AI.QU1F
Ce héros triomphant veut que tout soit tranquille. En vain miUe envieux s'arment de toutes parts :
D'un mot, d'un seul de ses regards , n sait rendre à son gré leur fureur inutile. ( Ensemble, ]
C'est à lui d'enseigner
Aux maîtres de la terre
Le grand art de la guerre ;
C'est à lui d'enseigner
Le grand art de régner. .
J'ai recueilli ces traits , parce qu'ils sont mis en oublia que ces prologues n'ont plus lieu, et que personne ne s'avise guère de les lire , persuadé, comme on l'est , qu'ils ne sont pleins que de fades louanges et de petits airs douce-
llB4 • ÉLÉMENTS
reux. On j peut voir, que , de tous les flatteurs de Louis XIV , Quinault a été le moins coupable^ puisqu'on te louant à l'excès du côté de la gloire des armes , il n'a cessé de mettre au-dessus, de cette gloire même la magnanimité , la clémence, la justice, et l'amour de la paix, et que, les lui attribuer comme ses yertus favorites , c'était du moins les lui recommander.
Depuis qu'on a inventé l'opéra-ballet, c'està-dire un spectacle composé d'actes détachés quant à l'action , mais réunis sous une idée collective, comme les sens , les éléments, le prologue leur a servi de frontispice commun : c'est ainisi que le débrouillement du chaos fait \e prologue du ballet des Éléments; et le début de ce prolo^ gue est digne d'être cité pour modèle à côté de ceux de Quinault :
Les temps sont arriyés : cessez, triste chaos. Paraissez , éléments. Dieux, allez leur prescrire
Le mouvement et le repos. ' •
Tenez-les enfermés chacun dans son empire. Coulez , ondes , coulez. Volez , rapides feux. Voile azuré des airs , embrassez la nature. Terre , enfante des fruits , couvre-toi de verdure. Naissez , mortels , pour objéir aux dieux.
Prosaïque. Vers prosaïque. Style prosaïque. Dans la très haute poésie, il est aisé de distinguer \x\t y evs prosaïque j et d'en indiquer le
DB LITTÉRATURB.- l65
défaut* Le caractère de ce genre de poésie est si marqué par le coloris , Fharmonie , la pompe de l'expression , la hardiesse des tours , des mouvements et des images, que , lorsqu'elle descend au Ion et au langage de la prose, e'est-à-dire lorsqu'elle emploie un style dénué d'harmonie et de couleur , faible d'expression , languissant , ou timide dans les tours ou dans les figures , on dit : C'est de la prose ; et Ton s'y trompe rarement.
Mais lorsque la poésie se rapproche du style familier , comme dans Tépitreet dans là comédie , quel est son caractère distinctif ^et à quoi reconnaître le vers qu'on peut appeler prosaïque? Citons quelques ver$ sans couleur, .sans inversioùs^ sans hardiesse : \
On plait moins par Tesprit qne par le caractère. La honte «st dans' l'offense , et non pas tlans Texcuse. ^ Qui n'a point de désir est exempt de besoins. L'homme toujours heureux sait'ii s'il est aimé? On affaiblit toujours ce que Po&«xagére. Qui méprise sa yie est maître die la mienne. . Le malheur n'avilit que les cœurs sans courage.. Nous perdons par degrés les erreurs les plus chères. Il fa^t rendre meilleur le pauvre qu'on soulage» Les 'hôtes ne sont pas si bêtes que l'on pense. Chacun croit aisément ce qu'il craint ou désire« Qu'il ^t dur de haïr ce qu'on voudrai taimer !
Voilà certainement d'excellents vers et d'excellentes lignes de prose , à la mesure près : nulle image ; nulle liéence , nulle métaphore hardie , rien qui ne soit du style le plus naturel el le plus
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familier. C'est ainsi que l'on parle lorsqu'on parle bien ; et cela même fait encore que ces vers sont meilleurs. Qu'est-ce donc qui distingue un vers prosaïque d'un vers qui ne Test pas? Un seul défaut. Lequel? le manque d'harmonie? Non , pas encore. Il y a de très bons vers dont l'harmonie n'est pas sensible.
Quand tout le monde a tort, tout le monde a raison.
Tel est devenu fat à force de lecture , »
Qui n'eût ëtë qu'^n sot en suivant la nature.
Un sot savant est sot plus qu'un sot ignorant.
Nulle harmonie dans ces vers :. le dernier même est pénible à l'oreille , et n*en est pas moins bon. Quel est donc le défaut qui fait qu'un vers est prosaïque P Le mot latin soluta oratio nous l'indique ; et ces vers de BoîleaXi nous le font sentir encore mieux r
Maudit soit le premier dont la verve insensée Dans les bornes d'un vers enferma sa pe^ée , Et donitant à ses mots un^étroite prison , Voulut avec la rime encha$MîE la raiseiu
C'est l'adresse et la précision avec laquelle une pensée est enchâssée dans un vers , dbnt elle remplit la mesure , sans qu'on y aperçoive ni du vide ni de la gêne , et de pianière que l'expression y sen[ible comme jetée au moule ; c'est là ce qui distingue essentiellement les vers bien faits ^ des vers lâches ^ des vers, contraints ; et enfin des vers prosaïque^.
Ainsi , par exemple , les vers de Campistron et de La Grange sont souvent prosaïques ^ bien que le style en soit plus élevé que celui de la prose , parce qu'ils sont diÉFus et faibles ; ainsi ceux de Racine ne le sont jamais, parce qu'ils sont pleins. Ainsi les beaux vei;^ de, Corneille sont les plus beaux vers de nptre langue , parce que la nature elle-même semble les a Voir faits , et que la pensée qu ils expriment semble être née dans la tête du poète revêtue de son expression. Quoi de plus semblable à de la bonne prose , et quoi de plus heureux que ces vers ?
Kome , si tu te plains que c'est là te trahir...
Fais-toi des ennemis que je puisse haïr.
Nous ne sommes qu'un sang et qu'un peuple en deux villes :
Pourquoi nous déchirer par des guerres civiles?...
Dis- lui , que l'amitié , l'alliance , l'amour,
Ne pourront empêcher que les trois Guriaces <
Ne servent leur pays contre les trois Horaces.
Il y en a mille dans ce poète , mille dans Racine , mille dans Voltaire , qui , à la mesure près , sont les mêmes phrases que Bossuet ou Massillon auraient employées pour exprimer en prose le niên^e sentimeàit ou la même pensée. Mais cette alliance parfaite de la justesse ^ de l'élégance j de la force de l'expression , avec la mesure , la cadence et la rime , procure à l'esprit et à l'oreille en même temps cette satisfaction mêlée de surprise, qui naît d'une difficulté ingénieusement vaincue , plaisir expressément attaché aux bons vers.
l68 ÉLÉMENTS
C'est par- là ({ne ce qui n'est souvent dans les vers de Racine qu'une prose élégante et noble , telle que Bossuet l'aurait faite , ne laisse pas de former de beaux vers.
Pensez-vous ètve saint et juste impunément ?•••
Ce temple l'importune , et son impiété
Voudrait anéantir le dieu qu'il va quitté.,.
Pour vous perdre il n'est point de ressort qu'il n'invente :
Quelquefois il vous plaint , souvent même il vous vante..*
Celui qui met un frein à la fureur des flots , *
S^ aussi des méchants arrêter les complots : ^
Soumis avec respect à sa volonté sainle ,
Je crains I)ieu , cher Abner^ et n'ai point d'autre crainte.
Si mon observation est juste , il n'y a point de stjle poétique proprement dit; et avec de la poésie (ou ce qu'on appelle communément ainsi), on peut faire de mauvais vers , comme on peut en faire d'excellents avec de la prose ; riçn , par exemple, de plus semblable à de la prose que ces vers de Molière , et cependant rien de mieux fait.
Qu'importe qu'elle man<}ue aux lois de Viiugelas?
Pourvu qu'à la cuisine eUe ne manque pas.
J'aime bien mieux , pour i^ioi , qu'en épluchant ,ses herbes .
Elle accommode mal les ^oms avec les verbes^
Et redise cent fois un bas et méchant mot ,
Que de brûler ma viande ou saler trop mon pot :
Je vis de bonne soupe et non de beau langage.
Vaugelas n'apprend point à bien faire un potage ;
Et Malherbe et Balzac , si savants en bons mots ,
i^n cuisine peut-être auraient été des sots.
* DÉ LlTTÉUATUirE. 169
Au contraire , rien de plus, poétique à ce qu'on dit, que des vers où les inversions, les métaphores ^ les hyperboles , les épithètes éclatantes, les expressions étranges et hardies sont prodiguées; mais dans lesquels tous ces mots entassés ne font que gonfler l'expression , et promener dans un long détour une pensée faible et commune. Ainsi ceux qui refusent le nom de poèmes aux comédies de Molière, au Tartufe ^ au Misantlirope y à V École des femmes y à V École des maris y aux Femmes sai^antes ^ et qui appellent cela de la prose rimée, et ceux qui se récrient sur la belle versification d'une pièce (jui n'est souvent qu'une déclamation traînante ou qu'un pompeux galimatias , me semblent également ignorer ce qui fait les vers prosaïques , et ce qui caractérise les bons vers.
Il faut observer cependant que ce qui dans la prose est incompatible avec la précision , avec le tour vif, animé, rapide et de l'expression et de la pensée ; ce qui rend Tune trop diffuse et l'autre languissante; ce qui embarrasse ou retarde leur mouvement et les appesantit; des formules de transitions et de raisonnements, de longs mots dénués d'harmonie, des coniextures de phrases enchevêtrées ou prolongées ; tout cela , dis-je , doit être exclu des vers , par la raison que dans ce petit cercle où l'expression est renfermée , tout doit être net et pressé. Le ivécessaire y doit trouver place comme dans un navire, et
l'inutile en être rejeté ; ou , pour me servir d'une autre image , la versification est une mosaïque dont il faut remplir le dessin : les pièces. en sont presque toutes éparses dans la prose ; il s'agit de les discerner , de les choisir , de les mettre à leur place , de les adapter de manière que chacune d'elles porte une nuance au tableau , et que toutes ensemble , sans laisser aucun vide , sans se gêner , sans déborder l'espace qui leur est prescrit , forment un tout dans lequel 4'industrie et le travail se dérobent aux yeux.
Prosodie, Ou les sons élémentaires de la langue française ont une valeur appréciable et constante ; et alors sa prosodie est décidée : ou ils n'ont aucune durée prescrite ; et alors ils sont dociles à recevoir la valeur qu'il nous plaît de leur donner ; ce qui ferait de la langue française la plus » souple de toutes les langues ; et ce n'est pas ce que l'on prétend , lorsqu'on lui dispute saL^prosodie.
Que m'opposera donc le préjugé que j'attaque? Dire que les syllabes françaises sont en même temps indécises dans leur valeur et décidées à n'en avoir aucune^ c'est dire une chose absurde en elle-même : car il n'y a point de son pur ou articulé qui ne soit naturellement disposé à la lenteur ou à la vitesse , ou également susceptible de l'une et de l'autre ; et son caractère ne
DE LITÏÉKATXJllE. 17!
peut réloigner de celle-ci, sans Tincliner vers celle-là.
Les langues modernes /dit-on , n'ont point de syllabes, qui soient longues ou brèves par ellesmêmes. L'oreille la moins délicate démentira ce préjugé; mais je suppose que cela soit, les langues anciennes en ont -elles davantage? Est-ce par elle-même qu'une syllabe est tantôt brève et tantôt longue dans les déclinaisons latines ? Veuton dire seulement que dans les langues modernes la Y^euv prosodique des syllabes manque de précision? Mais qu'est-ce qui empêche de lui en donner? L'auteur de l'excellent TtaUédela Prosodie française^ après avoir observé qu'il y a deè brèves plus brèves, des longues plus longues , et une infinité de douteuses , finit par décider que tout se réduit à la brève et à la longue : en effet , tout ce que l'oreille exige , c'est la précision de ces deux mesures; et si, dans le langage familier, leur quantité relative n'est pas complète^ c'est à l'acteur, c'est au lecteur d'y suppléer en récitant. Les Latins avaient, comme* nous , des longues plus longues , des brèves plu^ brèves , au rapport de Quinlilien ; et les poètes ne laissaient pas de leur attribuer une valeur égale.
