e d^ lettres ? La même que celle du goût , Texepnple des hommes qui , de l'aveu de tout un siècle dp lumière y ont le mieux observé en écrivant les bienséances du langage. Ce n'était point une commère bel-esprit que Racine consultait sur son style; c'était Boileau « c'étaient les écrivains 4^ Port-Rpjal, Malheur à lui s'il eût pris le tQ^ â^^ /çvéçiexi^es àe Rambouillet, 0ites per- ^Dadéen qu'elles étaient de leur suffisance infail*
lies yrai^ modèles 4" ^on ton^ c'est-à-dire des grâces qobles , de l'élégance, de l'urbanité du langage, c'est Racine lui-même , c'est madame de Srévig^jé , c'est madan^e de M^ntenon , c'est Hanûlton, c'est La Bruyère , e'est Yçltaire, dans ce qii'il a écrit k Paris avant sa vieillesse ; et si jamfûs leur ^07^ cessait d'être celui du monde et de I4 çpqp , il faudrait encore avoir lé courage de s'fsn tepir à ces modèles.
Lorsqu'un écrivain fait parler des personnages 4oiit; \id Ufri (est conni) ($t distinctement décidé , il d/QÎt imiter }egr l^gage : les originaux de Mo- X^fe :9vaieiit drpit de juger s'il les avait bien co-
piés. Mais hors de là^ rbomme de lettres a luimême le droit d'examiner si le ton de son siècle et du monde où il vit^ est un bon modèle pour lui. C'est pour n'avoir pas eu cette attention ou ce discernement 9 que Voiture a gâté son stjle : c'est pour avoir eu le courage opposé à la com* plaisance de Voiture , que Pascal a donné au sien une bonté inaltérable : son secret fut d'éviter toute manière^ et de donner toujours la préférence à l'expression la plus simple et au tour le plus naturel.
Traduction. Les opinions ne s'accordent pas sur l'espèce de tâche que s'impose le traducteur, * ni sur l^pèce de mérite que doit avoir la traduction. Les uns pensent que c'est une folie de vouloir assimiler deux langues dont le génie est différent ; que le devoir du traducteur est de se mettre à la place de son auteur autant qu'il est possible^ de se remplir de son esprit^ et de le faire s'exprimer dans la langue adoptive , comme il se fût exprimé lui-même s'il eût écrit dans cette langue. Les autres pensent que ce n'est pas assez : ilsi veulent retrouver dans la traduction, non-seulement le caractère de l'écrivain original ^ mais le génie de sa langue , et , s'il est permis de le dire , l'air du climat et le goût du terroir.
Ceux-là semblent ne demander qu'un ouvrage utile ou agréable ; ceux-ci , plus curieux , demandent la production d'un tel pays et le monument
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d'un tel âge. La première de ces opinions est com* munément celle des fj'éns du monde; la seconde est celle des savants* La délicatesse des uns , ne cherchant que des jouissances , non-seulement permet que le traducteur efface les taches de l'original, qu'il le corrige et l'embellisse , mais elle lui reproche , comme une négligence , d'j laisser des* incorrections : au lieu que la sévérité des autres lui fait un crime de n*avoir pas respecté ces fautes précieuses , qu'ils se rappellent d'avoir vues, et qu'ils aiment à retrouver. Vous copie:^ un vase étrusque, et vous lui donnez l'élégance grecque; ee n'est point là ce qu'on VôUS demande et ce que l'on attend de vous.
Chacun a raison dans son sens. Il s'agit, pour le traducteur, de se consulter , et de voir auquel des deux goûts il défère. S'il s'éloigne trop de l'original , ilne fmduit plus , il imite ; s'il le copie trop servilement, il fkit une "Version^ et n'est que translateur* N'y aurait-il jpas un milieu à prendre?