Quant aux douteuses, ou elles changent de valeur en changeant de place; alors, selon la place qu'elles occupent, elles sont décidées brèves ou longues : ou réellement indécises, elles
iy2 ÉLÉMENTS
reçoivent lé degré de lenteur au de vitesse <pi*il plaît au poète de leur donner; alors ^ loin de mettre obstacle au nombre, elles le favorisent; et plus il y a dans une langue de ces syllabes dociles aux mouvemenls qu'çn leur imprime, plus la langue elle-même obéit aisénlent à l'oreille qui la conduit. Je suppose donc, avec l'abbé d'Olivet, tous nos temps syllabiques réduits à la valeur de la longue et de la brève : nous voilà en état de, donner à nos vers une mesure exacte et des nombres réguliers.
«< Mais où trouver, me dira-t-on , le type des quantités de notre langue? L'usage en jest l'arbitre , mais l'usage varie; et sur un point aussi délicat que Test la durée relative des sans , il eist malaisé de saisir la vraie décision de l'usage, j»
Il est certain que , tant que les vers n'ont point de mètre précis et régulier dans une langue, sa prosodie n'est jamais stable ; c'est dans les vers qu'elle doit être comme en dépôt, semblable aux mesures qua l'on- trace sur le marbre .pour recertifier celles que l'usage altère ; et sans cela comment s'accorder? lia volubilité, la mollesse, les négligences du langage familier sont ennemies de la précission. Fluxa et lubrica res sermo Iiumaniis , dit Platon. Vouloir qu'une langue ait acquis par l'usage seul une /7/txîo^a régulière et constante, c'est vouloir que les pas se soicfiit mesurés d'çux- mêmes sans être Téglés par le chant. ^ -
DE LITTÉRATUU15. IjS
Chez les anciefas , la musique a donné ses nombres à la poésie ; ces nombres , employés , dans les vers et communiqués aux paroles ^ leur ont donné telle valeur; celles-ci Font retenue et Font apportée dans le langage ; les mots pareils l'ont adoptée , et par la voie de l'analogie le système prosodique s'est formé insensiblement. Dans les langues modernes , l'effet n'a pu précéder la cause , et ce ne sera que long-temps après qu'on aura prescrit aux vers les lois du nombre et de la mesure , que la prosodie sera fixée et unanimement reçue.
En attendant , elle n'a , je le sais y que des règles déïectueuses ; mais ces règles , corrigées Tune par l'autre , peuvent guider nos premiers pas.
1° L'usage, consulté par une oreille attentive et juste 9 lui indiquera , sinon la valeur exacte dés sons y au moins leur inclination à la lenteur ou à la vitesse.
2"" La déclamation théâtrale vient à l'appui de l'usage, et détermine ce qu'il laisse indécis. .
5" La musique vocale habitue depuis loug-temps nos oreilles à saisir de justes rapports dans la durée relative des sons élémentaires de la langue ; et le chant mesuré -, dont nous sentons jnieux que jamais le charme, va rendre plus précise en- • core la justesse de ces rapports. Ainsi des observations faites sur l'usage du monde , sur la déclamation théâtrale, et sur le chant mesuré; de ces
observations recueillies avec soin y combinées ensemble et rectifiées Tune par l'autre , peut résulter enfin un système àe prosodie fixe, régulier et complet.
DE HTTÉKÀTURE. IJ$
Question. Toute discussion philosophique ou oratoire suppose un doute à éclaircir ; et l'objet du doute est la question , le point de la question. Toutes nos idées viennent-elles des sens? La pensée peut-eUe être un mode de la matière ? . Voilà des questions métaphysiques. Est-ce dans le vide ou dans upi fluide que les corps célestes se meuvent ? et agissent-ils Vun sur Vautre par un milieu ou sans milieu ? Voilà des questions de physique. Le vice ri est- il pas toujours un faux calcul de r amour-propre ? Va-t-il rien de plus intéressant pour V homme en société ^ que d^ être juste et bon P Voilà des questions de morale.
On voit que le$ questions philosophiques sont communément générales : elles le sont toujours, dans leur principe, et dans leur résultat, lors même que la discussion roule sur un objet particiilier ; comme de savoir , par exemple , si Socrate n'eût pas ptiieux fait, en s'échappant de sa prison , d'éviter à ses juges le crime de sa mort ; si Gaton d'Utique n'eût pas mieux fait d'imiter Selon , et de survivre à la liberté , pour tâcher d'être encore utile à sa patrie , en inspirant quelque pudeur à l'ambition de iCésar.
Les qiiestiom oratoires sont aussi générales , clans ce que les rhéteurs appellent le genre indéjiniy c'est-à-dire le genre philosophique orné des formes oratoires. Mais , conime je l'ai dit ailleurs , toutes les fois que la question n'en est pas réductible à des espèces particulières , l'éloquence est perdue : son objet doit être usuel ; et quelque essor que prenne la spéculation ^ son but doit être la pratique. L'épervier s'élève jusques aux nues ; mais c'est pour fondre sur sa proie avec plus de rapidité : c'est l'image de l'éloquence qui attaque les vices et les abus, et singulièrement de l'élo* quence de la chaire. - '
Dans le genre délibératif , où il s'agit d'une résolution à prendre , il est évident que la question est particulière ; elle l'est de même^dâns le genre d^ controverse, où il s'agit d'un jugemeot à prononcer. Mais dans l'un et l'autre, il est rare qu'elle ne tienne point à quelque principe général.
Rien ne semble plus isolé qu'une question de fait ; elle ne laisse pas de conduire souvent à la solution d'un problème : comme de savoir , par exemple , à quel degré de certitude peuvent s'élever les probabilités ou , quelles sont lés forces respectives des témoignages et des'indices.
Lorsque l'existence du fait ou de la chose est décidée , et que l'on ne dispute que de la qualité, la solution dépend toujours d'un principe qui peut lui-même être reçu ou contesté entre les deux parties.
DE HTTÉRA.TUKK. I77
MUon a-t-âtué Cîodius ? voilà un fait que Cicéron conteste \ mais faiblement ; et ce n'est pas l'endroit où il prétend se retrancher. Mais lequel des deux y de Clodius ou de MUon, a eu dessein d'attaquer Vautre et lui a tendu des embOches ? C'est ici le point capital. Ce n'est'donc plus de l'existence, n^ais de la qualité de raclion qu'il s'agit : si elle est attaque ou défense ; si elle est comprise dans . ce principe , qu'w/i citoyen qui tue un citoyen est coupable et digne de mortj ou exceptée par celui-ci , que tout homme a le droit de conserver et de défendre sa propre i)ie* C'est là ce qu'on appelle l'état de la question. .
Le principe n'est pas plus contesté dans lé procès qu'Eschine intente à Démosthène: ils conviennent tous les deux qu'un mauvais citoyen , un homme corrompu , rni orateur pernicieux , est indigne des honneurs destinés au mérite et à la vertu. Mais que Démosthène ait été ce mauvais citoyen , ou que son zèle , son dévouement, la noblesse de ses conseils , et les services signalés qu'il a rendus à sa patrie , lui aient mérité la couronne d'or que Ctésiphpn lui a décernée ; c'est le problème de cette grande cause , où Démosthène a déployé toute la vigueur de cette dialectique , qui est le nerf de son éloquence.
Lorsque c'est le principe même qui est en question y l'éloquence et la philosophie s'y déploient en liberté ; et ce sont les plus belles causes. Telle fut celle de Marc- Antoine, lorsque , forcé d'avouer
Élém, de lÀttér, IV. 1 2
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que Norbanus avait soulevé le peuple contre Cœpion ^ il osa faire Tapologie d'une sédition populaire; Toute sédition est criminelle : cela est faux y disait Antoine : toute sédition est un mal/ieursans doute, mais quelquefois un mallieur nécessaire , et c^est alors une action légitime: souvenons-^nous que c^est à des séditions que Rome a dû sa liberté.
Quand Torateur a réfuté le principe de Tadversaire y et qu'il a établi le sien y il lui reste encore le plus souvent à faire voir que la question agitée tient au principe qu'il a posé , et que ses conclusions en sont les conséquences. La cause a donc alors deux points de controverse : d'abord y le principe de droit ; et puis , l'espèce et le rapport de la cause avec ce principe. Alors Cicéron rex^ommande de se tenir , le plus que l'on peut , dans la questicm générale , parce qu'elle offre un champ plus vaste à l'éloquence , et que l'orateur y est placé comme dans un poste éminent, d'où il domine sur la cause. Il me semble pourtant que l'attention de l'orateur ^ comme celle du général d'armée , doit se porter sur le point le plus faible ; et que le principe une fois solidement prouvé , si c'est le fait qui demeure équivoque , c'est vers l'endroit qui périclite que l'^oquence doit se bâter de réunir tous ses efforts. Fbjez
PftBVVE.
DE LITTÉRATURE. 17g
xi*
liâoiTATiF. Du coté du musicien ^ lé récitatif ehl Fespèce de chant qui approche le plus de Taccent naturel de la parole ; et du coté du poète , c'est la partie de la scène destinée à cette espèce de chant;
Lorsqu'en Italie on imagina de noter la décla* mdtion théâtrale^ l'objet de la musique fut^ comme celui de la poésie y d'embellir la nature en l'imitant , c'est«à-dire de donner à la déclamation chantée une mélodie plus agréable pour l'oreille, et^ s'il était possible ^ plus touchante pour l'aine que l'expression naturelle de la parole, sans tout4&fois contrarier ni trop altérer celle-ci ; en sorte que la ressemblance embellie lit encore SQU illusion.
Le piincipe de tous les arts qui se proposent d'imiter la nature , est que l'imitation soit. quelque chose de ^re^e^iblant , et non pas de sanblable.
L'incitation est donc un mensonge > soit dans
U moyen , soit dans la manièi^ dont elle fait ilr
. lusion ; et ce qB'il y a de singulier , c'est que le
témoignage confus que nous nous rendons à
n<>us-mêmes que l'art nous |;rompe , est la cause
l8o ÉLÉMENTS
du plaisir sensible et délicat que nous éprouvons à être trompés. Il doit donc y avoir dans Tiraitadon une ressemblance ^ afin que l'ame y soit tronipée ; mais il doit y avoir en même temps une diflPérence sensible , afin que Tame s'aperçoive et jouisse confusément de son erreur.
Ce n'est pas que la nature même , présentée sur un théâtre avec toute sa vérité , comme dads les combats de gladiateurs ou d'animaux , ne pût faire une sorte de plaisir, si en elle-même elle était assez belle ou assez touchante : mais ce plai^ sir serait Teffel direct de la réalité , et non TeAPet de la surprise que l'art nous cause quand nous admirons son adresse , et que , semblable à Galatée , il se cache , et se laisse encore apercevoir en se cachant.
Alternativement savoir et oublier que l'imitation est un artifice ; sentir à chaque instant le mérite de l'art , en le prenant pour la nature ; jouir par sentiment des apparences de la vérité » et par réflexion des charmes du mensonge : voilà le composé réel , quoique ineffable , du plaisir que nous font les arts d'imitation.
J'ai dit que le mensonge était tantôt dans le moyen , tantôt dans la manière dont s'opérait l'illusion : dans le moyen , lorsque , par exemple , la peinture , avec vne toile et des couleurs , imite des contours, des relieifs , des lointains, etc. ; dans la manière , lorsque le moyen de l'art et celui de la nature sont les mêmes , et que l'art ne
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fait que le modifier d'une manière qui lui est propre , et qui donne de Tavantage à l'imitation sur le modèle. C'est ainsi que la tragédie s'exprime en vers et d'un ton plus élevé que ne le fut jamais le ton de la nature ; c'est ainsi quQ la comédie réunit dans un seul caractère plus de traits de ridicule , et dans une seule action plus d'incidents et de rencontres singulières , que le même espace de temps ne nous en eût fait voir ^ dans la réalité ;<î 'est ainsi enfin que -, dans l'opéra, on a permis de porter la licence de la fiction jusqu'à parler en chantant.
De même tous les arts d'imitation ont leurs ' données; et les seules conditions qu'on leur impose sont l'illusion et le plaisir.
S'il est donc vrai que le chant, comme les vers, embellisse l'imitation de la parqle , sans détruire l'illusion ^ on aurait tort de se refuser au nouveau plaisir qu'il nous cause : ce ne sera jamais un peuple doué d'une oreiUe sensible qui se plaindra qu'on lui parle en chantant..
Les Italiens ont trouvé dans cette licence une , source intarissable de sensasipns délicieuses; et leur imagination, assez vive pour être encore séduite par une imitation éloignée de la nature , n'a presque pas mis de bornes à la liberté accor^ dée au musicien.
Les Français jusqu'ici ont été plus sévères, par la raison peut-être que leur imagination est moins vive , ou leur organe moins sensible.
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Cependant , chez les Italiens méoies , Tai^t , timide dans sa naissance y se tint le plus prës qu'il lui fut possible de la nature. Le Hcitatify c'està-dire une déclamation notée et non mesurée , on quelquefois seulement accompagnée par la symphonie , et avec elle soumise aux lois dé la mesure et du mouvement^ fut d'abord tout ce qu'on osa se permettre : dans la suite on fut plus hardi.
Or de savoir s'il fallait s*en tenir à cette pre-^ inière simplicité , ou jusqu'à quel point l'art pouvait s'étendre et s'éloigner de la vérité,- à condir tien de l'embellir; c'est un problème que la spéculation ne peut résoudre ^ mais dont l'ejtpérience et le sentiment , chez les différents peuples du monde s nous donnent la solution.
La scène déclamée est ce qu'il y a de plus ressemblant au ton naturel de la parole. I^a scène chantée sans accompagnement et sans mesure ^^ est ce qui approche le plus de la déclamation. Le récit obligé s'en éloigne un peu davantage^ soit parce qu'il est accompagné , et que celle alliance de la symphonie avec la voix n'a point de modèle dâtts la nature, soil parce qu'il est mesuré , et que l'expression naturelle de nos pensées et de nos sentiments ne l'est pas. Enfin l'air est encore une imitation plus altérée , plus éloignée de la vérité ; car la rondeur, la symétrie, et l'unité du chant ne ressemblent que de très loin ^\x\ modulations libres et naturelles de la voix.
DE LITTÉRATUUC. l83
Si donc on ne cherchait dans l'expression musicale que la vérité de FiiDitation , et si , pour produire l'illusibn , il fallait que Timitation fût fidèle^il n'y aurait aucun doute que la musique la plus parfaite ne fût le simple récitatif; et ce récitatif ïmrmèmG y moins naturel que la déclamation , n'en eût pas dû prendre la place.
Mais dans l'imitation , on ne cherche pas seulement la yérité ; on j désire , comme je l'ai dit , la vérité embellie^ c'est-ài^dire une impression plus agréable que celle de la vérité même ^ ou de son exacte ressemblance ; il s'agit donc ici d'un calcul de plaisirs. •
Ne demandez^vous qu'à être émus par le tableau le plus frappant d'une action pathétique , fuyez loin du théâtre où l'on chante , et allez à celui où des acteurs habiles donnent aux passions leur accent naturel : une voix étouffée , une voix déchirante , les gémissements, les cris , les sanglots d'un Brizard, d'une Dumesnil, vous feront plus d'illusion et une impression plus profonde, que les éclats de voix d'une Le Maure , ou que les sons mélodieux d'une Faustine ou d'un Farinelli ; et à l'avantage de l'expression se joindra celui d'un poème où le génie, n'étant gêné sur rien , n'a eu rien à sacrifier. F^ojez Lyrique.
Mais voulez -vous joindre, au plaisir d'être ému d'étonnement , de crainte , ou de pitié , celui d'avoir Tori^ille agréablement affectée par une
t84 ÉLÉMENTS
succession ou par un ensemble de sons touchants^ de sons harmonieux ; allez au théâtre t)ù l'on chante , et demandez à ce théâtre que l'art du chant y soit porté au plus haut degré d'expression et de charme.
Qu'on se rappelle donc ce qu'on s'est proposé , lorsque de la trfeigédie on a fait l'opéra : on a voulu jouira la fois des plaisirs de l'esprit, de rame, et de l'oreille. Il a donc fallu d'abord que la déclamation fût, non-seulement expressive, œais encore mélodieuse ; et tant qu*on n'a pas eu d'autre chant que le récitatifs on a ett t'aison de le rendre le plus chantant qu'il a été possible ; de là les cadences , les ports de voix , les tenues, les prolations que les Français y ont introduites pour y faire briller l'organe d'un Muraire , ou d'aune Le Maure.
Les Italiens , au contraire , se sont fait un récitatif àénwé de tout ornement. Es n'ont jpu noter les accents inappréciables de la parole ; mais la voix des chanteurs habiles a su ajouter à la note , des inflexions , des liaisons , des nuances xle sons , pour m'exprimer ainsi , qui ont rapproché, autant qu'ail est possible, les accents de la mélopée de ceux de la simple déclamation : par là ils ont rendu leur récitatif le moins chantant qu'il pouvait l'être. Mais en revanche ils y ont mêlé des morceaux d'un caractère plus marqué et d'une expression plus énergique. Dans ces morceaux qu'ils appellent técitatif obligé, la me-
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sure et le mouyement sont prescrits; la symphonie, qui accompagne la voix, la soutient et la fortifie ; elle fait plus , elle devient un nouvel organe de la pensée; et dans les silences mêmes de la voix , elle y supplée par l'expression de ce qui se passe au -dedans, de Tame, ou, pour ainsi dire , autour d'elle.
Mais, dans le courant de la déclamation, les Italiens et les Français avaient également senti qile toutes les fois que la nature indiquerait des mouvements plus décidés, des inflexions plus sensibles , il fallait saisir ce moment. pour rompre la monotonie du récit ou du dialogue, par un chant plus marqué , qui se détacherait du réci-tatif continu , et qui , saillant et isolé , réveillerait l'attention de Toreille , en lui offrant un plaisir nouveau : de là ces chants phrasés et cadencés que LuUi et les Italiens de son temps employaient dans la scène. Mais quel charme pouvaient avoir des airs le plus souvent tronqués et mutilés, ou renfermés dans le cercle étroit d'une phrase simple et concise, n'ayant pour tout caractère qu'un mouvement lent ou rapide , ou qu'une succession de sons détachés ou liés ensemble, tantôt plus adoucis et tantôt plus forcés, presque toujours sans mélodie, sans agrément dans le motif, sans précision dans la mesure, sans symétrie dans le dessin ?
Jusque-là il est au moins très douteux que la déclamation eût gagné à être chadtée : car du
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côté de la nature , elle avait évidemment perdu de son aisanoe y de sa rapidité » de sa chaleur et de son énergie; et du côté de l'art, qu'avait^ elle acquis pour compenser toutes ces pertes ?
Mais dès que le chant périodique et symétrique fut inventé, tout le prix, tout le charme de la musique fut senti; Tame connut tout le plai*sir que pouvait lui apporter Toreille ; l'Italie et TEurope entière ne regrettèrent plus rien.
La France elle seule continuait à s'ennuyer d'une musique monotone, qu'elle applaudissait en bâillant, et qu'elle s'obstinait par vanité à faire semblant de chérir. Non-seulement elle dédaignait de connaître cette forme d'airs périodi-r ques ddnt Vinci était l'inven^ur, et que Léo, Pergolese, Galluppi, Jumelli, avaient porté à un si haut degré d'expression et de mélodie y mais ce récitatif iAXi^^k. , cette déclamation passionnée , énergicpie, où Porpora avait excellé, nous était encore étrangère; l'orchestre était chez nous le jseul acteur qui connût la précision des mouvements et de la mesure; encore l'oubliait^l lui-p mêmie, forcé d'obéir à la voix. Le charme et le pouvoir du chant nous étaient inconnus au point qu'on attachait à des accompagnements sans dessin le grand mérite de l'artiste, et que l'on faisait consister l'excellence de la musique dans les jSiccords« C'est presque uniquement à cette partie subordonnée que le célèbre Rameau appliquait son génie , et qu'il a dû tous ses supcèst
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Le don d'inveater les dessins, de les développer, de les varier avec grâce, et d'assortir au même caractère la mélodie et le mouvement; en un mot, le don de la pensée musicale , le seul auquel les Italiens attachent le nom de génie. Rameau en faisait peu de cas, et ne daignait l'employer qu'à ses airs de danse, dans lesquels il a excellé ; injust^e envers lui-même , il se glo« ' rifiait de son savoir et de son art, et méconnais-, sait son géni^. Combiner les accords est le Ira-^ vail de l'homme habile; les choisir, savoir les placer, est le travail de l'homme de goût. Inventer des chants analogues au sentiment ou à la pensée, et dont la o^odulation variée dans sa belle simplicité enchante à la fois ]'ame et l'or reille; voilà l'inspiration qui, dans le musicien, répond à celle du poète, et c'est ce qui, dans notre musique vocale ^ ^ été presque inconnu jusqu'à nous.
Cependant, comme on ne saurait prendre sior x^èrement du plaisir à s'ennuyer, on juge bien que les Français n'épargnaient rien pour se àé^ guis^ à eux-mêmes la fatigante monotonie de leur musique vocale. Les faux agréments qu'ils j mêlaient, aux dépens de l'expression , se mul-. tipliaient tous les jours ; quelques belles voix a jan t excellé, les unes à former des cadences bril-^ lantes , et les autres à déployer des soiis. pleins^ et retentissants , le besoin d'aimer ce qu'on avait , et l'habitude qu'on s'était faite insensiblement
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d'admirer ce qui était difficile et rare , enûn rémotion physique de Torgane auquel une belle voix plaît comme une cloche harmonieuse , cette émo* lion que l'on croyait être , sur la foi d'un long préjugé , le dernier degré de plaisir que pouvait faire la musique, en imposait à une nation 'qui ne connaissait rien de mieux.
Mais jusqu'à ce que des hommes bien organi* ses et doués d'une ame sensible aient réellement trouvé le beau^ ils éprouvent une inquiétude secrète et confuse qu'aucune espèce d'illusion ne peut calmer : de là les efforts^ les dépenses, et toutes les ressources inutiles qu'on a si longtemps employées pour sauver les Français du dégoût de leur opéra ; diversité dans les poèmes ; multiplicité des machines , magnificence vraiment royale, comme l'appelle La Bruyère, dans les décorations et les vêtements j usage immodéré des danses, jusqu'à faire disparaître l'action théâr traie pour ne plus voir que les ballets ; multitude presque innombrable de jeunes beautés assemblées pour en décorer le spectacle ; que n'ia-/ t-on pas mis en usage? et ce théâtre a toujours été le seul dont les entrepreneurs, successive* ment ruinés , n'ont pu soutenir la dépense dans ce même Paris , où , sans secours et presque sans moyens, ou a vu fleurir le théâtre des vaudcr villes.
La cause de cette décadence continuelle de l'opéra français n'est autre que le dégoût invin-
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cible qu'on aura toujours pour une musique dénuée de chanta Le rédiatif, quel qu'il soit , réduit à sa simplicité monotone y fatiguera toujours Foreille; le F'écàatif ohhgé , quelque expression que Ton donne à Tharmonie qui l'accompagne » quelque énevgh qu'elle ajoute aux accents dont il est formé , ne répandra jamais dans la scène assez de variété , d'agréments , et de charmes ; les chœurs multipliés se détruiront l'un l'autre , et ne seront plus que du bruit; les danses prodiguées deviendront insipides , comme tous les plaisirs dont on a la satiété.
A ce spectade , un seul moyen de plaire , toujours variée toujours sensible^ toujours inépuisable dans ses ressources , c'est le chant : parce qu'il prend toutes les formes du sentiment et de la pensée; qu'en même tejnps qu'il flatte l'oreille, il touche l'ame; qu'il parle à l'esprit comme aux sens, et que dans ^ période il réunit le double avantage de faire attendre , désirer, et jouir. Tel était le pouvoir que les anciens attribuaient à la période oratoire ; et si l'art de tenir l'esprit suspendu , dans l'attente de la pensée , avait sur eux tant de puissance , qu'il leur faisait considérer l'orateur comme tenant enchaînées les oreilles de tout un peuple ; ,que penser de Vatt du musicien qui exercera le même empire , non pas sur l'esprit, mais sur l'ame, et qui saura donner le même attrait à l'expression du sentiment?
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Concluons que la partie essentielle de la mnsique; c'est le chant : que le péatatif simple en est.lajpartie faible; que le récitatif obligé , qui, dans les mouvements rompus et tumultueux des passions , peut emprunter de Tharmonie tant d'énergie et de puissance, n'est pourtant pas ce qu'on désire le plus vivement , et dont on se lasse le moins ; que c'est de la beauté du chant périodique et mélodieux que l'ame et l'oreille sont insatiables ; et que par conséquent le poète qni écrit pour le musicien , doit regarder la partie du récitatif simple comme celle qui exige le stjlé le plus rapide , afin que l'oreille i impatiente d'ar-^ river au chant , ne se plaigne famais qu^on l'ar* réte au passage ; la partie du récitatif obligé > comme celle qui demande à être employée avec le plus de sobrié^^ afin que le sentiment de ^harmonie ne soit point émoussé par la fatigue de n'entendre que des accords sans dessein ; et la partie du chant mélodieux et fini , comme celle dont la distribution doit être son premier objet ^ afin que le charme de la mélodie, le vrai plaisir de ce spectacle , se reproduise sous mille formes ^ et que , s'il altère la vérité de l'expression natu* relie , ce ne soit que pour l'embellir.