Le premier et le plus indispensable des devoirs du traducteur^ est de rendre la pensée; et les ou- Trages qui ne sont que pensés sont aisés à traduire dans toutes les langues. La clarté > la propriété, la justesse, la précision^ la décence font alors tout le mérite de la traduction, comme du style original : et si quelques-unes de ces qualités manquent à celuir^ci , on sait gré au copiste d'y avoir suppléé. Si au contraire il est moins clair ou moins précis, on l'en accuse, lui ou sa'lan-
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5yO ÉLÉMBNTS
gue. Pour )a déo^nce, elle est indispensable^ dans quelque langue qu'on écrive. Bien de plus choquant ^ par exemple, que de voir le plus grave et le plus noble dés historiens , traduit en proverbes des halles. Mais jusque-là il n'est pas dif- £cile de réus^r, surtout dans notre langue , qui est naturellement claire et noble. Un homme médioere a tinduit V Essai sur Venlendement hu-nwiny et Ta traduit assez bien pour nous , e% au gré de Locke lui-même.
Mais si un ouvrage profondément pensé est
écrit ave(1 énergie , la difficulté de le bien rendre
<:ommeoce à se faire sentir : on chereberait inu-
tileraienty dans la prose si travaillée de d'Àblan-
* cou^t , la force et la vigueur du style de Tacite.
Quoique la brièveté donne toujours , sinon plus de force 9 au moins plus de vivacité à la pensée , op ne l'exige do la langue du traducteur qu'autant qu'elle en est susceptible ; .et quoique le français n$ puisse atteindre à là concision du latin de Salluate^ il n'est pas impossible de le traduiredivec succè$« Mais Ténergie est on caractère di^ l'expression si adhérent à la pensée > que ce sera Mn prodige dans notre langue^ diffuse et faible comme elle est en comparaison du latin , si Tacite est jamais traduit.
Ainsi à mesure que , dans un ouvrage , le caractère de la pensée tient plus à Texpression , la traduction devient plus épineuse. Or les modes que la pensée reçoit de l'expression sont la force.
DB LITTÉRATURE. Hji
comme je Tai dit , là noblesse , rélévation , la fa^ cilité , rëlégancc^la grâce , la naïveté, la délicatesse , la finesse , la simplicité , la douceur , la lé-^ gèreté, la gravité > enfin le tour , le mouvement > le coloris et Tharmonie ; et de tout cela , ce qu'il y a de^pius difficile à imiter n'est pasce qui semble exigierle plus d'effort ; par exemple, dans tôutesles langues, le style noble, élevé, se traduit j et le déli* cat , leléger , le simple y le naïf, est presque intm^ duisible. Dans toutes les langues , on réussira mîUe fois mieux à traduire Cinnac^xx^ mie fable de La Fon^ taiqe ou qu'une épître de Voltaire, par la raison que toutes les langues ont les couleurs entièrestle l'expression y et n'ont pas les mêiïies nuances. Ces nijfances appartiennent surtout au langage de la société; et rien n'est plus difficih? à imiter, d'une langue à une autre , que le familier noble. Or c'est ce naturel exquis et pur qui fait le charme de ce qu'on appelle les ouvrages d'agrément. C'est là que le travail est plu^ précieux que la matière.
L'abondance et larichesse ne sont pas les même^ daps toutes les langues. La nôtre , da»s rexpres-* sion du sentiment et de là passion , e&t l'une des plus riches , et tie r«st pas encore as^z. Dans les détails physiques , soit de la nature oU des ai^s , elle est plus pauvre et manque à tout moment , iion pas de mots , mais de niots ennoblis* Gela vient de jce que; no» poètes célèbres se sont plus exereés dans la poésie dramatique que dans là poésie descriptive. Aussi les cOÀibats d*Hoinère
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sont^ils plus cEfficiles à traduire dans notre langue que les belles scènes de Sophocle et d'Euripide: les Mçtaviorpiioses d'Ovide , plus difficiles que ses Elégies ; les Géorgiques de Virgile , plus difficiles que l'Enéide ; et , dans celle-ci, les jeux célébrés aux funérailles d'Anchise y plus difficiles à bien rendre que les amours de Didon. A l'égard des Géotgiques , M. l'abbé Delille a vaincu la difficulté ; et c'est un coup de maître dans l'art d'écrire.
' Dans le genre noble , dès que le mot d'usage , le terme propre n'est pas ennobli , le traducteur n'a de ressource que dans la métaphore ou dans la périphrase : et»quêlle fatigue pour lui de suivre par mille détours , à travers les ronces d'une langue barbare , xoi écrivain qui , dans la sienne , marche dans un chemin droit , uni , parsemé de fleurs!