Telle doit être, je crois, l'intention communcf du poète et du musicien : et si jamais elle est remplie dans l'opérk fiançais , commte il est sur qu'elle peut l'être (le succès l'a ^mouvé), c'est alors que le prestige de là musique , joint à ce^
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lui de la peinture y des fêtes et du merveilleux qu'y répandra la poésie , fera de ce spectacle un véritable enchantement.
Mais jusque-là , qu'on ne se flatte pas de nous faire goûter un récitatif puv et simple ; ce ne serait pas pour l'oreille un plaisir digne de com-> penser celui d'une déclamation naturelle et d'une poésie affranchie des contraintes de la musique* Nous permettons à l'opéra une déclamation notée , parce que la scène parlée trancherait trop avec le chant ; mais ce n'est que dans l'espérance et en Êiveur du chant , que nous consentons qu'on altère l^ déclamation naturelle : c'est là Le pacte du théâtre lyrique. Qu'il nous fasse donc entendre ce qu'il promet , de beaux airs , des duo touchants y des morceaux de peinture et d'expession y où tout le charme de la mélodie et toute la puissance de l'harmonie se réunissent et se déploient. Non-seulement alors nous per^nettons au récitatif de se dégager des ports de voix , des trils , des cadences , des prolations y etc. ; mais nous exigeons qu'il renonce à tous ces ornements futiles y et qu'aussi simple , aussi vrai ^ aussi courant qu'il sera possible , il ne fasse que rapprocher y par un peu plus d*analogie y la déclamation de la scène , de ces morceaux de chant qu'elle doit amener. Le chant est la partie essentielle et désirée de l'opéra ; le récitatif en eçt une par» tie tolérée y comme indisîïeiïsable ; il faut passer par là pour arriver à ces endroits délicieux où
Toreille et Tame se promettent de s'arrêter et de jouir ; mais le chemin leur paraîtra long si leur espérance est trompée , et l'intérêt de l'action la plus vive aura lui-même bien de la peine à nous sauver de l'impatience et de l'ennui. Voyez Aïr ,
, Chant , Lyrique.
Depuis que cet article a été imprimé pour la première fois, l'expérience en a confirmé les principes par des succès multipliés : elle m'a surtout affermi dans l'idée où j'étais que, pour le simple récitatif, le style nombreux et périodique de Quiuault est préférable au style concis de Meta**
. stase. Je m'étais aperçu que les fréquents repos de ces petites phrases coupées rendaient la mavche du récitatif pesante et monotone; pesante, à cause des repos trop fréquents; monotone , en ce que la musique a très-peu de moyens de varier ses cadences finales : et pour éviter l'un et l'autre de ces défauts, j'ai essayé de soutenir le sens, et de donner au style plus de liaison et plus d'aisance. Cet essai , que j'ai fait dans l'opéra de Didon et dans celui de Pénélope j m'a réussi au* delà même de mon attente. Le musicien , n'ayant plus à s'arrêter à chaque instant , s'est développé plus à son aise ; sa phrase , articulée et soutenue par des accents plus sensibles , plus variés , a pris en même temps plus de rapidité , de chaleur et de véhémence. L'actrice admirable qui a joué les rôles de Didon et de Pénélope , s'est sentie plus entraînée par l'impulsion dcTce style ; elle n'a eu
DB littéhature. 193
qu'à ^e livrer, pour exprimer à grands traits les sentiments dont elle était remplie 5 et de là cette facilité^ ce naturel, cette expression à la fois si simple et si tragique^ qui fait regarder le récitatif de ces opéra comme le plus vrai, le plus sensible , le plus parfait (ju^on ait entendu sur aucun théâtre du monde.
Reconnaissance. Dans le poème épique et dramatique^ il arrive souvent qu'un personnage ou ne se connaît pas lui-même^ ou ne connaît pas celui avec lequel il est en action ; et le moment où il acquiert cette connaissance de lui-même ou d'un autre , s'appelle reconnaissance. C'est ainsi que , dans le poème dp Tasse , Tancrède reconnaît Clorinde après l'avoir mortellement blessée ; c'est ainsi que, dans la Henriade^ d'Ailljr, le père, reconnaît son jBls après l'avoir tué de sa main; c'est ainsi que , dans Aihalie y cette reine reconnaît Joas; que, dans Mérope, Egisthe se connaît lui-même, ^t que IM^érope le reconnaît; que, dans îphigénie en Tauride et dans Œdipe y Iphigénie et son frère Oreste , OE^dipe et Jocaste sa mère , se reconnaissent mutuellement , et que chacun d'eux se connaît lui-même.
On voit, par ces exemples , que la reconnaissance peut être simple ou réciproque, et que des deux cotés , ou d'un seul , ce peut être soi que l'on reconnaisse ou un nutre , ou bien un autre et soi en même temps.
iUm, de Uttér, IF, 13
On peut consulter la poétiqiie d'Aristote el le commentaire de Çaslelvelro sur ces différentes cuoibinaisons de la rèeonnaissance ^ et sur les mA^ nières de la varier, s€»t relativement à la situation et à la qualité des personnes , soit relativement aux mojens qu'on emploie pour Famener , et aux eflPets qu'elle peut produire.
La reconncdssancç à laquelle Aristoté donne la préférence ^ est celle qui ûaiC des incidents de l'action même , comme dan» V Œdipe j mais je crois pouvoir lui comparrer celle .qui nait d'un signe involontaire que l'inconnu laisse échapper , comme dans l'opéra de Thésée , où ce jeune prince est reconnu à son épee au moment qu^il jure par elle. Le pljas beau modèle en ce genre est la manière dont Ores te se faisait connaître à sa sœmr dans Vlphigénie de Polydès , lorsque ce malbem^eux prince , conduit aux marches de l'autel pour y être immolé, s^écriait : « Ce ti*est donc pas assez que ma sœur ait été sacrifiée à Diane, il faut que je le sois aussi! »
La reconnaissance doit - elle produire tout à coup la révolution , ou laisser encore en suspens le sort des personnages? Dacier , qui préfère ht plus décisive , n^'a vu l'objet qu« d*un cbîé.
Si la révolution se fait du bonheur au malheur, elle doit être terrible, et par conséquent toul changer , tout renverser, tout décider en un ÎAStant. Si, au contraire, la révolution se fait du malheur au bonheur, et que la reconnaissance
DE LlTTÉRATUUfi. IgS
réftnisse des malheureux <)uî s'aiment y comme dans Méwpe et 'dans Iphigénie^ pour ^e leur réunion "soit attendrissante, il faut que Févénement soit suspendu et caché ; car la joie pure et tranquille est le poison de Tintérét. L'art du poète consiste alors à les engager , au moyen de la reconnaissance même , dans un péril nouveau y sinon plus terrible y au moins plus touchant que le premier par l'intérêt qu'ils prennent l'un à l'autre. Mérope en est un e:xfemple rare et diffîcile à imiter.
Il n'y a point de reconnaissance sans une sorte de péripétie ou changement de fortune , ne fîtelle > comme dans la fable simple ^ qu'ajouter au malheur des personnages intéressants. Mais il peut y avoir des révolutions sans reconnaissance; et quoiqu'elles ne soient pas aussi belles , les Grecs ne les dédaignaient pas.
Il y a aussi une reconnaissance des choses, comme de l'innocence d'Hippolyte, de Zaïre, d'Aménaïde , de la perfidie de Cléopatre dans Rô* dogune , de. l'empoisonnement d'Inès, etc.; et celles-ci ne sont pas les moins pathéticpies.
La reconnaissance est intéressante dans là tragédie , soit avant, soit après le crime : avant, pour empêcher qu'il ne soit commis ; après , pour en faire sentir tout le regret. ^
La reconnaissance est, dans le comique, une source de ridicules , comme elle est dans la tragédie une source de pathétique: dans celle-ci ,
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jq6 éléments
c'est une mère qui va tuer son fils ^ un fils qui vient dfe tuer sa mère, et qui reconnaisseot , Tune le crime qu'elle allait commettre, l'autre le crime 'qu'il a commis : dans celle-là , c'est un vieux jaloux , qui , par erreur , livre à son rival sa maîtresse , et ne s'aperçoit de sa méprise que lorsqu'il n'est plus temps , comme dans VÉeoîe des maris j c'est un jeune étourdi , qui ne reconnaît son rival qu'après qu'il lui a confié tout ce qu'il a fait et tout ëe qu'il veut faire pour lui enlever sa maîtresse, comme dans V École des femmes j c'est un oncle et un neveu dont l'un veut faire enfermer l'autre , et qui se trouvent camarades de troupe dans ufie comédie de société , comme dans la Métromaniej c'est un fils dissipateur et un père usurier, qui, dans le prêteur el l'emprunteur qu'ils cherchent réciproquement, se rencontrent , comme dans VAs^are.
On sent combien la méprise qui précède ces reconnaissances y la surprise, l'étonnemént, l'embarras, la révolution qui les suit, doivent contribuer à ce qu'on appelle le comique de situation ; et si à la reconnaissance des personnes ou ajoute celles des choses , c'est-à-dire dés bévues et des erreurs où le personnage ridicule est tombée des pièges où il s'est laissé prendre , on aura ridée de presque tous les moyens , qui, dans la comédie, amènent les révolutions.
RàOLES. Daos les lettres et dans les arts , les règles sont les leçons de rexpérience, le résultat de l'observation sur^ce^qui doit produire Teffet qu*oiï se propose^ .
Il y a un instinct pour tous les arts, et cet instinct, iau plus haut degré d'énergie et de sagacité, s^appelle génie. Mais est- il jamais assez parfait, assez sûr de lui-niême pour aVoir droit de mépriser les wgles P et les règles , de leur coté , sont-elles assez infaillibles, assezétendues, assez excbisivement décisives pour avoir droit de maîtriser le génie ? • ^
En supposan-t les hommes tels que les a faits la nature-, et avant que l'imagination et le sentiment soient altérés en eux par le caprice <le Fopinion, des modes et des. convenaîices, Tinstinct naturel suffirait à un artiste organisé comme eux , pour l'éclairer et le conduire ; mais là nature peut deviner et pressentir la nature; Fetude seule, en observant l'homme artificiel et factice , peut faire prévoirles eflPéts de Fart.
Nous connaissons qudques homnies extraordinaires, tels sont Homère et Eschjle, qui sen^iblent n'avoir eu pour modèle que là nature , et pour guide que leur instinct ; mais est-il bien sûr qu'avant Homère l'art de là poésie épique n'eût pas été cultivé, raisonné, soumis à des lois? Ceux qui regardent ce poète comnie l'inventeur de son
art , parce qu'il est le plus ancien des poètes connus , ressemblent à ceux qui s'imaginent qu'audelà des étoiles qu'ils aperçoivent, il n'y a plus rien dans le ciel. A l'égard ^'Eschyle, il est bien certain qu'il a inventéia tragédie : mais le modèle de la tragédie était l'épopée ^ dont les règles lui sont communes ; et quant à celles qui lui sont propres, Eschyle s'en est dispensé^ ou , plutôt, en les observant , quand il Ta pu j^ans trop de gêne, il les ^ lui-même tracées; et c'est peut-être celui de tous les hommes en qui le goût naturel a été le plus étonnant.
La raison est l'organe du vrai ; le goût est l'organe du beau : c'est la faculté vive et prompte de discerner et de pressentir ce qui doit plaire aux. sens , à l'esprit et à l'ame ; c'est uo don naturel qui veut être exercé par l'étude et par l'habitude; et ce n'est qu'aprçs mille épreuves qu'il peut se croire un guide sûr^
Il y a une raison absolue et indépendante de toute convention , comme la vérité; mais y a-t-il de même uu gout^par excellence, indépendant, comn^e la beauté, des caprices de Topinioa? et s'il y en a un , quel est-il ? La vérité a un caractère inimitable , c'est l'évidence. Y a-t-il aussi quelque signe infaillible qui caractérise l'objet du goût? ( Voyez Beau. ) L'évidence même n'est reconnue qu'à la lumière dont elle frappe les esprits; et dès qu'elle cesse de luire, on ne sait plus qui a raison, ou du |>etit nombre ou de la multitude.
DB LiTTfiRATUnB. 199
En Êdt de goût, le problème est encore plus ifidécis. Dans tous le^ temps il y a eu la raison du peuple^ et la raison des sages; dans tous les temps il y a eu le goût d« vulgaire, et le goût d'un monde plus cultivé : mais ni le grand ni le petit nombre n'a été constant datis ses goûts. D'un siè- . cle.à l'autre , d'ua peuple à raujtre, la même chose a (>lu et déplu à l'excès , la même chose a paru admirable et risible , a excité les applaudissements et les huées ; et souvent , dans le même lieu et presque dans le même temps , la même chose a été reçue avec transport et rebutée avec mépris. Ou sont donc les règles du goût? et le goût luimêihe est-il le pressentiœent de ce qui plaira le plus universellement dans tous les pays et dans tous les âges , ou de ce qui plaira dans tel temps ^ à telle classe d'hommes qui s'appelle ie monde, et qui , plus occupée des objets d'agrément , se fait rai4îitre des plaisirs? Voilà, ce semble , une difficulté insoluble et interminable ; n'y aurait^il pas quelque moyen de la ^iiiaplifier et êe la résoudre?
En fait de goût, il y a deux juges à consulter et à concilier ensemble : l'un est le bon sens ,. qui est l'arbitre dc^s vraisemblai)ces , des convenances j âa dessein , de l'ordre , des^app^rts mutuels , soit de la cause avec l'effet , sdit de l'inten- I tion avec les moyens qu'on emploie. Cette partie du goût est du ressort de la raison ; elle est susceptible de cette évidence qui fra^^ tous les
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hommes dès qu'ils sont éclairés. Jusque-là les règles de Tari ne sont que les règles du bon sens , invariables comme lui. L'artiste, doué d'un esprit juste , serait donc en cette partie assez sûr de se bien conduire^ et n'aurait pas besoin de guide, s'il voulait se donner la peine de méditer luimême les procédés de Fart, de les rédiger en liiélbode; mais quelle triste et longue étude! et lé génie , impatient de produire , n'est-il pas trop heureux, qu'on lui épargne le travail d'une froide réflexion? Corneille eut- il passé si rapidement de Clitandre à Gnna, s'il n'avait pas trouvé sa route comme tracée par Âristote , pour lequel son respect annonce sa reconnaissance. La théorie des beaui-arts ressemble aux éléments des sciences : l'homme de génie a de quoi les deviner, s'ils n'étaient pas faits ; mais quel temps n'y emploieraitil pas ?
Le second juge, en fait de goût, c'est le sentiment , soit qu'on entende par-là l'effet de l'émotion des organes , soit qu'on entende l'impression faite directement sut l'ame par l'entremise des setts.
C'est ici que le goût varie, et que, dans une longue suite de siècles et dans une multitude innombrable d'hommes diversement affectés de la même chose, il s'agit de déterminer quels sont les temps , les lieux, les peuples,, dont le jugement fera loi ; et le mojen est facile : c'est de recueillir lés suffrages àes siècles et des nations. Or dans
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tous les arts qui intéressent les sens , la déférence universelle décidera en faveur des Grecs. La nature semble avoir fait de ce peuple le législateur des.f^aisirs ,.le grand maître dans l'art de plaire , l'inventeur, l'artisan , le modèle du beau par excellence dans tous les genres. C'est à lui qu'elle a révélé le secret des plus belles formes ,-des plus belles proportions, des plus harmonieux ensembles : cette supériorité luiestacquiseau moins [en sculpture , en architecture ; et depuis le temps de Périclès jusqu'à nous , on n*a rien imaginé de plus parfait que les modèles que ce beau siècle nous a laissés , de l'aveu même de tous les peuples : en s'éloignant de ces modèles on n'a fait qu'altérer les beautés pures de ces deux arts. En tracer les règles ^ ce n'est donc que; réduire leur méthode en préceptes , généraliser leurs exemples , et enseigner à les iipiter.
Lorsque Virgile disait des Romains,
Excudent aliispirantia molliùs œra,
il ne croyait que flatter sa patrie , et la consoler de la supériorité des Grecs dans les arts ; il ne croyait pas» présager la gloire de l'Italie moderne. C'est cependant ce peuple , amolli par la paix et par une oisive indolence , qui a pris la place des Grecs, et qui, après eux^ semble avoir été le confident de la belle nature. Dans les deux arts dont je viens de parler , il n'a fait que les imiter; mais dans les arts dont les modèles ne lui avaient
pas été transmis , comme la peinture et la musique, soo génie, frappé de l'idée essentielle et universelle du beau , a fait douter si les Gréés eux-mêmes avaient été aussi loin que lui. La' sculpture, il est vrai , du côté du dessin , a été le modèle de la peinture ; mais le coloris , le clairobscur , la perspective , ont été créés de nou,veau ; et du côté de la musique , quelques lueurs confuses sur les rapports des sons , que les anciens nou$ ont transmises , ne dérobent pas à l'Italie moderne la gloire de l'invention et de la perfection de ce bel art. Ainsi , en sculpture , en architecture, en peinture, en musique, le goût sait où prendre ses règles: les modèles en sont les types, l'expérience en est la preuve, et le suffrage universel de tous les peuples y a mis^le sceau.
En éloquence et en poésie , nous n'avons pas d'autorité aussi f^rmeHemc^nt décisive , aussi unanimement reconnue ^pa^ la raison que les objets, les moyens , les procédés de ces deux arts sont plus divers; que les modèles en sont moins accomplis ; et que dans les goûts qui intéressent l'esprit , l'imagination , et le sentiment , et sur lesquels Topinion , Iffs mœurs , le génie , et le caraiîtère de« peuples ont beaucoup d'influence^ il' y a plus d'inconstance et de variété. Cependant, comme ces deux arts ont de tout temps fixé l'attention des hommes les plus éclairés et fait l'objet de leurs études, soit pour les exercer eux-mêmes, soit seulem^at pour -en jouir, et lorsque étonnés
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de leur puissance y ils ont voulu en observer , en développer les ressorts; il est certain que les secrets en ont été approfondis , et les moyens réduits en règles. Mais il en est de ces règles comme des lois , dont la lettre tue et V esprit vivifie : elles sont devenues , dans les mains des commentateurs, de lourdes chaînes , dont ils ont chargé le génie. Cest peu même d'avoir mal entendu et mal expliqué les préceptes dictés par les maîtres de lart : ils ont voulu faire des lois eux-mêmes ; fiers de leur érudition , et fanatiques de Tantiquité , qu'ils se glorifiaient de connaître , ils nmis ont donné pour modèle tout ce qu'elle nous a laissé y et ont- mis sans discernement Texemple et l'autorité à la place du sentiment et de la raison. C'est de ces règles que Ton peut dire ce que le Scythe Anacharsis disait à Selon en parlant des lois écrites , qu'elles ressemblaient aux toiles d'aràignée , où se prenaient les petites mouches , et d'où les grosses s'échappaient.
Tout n'est pas beau chez les anciens : les poètes, les orateurs les plus célèbres ont leurs défauts ou leur coté (aible j les ouvrages mêmes les plus admirés sont enoore loin d'être parfaits ; les plus grands hommes, dans leur art, n'en ont pas atteint les limites -, les procédés et les moyens ne leur en étaient pas toos connus ; eC la rotite qu'ils ont suivie n'est bien sotirent ni la seule ni la jmeilleure qu'on ait à suivie. Mille beautés ont fait passer mille xléfauls ; mais les^d^Giuts qu'elles
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ont rachetés ne sont pas des beautés eiix-mêmes : c'est là ce que les Scaliger , les Dacier , n*ont jamais bien coropris. Si CorneiHe en avait cru Arîstote , il se serait interdit le dénouement de Rodogîine ; et , si nous en croyons Dacier , ce dénouement est des plus mauvais : car il est d'une espèce inconnue aux anciens et^rejetéê par Aristote. D'après la même théorie , toutes les pièces où le personnage intéressant fait son malheur luimême avec connaissance de cause , seraient bannies du théâtre ; et l'on n'aurait jamais penisé à y faire voir l'homme victime de ses passions. Voilà comme une théorie exclusivement attachée à la pratique des anciens donne les faits pour la limite des possibles , et veut réduire le génie à l'éter- , nelle servituded'u'ne étroite imitation.
Une autre espèce de faiseurs de règles y ce sont ces artistes médiocres qui commencent par composer, et qui y se donnant pour modèles » font de leur pratique, bonne ou mauvaise, la théorie de leur art.
Les vrais législateurs des arts sont ceux qui , remontant au principe des choses , après avoir étudié , et dans les hommes , et dans la nature , et dans les arts tnême , les rapports des objets avec l'ame et les sens, et les impressions de pfeisir et de peine qui résultent de ces rapports ; après avoir tiré de l'expérience de tous les siècles , surtout des siècles éclairés , des inductions qui déterminent et les procédés les plus surs , et les moyens
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Tes plus puissants ,^ et les effets les plus constamment infaillibles , donnent ces résultats pour règles, sans prétendre que le génie s'y soumette servilement , et n'ait pas le droit de s'en dégager toutes les fois qu'il sent qu'elles l'appesantissent ou le mettent trop à la gêne. Ce sont des moyens de bien faire qu'on lui propose , en lui laissant la liberté de faire mieux: celui-là seul a tort , qui fait plus mal en s'écartant des règles ; et comme il n'y a rien de plus commun qu'un ouvrage régulier et mauvais , il est possible , quoique plus rare , d'en produire un qui plaise universellement , contre les règles et en dépit des règles. Le poème de l'Arioste en est un exemple. Mais la licence alors est obligée de mériter, à force d'agréments et de beautés qui lui soient dues y qu'on là préfère à plus de régularité.
On a dit que quelques lignes tracées par un homme de génie sont plus utiles au talent que des méthodes péniblement écrites par de froids spéculateurs. Rien n'est plus vrai , quand il s'agit d'échauffer l'ame et de l'élever. Mais les modèles les plus frappants ne jettent leor lumière que sur un point; celle des règles est plus étendue , elle éclaire toute la route : il ne faut donc avoir , pour les règles tracées , ni un présomptueux mépris , ni un respect superstitieux et servile. Aristote , Cicéron , et Quintilien , pour les orateurs ; Aristote , Horace , Longin , Boileaù , pour les poètes, sont des guides que le génie lui-même
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ne doit pas dédaigner de suivre : mais pour marcher d'un pas plus sûr ^ il ne doit pas cesser de marcher d'un pas libre.
Révolution. Dans le poème épique ou dramatique , lorsque la fable est implexe , il arrive , sur la fin de l'action , un événement qui change la face des choses , et qui fait passer le personnage intéressant du malheur à la prospérité , ou de la prospérité au malheur ; c'est ce qu'on appelle rés^ohition.
Que dans la tragédie la révolution soit heureuse ou malheureuse , elle ne doit jamais être prévue par l'acteur ; et lorsqu'il est sur le bord de Tabîme y sa situation n'en est que plus touchante s'il a le bandeau sur les yeux.
Mais faut-il de même que la révolution soit inattendue pour le spectateur? Non pas si elle^st funeste ; car en la prévoyant , on frémit d'avance , et la terreur mène à la pitié. On prévoit dès l'exposition âiOEdipe ^ que ce malheureux prince va se convaincre d'inceste et de parricide , éclairer l'abîme où il est tombé, et finir par être en horreur à la nature et à lui-même ; et à chaque nouvelle clarté qui lui vient , la terreur et la pitié redoublent. Il n'est donc pas toujours vrai , comme le croyait Aristote , que la terreur et la pitié naissent de la surprise que nous cause révénement.
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C'est lorsque la révoliUion est heureuse qu'elle ne doit être.pour les spectateurs que dans Tordre des possibles y et des possibles éloignés y dont les mojens sont inconnus : car le personnage en péril cesse d'hêtre, à plaindre ^ dès qu'on prévoH 5;a délivrance. Mais ne la prévoit-on pas , direz-voos , quand on a lu la tragédie , ou qu'on Ta vu jouer une fois ? Le soin qu'aura le poète de cacher un dénouement heureux sera éokxc alors inutile* Non , si ^son intrigue est bien tissue. Quelque pfévenu qu'on soit de la manière dont tout va se résoudre , la marche de l'action en écarte la réminiscence ; l'impression de ce que l'on voit empêche de réfléchir à ce que l'on sait , comme je l'ai fait observer ailleurs; et c'est parce prestige que les spectateurs qui se laissent toucher, pleu^ rent vingt fois* au même spectacle : plaisir que ne goùleni jamais les vains raisonneurs et les fraids critiques.
Ceux-ci portent à nos spectacles deux principes o|^sés y le sentiment qui veut être ému , et l'esprit qui ne veut pas qu'on le trompe. La prétention à juger de tout, fait qu'on ne jouit de rien 5 otr veut en même temp prévoir les situations et en être surpris , combiner avec Fauteur et s'attendrir avec le peuple , être dans l'ilhmon et n'y être pas. Les nouveautés surtout ont ce désavantage, qu'on y va moins en specta- . teur qu'en critique ; là , chacun Aes connaisseurs est comme double; et son cœur a dans son esprit
20d éLÉMEIfTS
un iDCommode et fâcheux voisin. Ainsi le poète , qui ne devrait avoir que Fimaginatidn à séduire, a de plus la réflexion à combattre et à repousser. C'est un malheur pour 1^ public lui-même ; mais de son côté il est sans remède : ce n'est que du côté du poète qu'il est possible d'y remédier ; et en voici les moyens.