On peut voir , à Vart. Mouvements du Style, ce que j'entends par là» Ces mouvements peuvent s'inûter dans toutes les langues , mais le tour de l'expression les rend plus ou moins vifs et plus ou .moins rapides., Or la différence des tours est extrême d'une langue à une autres et surtout de$ lajpgues où l'inversion est libre^ à. celles où les mots suivent timidement l'ordre naturel des idées,. *
On a dit tout ce qu'on a voulu sur l'inversion des langues anciennes ; on a cherché , oh a trouvé des phrases où les mots transposés avaient par
DE LITTÉRATURE. SjS
là mên^ plqs d'analogie avec le trouble et le désordre de la pepsée; je le veux bien- Mais en général l'intérêt seul de flatter l'oreille ou de suspendre l'attention , décidait de la place que l'on donnait aux mots. Prenez des cartes numé- Volées , mêlez le jeu , et donnez-le-mo;i à rétablir dans l'ordre indiqué par les chiffres^ voilà l'image très fidèle du mélange des motsdan&laconstrucr tion des aucieus. Or, quelle assimilation peut*il y avoir entre une langue dans laquelle , p6ur donner plus de grâce/ plus de fibesse^ ou plus de force au tour de l'expression, il est permis de transposer tous les mots d'une pbrase , de les, combiner à son gré , et une langue où , dans le même ordre que les idées se présentent n^tulrellëment à l'esprit, les mots doivent être rangés? Les ouvrages où la clarté fait le mérite essentiel et presque unique de l'expression , ne perdront rien, gagneront même à ce rétablisslement de l'ordre naturel : mais lorsqu'il s'agit d'agacer la curiosité -du lecteur, d'exciter son impatience , de lui riiénager la surprise , l'élonnement et le plaisir que doit lui causer la pensée , ou de séduire son oreille par les modulations d'un style harmonieux ; quelle comparaison , entre la ligne droite de la phrase française , et l'espèce de labyrinthe de la période des anciens [
Le coloris de l'expression tient à 1» richesse du langage métaphorique, et à cet égard chaque langue a ses ressources particulières. La diffe-
rence tient encore plu3 à l'imagination Se Fécri* ^ain qu'au caractère de la langue ; et comme , pour imiter avec chaleur les mouvements de TciQqueoce , il faut participer au talent de Tofateur, de même , et plus encore , pour imiter le coloris de la poésie , il faut participer au talent du poètç. Mais , à l'égard de l'harmonie , ce n'est pas seulement une oreille jusie et délicate qui la donne^ elle doit être une des facultés de la langue daAs laquelle on écrit. Les Italiens se vantent d'avoir d'excellentes traductions de Lucrèce et de Virgile ; les Anglais se vantent d'avoir une^excellente traduction d'Homère : quoi qu'il en soit do coloris, les Italiens peuvent -ils se dissii&uler combien , du côté de l'harmonie , leurs faibles traducteurs sont loin de ressembler et à Lucrèce et à Virgile? Pope lui-même, tout élégant et orné qu^il est, peut- il donner la plus faible idée de t'Iiarn^onie des vers d'Homère , s'il est vrai que tes vers d'Homère soient au moins aussi harmo^ nieux que les vers de Virgile? Qu'a de commun le vers rhythmique des Italiens et des Anglais 9vec l'hexamètre ancien ; avec ce vers dont le mouvement est si régulier, si sensible , si varié, si analogue à l'image ou au sentiment ; avec ce vers qui est le prodige de rharmônie de la parole ? •
11 n'y a pour les modernes y il le faut avouer, aucune espérance d'approcher jamais des anciens dans cette pso^tie de l'expression , soit poétique ,
Dfi LlTTÉKA;rURB. ^â
•oit oratoire. .La prose dé Toiirreil , deid'OUvet , celle de Bossuet lui-même , s'il avaxi traduit ses rivaux , n'aurait pas pins d'analogie avec celle de Démostbène'et de Cicéron , que les vers de Corneille et de Racine avec les vers de Virgile et d'Homère. ,
Qq(^Ue est donc alors la resspurce du traducteur P De supposer, comme on Ta dit, que ce» poètes, ces orateurs eussent écrit en français, qu'ils eussent dit les mêmes choses ; et, soit en prose , soit en vers ^ de tâcher d^atteindre , dans notre langue, au degré d'harmonie, qu'avec une oreille excellejBte et beaucoup de peine et de soin ils auraient donné à leur stjle. «
C'est ici le inoment de voir s'il e§t essentiel aux poètes d'être traduits en vers ; et la question , ce^ me semble , n'est pas difficile à résoudre.