Le premier et le plus facile est de .rendre , par un dénouement* funeste , le pathétique de l'événement indépendant de la surprise : Iç second , de faire naître le dénouement^ s'il est heureusf , du fond des caractères passionnés et par là susceptibles des mouvements contraires.
Dans le premier cas , ce qui doit arriver étant pitoyable et terrible, lors même que la crainte cesse d'être mêlée d'espérance, l'ame du spectateur ne laisse pas d'être émue encore. Mais comme le pathétique dépend absolument de l'impression réfléchie, qui, de l'ame de l'acteur intéressant , se communique à la nôtre ; si l'impression n'était pas violente, le contre-coup serait faible et léger. Pourquoi la mort de Zopire , celle de Sémiramis, celle de Zaïre, celle d'Inès, est -elle pour nous si douloureuse? parce qu'elle est douloureuse à l'excès pour les acteurs dont nous prenons la place. Pourquoi le dénouement dé Britannicus est-il si froid , tout funeste qu'il est? parce qu^il n'excite, ni dans l'ame de Néron , ni dans celle de Burrhus , ni dans celle d'Agrippine , une assez forte émotion. Junie demande ven-
geance au peuple ,. et se retire parmi les vestales ; sa douleur n a rien de touchant. Mais Sémiramis égorgée tend les bras à son meurtrier , et son meurtrier est son fils ; mais Zopire se traîne vers ses enfants qui viennent de l'assassiner y et leur apprend qu'ib ont plongé le poignard dans le sein de leur père; mais Orosniane^ en retirant sa main sanglante du sein de Zaïre , apprend qu'elle était innocente , et qu'elle n'a jamais aimé que lui ; mais Inès , entourée de ses enfants , sent Ibs atteintes du poison mortel^ etPèdre, au moment qu'il se croit le plus heureux des épou:s: et des pères , trouve sa femme , qu'il adore , empoison-* née et rendant les derniers soupirs : voilà de ces événements qui , pour déchirer l'ame des spectateurs y n'ont pas besoin de la surprise , et qui sont même d'autant plus pathétiques, qu'ils sont annoncés et prévus. Aussi les anciens y lorsqu'ils préparaient une catastrophe funeste , ne prenaient*ils aucun soin de la cacher au spectateur; et c^st, pour ce genre de tragédie , un avantage que je n'ai pas voulu dissimuler.
Mais où sera l'incertitude et ce mélange d'espérance et de crainte auquel j'ai dit ailleurs que ï'intéxêt tragique est attaché? En voyant l'écueil ou l'abîme , on ne sera pas sûr encore que le malheureux qui est en butte à la tempête /périra. Et pour s'intéresser vivement à ^on sort , il suffit qù a beaucoup de crainte se mêle encore , une faible espérance y jusqu'au moment qu'il se
tUm.àeVàUr.ir. 14 *'
Digiti
brise ou qu'il s'engloutit. C'est ce qu'éprouvent dans la réalité ceux qui , du bord d'une mer en furie > ont le spectacle d'un naufrage.
Si au contraire le poète médite un dénouement heureux^ il faut absolument qii'il le cache; et le plus sûr moyen est de le faire naitre du tu* multe et du choc d^a passions : leurs mouve* n^ents orageux et divers trompent à chaque instant la prévoyance du spectateur , et le laissent jusqu'à la fin dans le doute et dans l'inquiétude : te sort des personnages intéressants est encore alors comme un vaisseau dans la tourmente , mais battu par des vents contraires dont l'un peut le faire périr et l'autre le sauver. Fera-t-il naufrage ou gagnera*t-il le port ? C'est cette incertitude qui nous attache et qui nous presse de plus eh plus jusqu'au défiouement.
« Par les mœurs ^ dit Aristote y on prévoit les révolutions. » Oui , par les mœurs habituelles d'une ame qui se possède et se maîtrise ; et voilà celles qu'on doit éviter , si l'on veut cacher un dénouement qui naisse du fond des caractères. Ne faut-il- donc employer alors que des personnages «ans mœurs^ou dont les mœurs soient indécises? Non ; mais il faut que l'événement dépende de la résolution d'une ame agitée par des foï^es qui se combattent^ eomme le devoir et le penchant ^ ou deux passions opposées* Quoi de plus décide que le caractère de Cléopâtre ^ et quoi de moins décidé qu^ le parti qu'elle pren*
DB lilTTÉRATUHE. 2ll
dra, quand Rodbgune propose Fessai de la coupe ? quoi de plus surprenant et quoi de plus vraisemblable, que de la voir se résoudre*" à boire la première , pour y engager , par son exemple , Rodoguneet Antiochus ? Voilà ce qui s'appelle un coup de génie. Il serait injuste ; je le sais , d'en exiger de pareils ; mais toutes les fois qu'on aura pour moyen le contraste des passions , il sera facile ^de tromper rattènte des spectateurs sans s'éloigner de la vraisemblance y et de rendre l'événement à la fois douteujc et possible. '
Eour cacher un dénouement heureux , les anciens , au défaut des passions , n*avaienr guère que la reconnaissance ; et tout l'intérêt portait alors sur l'incertitude où Ton était , si les acteuts intéressants se reconnaîtraient à propos : tel est l'intérêt de Ylpkigénie en Tauride. {Voyez Re- GOiTNAissAKCE.) C'est un excellent moyen pour produire la réwbitionj mais, comme l'observe <2orneille , il n-a point la chaleur fécoûde des mouvements passionnés.
Il est impossible d'employer à produire la wVoluûon y un caractère équivoque et dissimulé , qui se présente tour-à-tour sous deux faces , et laisse le spectateur incertain de s^ dernière résolution. Le seul exetiiple que je connaisse de ce moyen employé dans la tragédie ,^'est la conduite d'Exiipère dans l'intrigue à^HéracUus.
Là ressource la plus commune et la plus facile est celle d'un incident nouveau ; mais cet in-
2ia éliÉMENIS
cident ne produit son effet, qu'autant que ce qui le précède le, prépare sans Tannoncer. Voyez
DÉNOUEMEWt. •
RHBTORiQtTE. Thépiie de Tart oratoire. L'éloquence est-elle un art que Fon doive enseigner? Ce fut un problème chez les anciens. Socrate avait coutume de dire que tous les hommes étaient asse2 éloquents lorsqu'ils parlaient de ce qu'ils savaient bien. Socrate tenait ce langage , après que l'étude, la méditation > l'exercice , la connaissance de l'homme et des hommes , et tout ce que la culture peut ajouter à un beau naturel y avaient fait de lui y non-seulement le plus subtil des dialecliciejis, mais le plus éloquent des sages. Sqcrates fait is qui y omnium eruditorum testimonio totiusque judicio Grceciœ ^ quum prudentia y et acupiine , et venustate ^ et suètilitate , tum vero eloquentiay lyarietate y copia y quam se cumque in partem dedisset, omnajun fait facile pr inceps. ( De Orat., lib. 3. ) Bon Socrate , aurait-on pu lui dire , vous qui méprisez l'art dans l'éloquence , croyez- vous ne devoir qu'à la simple nature les agréments , la variété , l'abondance qu'on admire dans vos discoui*s? Vous êtes riche; laissez-nous travailler à le devenir.
L'école de Zenon pensait , comm^ Sôcral^ que toute espèce d'artifice jetait indigne de l'éloquence ; et cette opinion coûta la vie aux deux
DB LITTÉRATURE. 2x3
bommes peut-être les plus vertueux dé ranliquité. , ' V
Le stoïcien Rutilius , par la sainteté de sçs mœurs , était à Rome un autre Socrate : il fut calomnié comme lui, et comme lui ^se laissa condamner 9 sans vouloir qu'on prit sa défense.
« Que n'avez- vous parlé ( dit Antoine à Grassus, dans le livre de l'Orateur), que n'avez-vous parlé pour ce Rutilius , si indignement accusé! que n'avez- vous parlé pour lui, noa pas à la manière des {Philosophes , mais à la vôtre ! Tout scélérats qu'eussent été ses fugef , comme ils le furent en effet , ces citoyens pervers et dignes du dernier supplice , la force de votre éloquence leur aurait arraché du fond de l'ame toute cette perversité. ».
On peut dire- avec vraisemblance* lli même chose de Socrate. Ce a'était poitit un Ljsias qui était digne de le défendre , avec la mollesse de son langage ; mais un Démosthëne , avec la véhémence et la vigueur du sien , l'aurait sauvé: et cette éloquence pathétique, dont Socrate ne voulait point , en faisant horreur à ses juges de l'iniquité qu'ils allaient commettre, leur aurait' épargné un crime irrémissible et un opprobre ineffaçable.
Des philosophes moins austères , en adipettaint comme permis les artifices de l'éloquence, prétendaient que tout son manège nous était donné par la nature ; que chacun de nous était né avec
2l4 ÉLÉMBNtS
le doD de caresser et de flatter d'un air timide et suppliant , de menacer son adversaire lorsqu'on voulait rintimider , d*appuyer de raisons plausibles son opinipn ou ses demandes , de réfuter les raisons d'autrui j de raconter les faits avec adresse et à son avantâlge ^ enfin d'employer la plainte ou la prière pour obtenir justice ou grâce.
Oui f ce don suffit aux enfants ; il suffit même au commun des hommes , dans les débats de la société* Mais pour fléchir César ou le peuple romain^ pour réveiller Tindolence d'Athènes , et la soulever contre Philippe , était-ce assez des petits moyens de cette éloquence vulgaire? et la nature nous a-t-elle appris à raisomier , à réfuter, à menacer comme Démosthène , à supplier^ à caresser-, à flatter comme Cicéron ?
Il est assez vrai que tout homme passionné ou vivement ému est éloquent sur l'objet qui le touche, lorsque l'objet est simple et n'a rien de litigieux. Mais si Ja cause de la vérité , de l'innocence > de la justice , se présente , comme elle est souvent , hérissée de difficultés et obscurcie de nuages ; si elle est aride ^ épineuse , sans attrait pour lattention et pour la curiosité; si l'an parle devant un juge aliéné ou prévenu, soit par des a£fections contraires , soit par de fausses apparences , soit par un adversaire adroit et armé de tous les moyens d'une éloquence artificieuse ; sera-t-on prudent de se fier au don naturel et
DBLITTBAATUIiE. 2]5
commun de parler 4e ce qu'on sait bien , ou de ce qu'on sent vivement ?
Dans tous les génies de contention qui s'élèvent entre les hommes , si la force méprisait l'a^ dresse^ la faibtèsse l'inventerait. Dès que l'homme s'est exercé à manier la massue ou la fronde , l'art de la guerre a pris naissance; dès que l'homme , avant de parler , a réfléchi à ce qu'il devait dire , hi rhétorique di commencé. Ainsi,' depuis que l'on s'est aperçu que > par la puissance de la parole ^ on dominait les esprits et les âmes ; depuis qu'entre la vérité et le mensonge > entre le bon droit et la fraude y s'est élevée cette guerre , dont l'éloquence est tour-à*tour l'arme oflfensive et défensive; chacun à l'envi s'exerçaht au com« bat, pour s'en procurer l'avantage, la r/ieft>rtque a dû former un art , ainsi que la lutte el l'escrime , ou , pour la comparer à un objet plus noble , ainsi que la guerre elle-même : Nam quo méUgnius rem honestissimam etrectissimam Diolàhat siultoruni et improborwn temeritas et audacia ^ summo cum neipublicœ detrimento ; eo studiosîus et Mis resistendum fuit et reipublicœ consulen^ dum. ( De invent. Rhet. )
Si donc là rhétorique n'est que le résultat des observations faites par les meilleurs esprits, sur les procédés les plus ingénieux et les moyens les plus puissants de l'éloquence naturelle , il en sera de l'éldquenee comme de tous les arts > inventés par l'instinct , édairés par l'expérience ,
2l6 ÉLÉMENTS
et perfectioDDés par Fusage.- Quœ sua sponte homirifs éloquentes fecerunt ^ ea quosdam obsersuasse aUfue id egisse: sic esse non eloquentiam ex artjfichp sed ari^vum ex ehquentia natum. (DeOrat. lib. i.)
Or, ea effet, la rhétorique n'est que la théorie de cet art de persuader , dont Téloquence est la pratique. L'une trace la méthode , et l'autre la suit : l'une indique les sources , et l'autre y va p«iser ; l'une enseigne les moyens , et l'autre les emploie : l'une , pour me servir de l'expression de Gîcéron , abat une forêt de matériaux , et l'autre en fait le choix et les mçt en œuvre avec intelligence. La rhétorique embrasse les possibles ; l'éloquence s'attache à l'objet qu'elle se propose , aux faits qui lui sont présentés : et c'est ainsi que ce premier instinct de l'éloquence naturelle est devenu le plus savant , le plus profond de tous les arts.
, Mais quelle en est la véritable école? La Grèce en avait deux , celle des philosophes et celle des rhéteurs. La première donna des hommes éloquents , tels que Périclès , Thémistocle , Alcibiade , Xénophon , Démosthène ; la seconde ne fit guère que des sophistes et que de vains déclamateurs.
L'étude de l'homme en général et de l'homme modifié par les diverses institutions , avec ses passions , ses vertus et ses vices, ses affections et ses penchants , semblait former exprès pour
DIS LITTÉUATURE. 217
réioquence les disciples d'Ànaxagore , de Socrate, et de Théophraste ; et dans ce premier âge , ou la philosophie était pour Téloquence une mère adoptive , la prenait au berccjau , l'allaitait , l'éle-
* vait j dirigeait ses pas chancelants , raffermissait dans les sentiers du vrai, du juste etde Thonnéte, et, saine et vigoureuse, la menait par la main au barreau ou dans )a tribune ; dans ce pre* mier âge, dit Cicéron , Fon apprenait en mônie temps à bien vivre et à bien parler \ la vertu , k sagesse , et l'éloquence , ne faisaient qu'un ; le même homme, à la même école, était exercé, comme Achille , à la parole et à l'action : Omtor ^erborum^ Hctojtjjue renan.
Il n'en était pas de même des rhétoriciens : les philosophes appelaient les orateurs formés à
- cette école , dès ouvriers de paroles à la langue légère. Us prétendaient qu'on y parlait beaucoup de préambides et à^épUogues, et de semblables niaiseries ; mais q^ie de la constitution politique d'un Etat, de la législation, de la justice, de la bonne foi , des passions à réprimer, des mœurs publiques à former, on n'y en disait pas un seul mot. Us ajoutaient que ces prétendus maîtres d'éloquence n'avaient pas l'idée de l'éloquence et de ses moyens : que le point important pour l'orateur était d'abord de persuader à ses juges qu'il était bien sincèrement tel lui-même qu'il s'annonçait, ce qu'il ne pouvait obtenir que pat* la dignité d'une vie exemplaire , article absolu-
2l8 ÉLÉMENTS
ment omis dans les préceptes de ces docteurs : que son affaire était ensuite d'affecter l'ame de cei|x qui Técoutaient, comme il voulait qu'elle fût affect/^e, ce qui n'était possible qu'autant qu'il saurait bien de quelle manière , et par quels ob- • jels , et avec quel genre d'éloquence on faisait >sur l'ame des. hommes telles ou telles impressions. Or, disaient-ils, ces secrets-là sont profondément enfermés et scellés au sein de la philosophie » comme en un vase dont les lèvres des rhéioriciens n'ont pas même effleuré les bords.
Ainsi les véritables maîtres d'él<>quence, chez les anciens y furent les philosophes ; et c'est l'hommage que Cicéron rendait à la philosophie, en avouant que , s'il était orateur lui*m^me , il l'était devenu dans les promenades de l'académie , non dans les ateliers des rJiétoriciens. Me ora^^ torem^ si modo sUriy non ex rhetorum officinis,
sed ex academiœ spatiis exstiiisse (Orat.)
Nam nec latiïis nec \fopiôsius de magnis 'variisque^ rébus sine philosophia potest quisquam dicere» (DeOrat.)
A Rome, la philosophie se détacha de Télor quence, en même temps que des affaires ; et Gi^ céron compare ce divorce à celui des fleuves qui des sommets de l'Apennin vont se jeter, les uns dans cette heureuse mer de la Grèce , où l'on trouva partout des ports favorables et assurés ; les autres dans cette mer étrusque , pleine d'orages et d'écueils. G'est dans le texte qu'il faut voir
DE LITTÉKATITRE. 3ig
cette image de la tranquille sûreté que se ménageait la philosophie;^ et des travaux dangereux et pénibles auxquels se livrait Téloquence. Il n'y a peut-être pas dans les écrits de l'antiquité une plus belle comparaison. Ut ex Ap^nnino ^ flumi-num y sic ex communi sapientium jugo snnt do* ctrinarum facia divortia; ut philosophi y tanquapi in stiperum mare lonium dejliierenty ^rœcum quod* dam et portuosum ; ojxitores autem in infemm hoc, Tuscum et barba fum, scoptdosum atque infestum , laberentury in (fuo etiam ipse Vljsses errasset. (De Orat. lib. 3.)
L'école de Zenon (je l'ai déjà dit) méprisa l'éloquence comme un artifice également indigne de la vérité et de la vertu ; l'école d'Arislippe la rejeta comme impliquée dans les affaires. « Ne leur en faisons pas un reproche > dit Gicéron ; car, après tout, ce sont des gens de bien , et des gens heureux , puisqu'ils croient l'être. Mais avertissons-les de garder leur opinion pour eux seuls , fût-elle la vérité même , et de tenir cachée comme un mystère y cette maxime , que le sage ne doit point se mêler de la chose publique ; car^ si nous tous, bons citoyens, nous en étions persuadés comme eux, il ne leur serait plus possible de conserver ce qu'il» chérissent tant, leur oisive tranquillité. » Istps sine conlumelia dimittamus; sùnt enim et boni viriy et y quoniam sibi ita videntury *beati; tantwnque eos admoneaniuSy utilludy etiamsi est verissimum y tacitum tamen tanquam mfsteriwn
teneanty quod negent versari in republica esse sa-pientis^. Nam si hoc nohis aique optimo cuique persuaserinty mm poterunt ipsi esse id quod maxime cupiunt otiosi. ( De Orat, lib. 3. ) '
Malgré ce divorce de la philosophie et de l'éloquence , qui fut réellement celui de la langue et du cœur^ les Romains ne laissèrent pas de s'adonner à l'étude de l'éloquence avec une ardeur incroyable. Posteaquam ^ imperio omnium gentium consiitutx), dàitUgiitas pacis otiuni confirma^ vit, nemo fefe lauAiscupidus adolescent non sibi addicendum studio omni enitendum putavit. (De Oràt. lib. 1. ) Ils allaient entendre dans la Grèce ce qu'il y restait d'orateurs ; ils lisaient les écrits de ceux qui n'étaient plus ; en les lisan^t ils s'enflammaient du désir d'égaler leurs maîtres- Juditis oratoribus grœcis, eognitisque eorum litteris, adhihitisque doctoribxis, incredibili quodam nostri homines dicéndistudiojlagras^erunt, (DeOrat. 1. i.) Et en dépit de la philosophie , c'était encore à ses écoles qu'ils allaient prendre les éléments de cette ploquence qu'elle désavouait , et qui, à vrai dire , n'eût bientôt plus assez de droiture et de bonne foi pour se vanter d'être son élève. Voyez Orateur.
On distingue dans Cicéron les études qu'il avait faites dans les'écolesde rhétorique y et dont nous avons un extrait , d'avec les leçons bien plus profondes et plus substantielles qu'il avait prises des philosophes , et que lui-même il a fé-
DB lilTTÉRATUHE. 221
condées dans ses livres de l'Orateur. Plus ou les lit , ces livres que Cicéron lui seul au monde a été en état d'écrire , et surtout ce dialogue où il a mis en scène les deux plus grands orateurs du temps qui avait précédé le sien , chacun avec ses opinions , son caractère , et son génie y plus on sent combien l'éloquemie artificielle s'était rendue redoutable pour l'éloquence naturelle.
Quintilien en a parlé en homme instruit et judicieux , mais non pas en homme éloquent. Cicéron au contraire respire , même dans ses préceptes y cette éloquence docft il était plein ; il la répand plutôt qu'il ne l'enseigne ; il semble en exprimer le ^suc et la substance , pour en nourrir les jeunes orateurs. C'est là qu'on voit se déver lopper cet art, qu'il possédait si éminemment , de manier l'arme de la parole ^ cet art d'ordonner un discours comme si l'on rangeait une armée en bataille ; de rassembler , de distiibuer ses forces , de les employer à propos après les avoir ménagées ; de prendre un ppste avantageux , de s*j tenir comme dans un (ort y prœmunitiwi atçue ex omni parte causœ septum (de Orat. lib. 3 ); de ne sortir de ses retranchements que pour attaquer l'ennemi, lorsqu'il présenteun côté faible ; de ne jamais s'engager trop avant dans un défilé périlleux; de se retirer en bon ordre de l'endroit qu'on ne peut défendre , pour tenir ferme dans l'endroit où l'on est mieux fortifié; adhïbere cfuamdam in aicendo speciem atque pofnpam y
223 IBLUmLENTS.
et pugnœ simûem fugam j consistera vero m meo prœsidio, sio ut non fiigiendi y $ed capiendi loci causa cessisse videar ( de Orat, lib. 2 ) ; enfin de {Préférer l'attaque à la défense y ou bien la défense à Tattaque > selon que Tune ou l'autre promet plus d'avantage : Si in refellendo adversario finnior est oratio y quàm im confirmandis nostris rebxis , omnia in iUutn conferam tela j sin nostra faciliùs probari quam iUa redargui possunt y ahducere animos a contraria defensione et ad nostram tra-^ ducere. ( De Orat. lib. 3. )
Et c'est cet art inventé , cultivé , élevé dans la Grèce à un si haut degré de gloire et de puissance , adopté y agrandi « et ; à ce qu'il*me semble , perfectionné chez les Romains , cet art qui faisait l'étude la plus assidue et la plus sérieuse des Périclës y des Démosthèue y les plus sublimés entretiens des Grassus , des Antoine ^ des Cicéron et des Brutus ; c'est cet art que^ dans nos coU léges y nous croyons enseigner à des enfants de douze ans.
Quand les rhéteurs, m pressent d'initier leurs disciples dans les mystères de l'éloquence y ils témoignent qu'eux-mêmes ils n'en ont pas l'idée. hak^rliétorique est ^ de toutes les parties de la littérature y celle qui suppose le plus de. connaissances et de lumières dans celui qui l'enseigne ,, le plus de discernement et d'application dans celui qui l^apprend : Ceterœ enini artes se ipsàs per se tuentur singulœ ; bene dicere autem , quod est
JOB LITTÉRATtRB. 223
scienter et petite et omate dicere, non habet defmitam aliquam regionem cujus termùus sepia tueatur. ( De Orat. lib. a . ) Et Quiotilien , dont la doctrine est d'ailleurs si sage , n'a pas assez fidèlement suivi 9 dans sa méthode , les préceptes de^ Cicéron.
lion f rhéteurs y non , ce n'est pas dans un âge où la tête est vide y où la raison n'est point affermie en principes y où les éléments de nos pen* sées ne sont pas même rassemblés y où presque aucune de nos idées abstraites n'est distincte et complète ; où les procédés de l'entendement, du composé au simple y du simple au composé y *fié sont encore y si j'ose le dire , que le tâtonnement de l'ignorance et de l'incertitude 5 où l'on n'a guère que des notions vagues du juste , tle Thon* nête, de l'utile , et deleurs contraires , des droits de l'homme et de ses devoirs y de ce qui , dans les différentes constitutions de la*société , est , ou doit ^Ire libre ou prescrit , licite ou illicite , honoré comme utile, négligé comme indifférent, approuvé comme juste , réprimé ou puni comme dangereux ou faneste ; ce n^ést pas dans cet âge qu'il faut exercer des enfants à discuter de grands objets de morale ou de politique. Pour obtenir des fruits précoces , on les abreuve d'une sève sans' consistance et sans vertu ; on les empêche d'acquérir les sucs et la saveur de la maturité. C'est de quoi se plaignait Pétrone ; et il attribuait à ce vice d'institution Ja ruine de l'élo^
224 BLÉHEICTS
quence. Cnida adkuc stadia mforumpropellunt j et (eloquentiam , qua nihil esse majus confitentur y . puens induunt adhuc nascentibus. ' Quod si paierentur laborum gradus Jieri, ut studiosi jw^enes lectione ses^ra mitigarentur ^ ùt sapientiœ prœ^ ceptis animos componerent j ut verba atroçi stylo effbderenty ut quod sellent imitaridiaaudirent... jam illa grandis omtio habei^et majestatis suœ pondus.