Entre la prose poétique et les vers, nulle dif** férence, que celle de Fbarmonie. .La hardiesse des tours et des figures, la chalem», la rapidité des mouvements, tout leur est commun. C'est donc à l'harmonie quela question se réduit. Or, quel est, dans notre langue , l'équivalent des vers i^nciens le plus consolant pour l'oreille? N'est-ce pas le vers tel qu'il est ? Oui , sans doute ; et quoique la prose ait son harmonie , elle nous dédommage moins. Il y a donc, tout le reste égal; de l'avantage à traduire en vers , des vers mênie d'une mesure et d'un rhythme tout différent. ]Mais celte diflGérence de rhythme et l'èji^tréme
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difficulté de suivre son modèle à pas inégaux et contraints ; celte difficulté d'être en même temps fidèle à la pensée et à la mesure, rend le succès si pénible et si rare,, qu'on pourrait assurer que, dans tous les temps , il y aura plus de bons poètes que de bons traducteurs en vers.
Cependant le moyen , dit -on , de suppor^r la traduction d'un poète en prose? Eh quoi! serait» ce donc une chose si rebutante que de lire en prose harmonieuse un ouvrage plein de génie , d'imagination , et d'intérêt , <jui serait un tissu d'événements, de situations » de tableaux touchants ou terribles, où la nature serait peinte, et dans les hommes et dans les choses , avec ses plus vives couleurs? Je ne veux pas disputer à nos vers les charmes qu'ils ont pour l'oreille; mais sans ce nombre de syllabes périodiquement égal , ces repos et ces consonnances^ l'expression noble , vive, et juste de la pensée et du sentiment ne peut-elle plus nous frapper d'admiration et de plaisir?
Parlons vrai ; il est des poèmes dont le mérite éminent .est dans la mélodie ; ceux-là tombent , si le prestige du vers ne les 'soutient ; car dès que l'âme est oisive , l'oreille veut être charmée. Mais prenez les morceaux touchants ou sublimes des anciens, et traduisezAes seulement, comme a fait Brumoi, en prose simple et décente; ils j)rod,uiront leur effet. Je prends cet exemple dans le dramatique; et c'est réellement le genre qui
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se îpasse le mieux du prestige des viers , parce qu*il est intéressant et d'une chaleur continue. Mais , par la raison contraire , on doit désirer que répopée et le poème didactique soient /mduits eï% vers. Les scènes touchantes de Tlliade se soutiennent dans la prose même de madame Dacier; mais les descriptions, les combats auraient besoin , dans notre langue , d'être ^m- , duits y comme en Anglais , par un Pope , ou par un Voltaire,
En général , le succès de la traduction tient à l'analogie des deux langues, et plus .encore à celle des génies de l'auteur et du traducteur. Boileau disait dé Dacier , Il fuit les grâces ^ et les graees lejiuent. Quel malheur pour Horace d'avoir eu pour traducteur le plus lourd de nos écrivains! La prose de Mirabeau, toute froide qu'elle est, n'a pu éteindre le génie du Tasse ; mais elle a émoussé la gaîté piquante de l' Arioste, elle a terni toutes les fleurs de cette brillante imagination. C'était à La Fontaine ou à Voltaire de traduire le poème de Roland fimeux.
Tout homme qui croit savoir deux langues , se croit en état de traduire. Mais savoir deux langues assez bien pour traduire de l'une à l'autre , ce serait être en état d'en saisir tous les rap- .ports, d'en sentir toutes les finesses , d'en apprécier tous les équivalents ; et cela même ne suffit pas : il faut avoir acquis par l'habitude la facilité de plier à son gré celle Vlâns laquelle dn écrit ;