Que Quintilien donne à ses disciples à deviner pourqucfi les Lacédénumiens représentaient Vénus amiée y ou pourquoi ton dépeint Vuémour sous la Jigure d'un enfant; pourquoi on" -lui donne des ailes , dessèches y un flambeau; avec un peu d'esprit et quelques légères connaissances , ils répondront passablement. Mais qu'il leur donne à examiner si Vhomnie de guerre acquiert plus de gloire que le jiïïisconsuke ; s* il est permis de briguer les, charge»; si une loi est digne d^ éloge ou de censure ; en, quoi deux hommes illustres se ressemblent, et en quoi ils diffèrent; et lequel des deux est supérieur à Vautre en génie ou en vertu; comment Quintilien veut-il que des questions/ Cfui n'élaient pas au-dessous de Scévola , de Ci* cérou et de Plutarque, soient accessibles à un " enfant?
Qu'on lui raconte une aventure qui l'intéresse , et qu'on l'oblige à la retracer ; cet exercice peut Ipiêtre utile. Mais les grands procédésde Téloquence^la délibération^ la contestation^ l'am-
pB LITTÉRàTDRE. 225
plification des faits et des. moyens , ce qui demande toute la force d'une raison mûre et solide , toutes les ressources d'un esprit cultivé > profondément instruit , peut- on le proposer à l'impéri-, tie d'un écolier? Si on lui suggère ses raisonnements , ses définitions , ses preuves , ses figures , et ses mouvements oratoires ; il répétera en bal-* buiiant ce qu'il en aura retenu : et si on le livre à lui-même ; il flottera au gré d'une imagination sans idées , ne produira que des fantômes , ou ne dira que des inepties. Quintilien approuve ces deux méthodes , Rollinles admet d'après luf; plein de respect pour l'un et pour l'autre, j'oserai cependant ne pas êlre de leur avis ; car si la meilleure leçon d'éloquence est ^ comme disait Socrate , de ne parler que de ce qu'on sait bied , la plus dangereuse habitude est de parler de ce qu'on ne sait pas ou de ce qu'on sait mal: et cette institution , qui a mis l'art de parler élo-
' quemment avant celui de penser juste , et qui nous Dût abonder en paroles, dans un âge où nous sommées si dépourvus d'idées, est jpeutêtre l'une des causes qui ont petiplé le monde ' de raisonneurs à tête vide et de harangueurs im-
* portuns.
A quoi donc employer cet âge où l'étude de la rhétorique et les exercices de l'éloquence t eraient prématurés ? Quintilien l'a dit , sans avoir dessein de le dire , lorsqu'il a comparé ses disciples aux petits des oiseaux : l'école est comme un nid , où
Élém. de lÀttér, IV. 15
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qui coiumence à donner à la raison de la force et de la couleur. Les bons livres en sont la source; et ce moyen est assez connu. Mais ce qui ne l'est pas de mérae^ c'est le fruit que Ton peut tirer de ces lectures amusantes que Ton ferait à haute voix^ et qui , bien dirigées , seraient pour les élèves coname les promenades du botaniste avec les siens lorsque , en parcourant les campagnes , il leur fait distinguer et connaître les plantes ^ dont ils doivent un jour savoir appliqueriez vertus.
A mesure donc qpe l'histoire, la poésie , là philosophie morale , et cette fleur de littérature qui forme l'éducation de tous les esprits cultivés, donneraient lieu d'analyser ces idées élémentaires qui doivent former insensiblement le magasin de l'orateur ; on ferait aux jeunes élèves un objet d'é^ mulation de les décomposer , de les développer : et ces études philosophiques seraient comme le vestibuledu sanctuaire de l'éloquence.
Quoi, dira-t-on , des analyses métaphysiques à des enfants ! Pourquoi non, si ces analyses n'ont rien de trop subtil , et ne fon,t que leur expliquer, aveç.plus de précision, les mots qui soat à leur usage?
Je s^ais loin 4^ vouloir fatiguer leur entendement de ces spéculations stériles où l'esprit de L'homnifi se perd dans le vague de ses pensées , et après avoir parcouru un vide immense , retombe dans le doute , fatigué denses vains efforts. La philosophie cherche la vérité dans l'essence
DB LITTÉRATTJUE. 22^
des choses ; Thistoire , dans les faits : la poésie demande un merveilleux vraisemblable ou un naturel rare, curieux et piquant ; 1 éloquence ne veut qu'une vraisemblance commune : elle rejette les paradoxes ; et tire sa force des mœurs et de l'opinion générale : In dicendo autem wtium vel maximum est^ a vjjlgari génère oratioms atque a consuetudine commums sensus abhorrera. ( De Orat. 1. 1. ) Ce n'est pas que ses idées et ses expressions ne soient souvent très élevées : mais ses hauteurs sont accessibles ^ seshardiesses n'ont rien d'étrange , sa route n'a rien d'escarpé; et ce qu'elle dit de sublime ou d'inoui^ n'est étonnant que par la lumière imprévue et soudaine. qu'elle jette dans les esprits. Ainsi le comble de l'éloquence est de dire ce que personne n'avait pensé avant que de l'entendre , et ce que tout le monde pense après l'avoir entendu.
Il nç s'agit donc que de se tenir , si je puis m'exprimer ainsi y dans la moyenne région des idées abstraites , de s'attacher à ceUes qui appartiennent à l'éloquence , et d'éviter ces questions frivoles , singulières , et sophistiques , qui ne font qu'altérer dans les enfants la bonne foi du sens intime , rendre l'esprit pointilleux et fajux , et tout au plus accoutumer leur langue à une brillante loquacité. Malim equidem indisertam prudentiam quam stultàiam loquacem. ( De Orat. 1. 3. )
Alors que peut avoir de si effrayant pour eux la métaphysique de l'éloquence? Et, par exemple,
23o ÉLÉMENTS
quoi de plus clair, de plus sensible , de plus facile à concevoir, que le développement de Tidée de la vertu , tel que Cicéron nous le donne ; lorsqu'ils liront qu'elle est à la ibis prudence, justice, force, et tempérance : que la prudence est le discernement des choses, bonnes» mauvaises, indifférentes : que la justice est l'état habituel d'une ame attentive et fidèle à rendre à chacun ce qui , lui est dû , sans préjudice du bien public : que la force consiste à braver les périls et à supporter les travaux; qu^'elle est composée de grandeur d^ame, àe confiance^ àe patience y eXàe perses^rance j ^ue le propre de la grandeur d'ame est de former de généreux desseins , et d'y porter une résolution qui leur donne encore plus de lustre ; que le caractère de la confiance est de compter sur soi , dans de louables entreprises , et de mettre en ses propres forces une espérance ferme d'en vaincre les obstacles et d'en surmonter les dangers ; que la patience s'exerce à souffrir volontairement et long-temps , pour remplir des devoirs pénibles ; que la persévérance est une stabilité perpétuelle dans des résolutions mûrement réfléchies , et qu'on n'a prises qu'après avoir tout prévu et tout consulté : que la tempérance est la domination d'une raison sévère sur tous les mouvements de l'ame et sur tous ses penchants impétueux et déréglés; que ses espèces sont la continence y la clémence y et la modestie; que sous le frein de la continence , la fougue des désirs est
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répricoée par la raison ; que la clémence adoucit les transports d'une colère aveugle ou d'un âpre ressentiment; que la modestie enfin répand une pudeur hontiête dans toute la ccmduite d'un homme de bien , et ajoute un nouvel édat à la dignité des actions louables ?
Ainsi après avoir commencé par définir en dialecticien, le jeune homme apprendra à définir en orateur; et peu à p^i se rassemblera dans son entendement cette foule d'êtres intellectuels qui environnent l'éloquence, et qui, dassés avec méthode, doivent un jonr pouvoir se succéder rapidement et sans confusion dans la pensée de l'orateur.
Ce sera surtout dans les faits que lui présentera l'histoire, que l'élève retrouvera sa métaphysique en exemple et sa mrorale en action, mais modifiées par les circonstances , qui quelquefœs changent l'objet, au point de rendre digne de louange ce qui est en soi digne de Uâme , et de rendre digne de blâme ce qui de sa nature est digne de louange. Ici la tâche que le rhéteur imposera à son disciple sera dé démêler, dans le ca* ractère de l'action , ce qui la rend problématique, ou ce qui la distingue et l'excepte de la loi géné- ■ raie et de l'ordre commun»
De ces études on verra se former, non pas un système de philosophie subtile et transcendante , mais un cours de philosophie naturelle et sensible , accommodée à la vie et aux mœurs ; ce qui
fut toujouT^s, dit Gicéron, le partage de l'éloquence : Quod semper oratorisfuit. Et sans prétendre , comme lui , que l'orateur, pour être accompli , doive être en état de parler de tout avec connaissance 4e cause j et autant d'abondance que de variété , au moins dirai- je qu*en laissant à la philosophie ses subtilités et ses profondeurs ^ l'éloquence doit être prémunie de toutes les idées morales qui caractérisent les hommes et distinguent leurs actions. Oratori quœ sunt m Jwminum vita ((jimndoquidem in ea versatur orator atque ea est et suhjecta materies) , omma quœsita , au^ dita^ lecta, disputata, tractata^ agitata esse de^ ^ bent. ( De Orat. L 3. )
Mais il est temps que l'éloquence elle-même reçoive ses disciples des mains de la philosophie ; et je propose pour eux encore un exercice qui convient à leur âge, et dont l'exemple de Crassus et l'autorité de Qcéron garantissent l'utilité.
« Pour me former à l'éloquence ( dit Crassus dans le dialogue de F orateur), j'avais d'abord adopté la méthode des exercices de Carbon. Je répétais de souvenir, je cpmmentais, j'amplifiais quelque morceau de poésie ou d'éloquence , que je venais de lire en notre langue. Mais je m'aperçus que celte méthode était mauvaise, en ce que mon auteur s'étant saisi d'abord , pour rendre sa pensée, des termes les plus convenables, les plus forts , les plus élégants , si je me servais de ces mots , je ne faisais rien de moi-même ; si j'en
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employais d'autres , je faisais plus mal. Je préférai d'expUquer de mémoire les oraisons des plus célèbres orateurs grecs ; et alors j'eus le choix de tous les termes de ma langue , pour exprimer en liberté les pensées de mon auteur. »
Voilà, je crois , le genre d'exercice le plus propre à former les disciples de l'éloquence ; et c'est celui que je substituerais à ces compositions futiles dont on fatigue les enfants.
Cet exercice comnlencerait, dans l'école assemblée , par la lecture , à haute voix , d'un morceau pris d'un historien , d'un orateur, ou d*un poète : car on sait bien que l'éloquence est répandue dans toute la sphère de la littérature, vagam et liberam et late patentent , mais dans tel climat plus, brûlante, dans tel autre plus tempérée; et qu'en passant sur différents sujets, comme par différentes plumes , elle change de caractère , de ipouvement et de couleur. Nam quum est oratio mollis, et tenera, et itaJLexibilis ut sequaturquocumque torqueas ; tum et naturœ varice ^ et voluntates y multuni inter se distantia effecerunt gênera dicendi. ( Orat. ) Ainsi tous les exemples en seraient variés, et tantôt la raison y dominerait^ tantôt le sentiment , ou quelque passion violente. Dans les uns , la justesse , la précision , l'énergie; dans les autres., le coloris , la hardiesse des pensées , la vivacité des images î dans les autres enfin, le ton , le style propre aux mouvements passionnés, se présenteraient pour modèles : et après la
.254 ÉXÉMENTS
lecture^ qui serait sobrement accompag^née de réflexfOQs , on laisserait chacun exercer sa mémoire , son esprit , son talent > à reproduire dans une autre langue ce qu'il en aurait retenu.
Le jeune élève ne serait, dans ce travail , ni absolument livré à lui-même, ni absolument privé du plaisir de la production : il aurait, comme en traduisant , le mérite et Tattrait de l'invention du stjle , et de plus le mérite , encore plus attrayant , del'invention des idées, pour suppléer à ses oublis. J'j crois voir surtout l'avantage dé lui faire donner toute son attention aux figures, aux mouvements, aux tours du style de l'écrivain qu'on lui aurail donné pour modèle : et combien plus vive et plus profonde serait l'impression de Texeluple , lorsqu'au moment de la correction on lui ferait apercevoir qu'il aurait mal saisi le caractère de son auteur, mal répondu, je le suppose , à l'énergie de Tacite , à la précision de Salluste , à l'élocution pleine, harmonieuse, et oratoire de Tite-Live!
Cest en l'exerçant à travailler ainsi d'après de grands modèles sur des sujets intéressants , qu'on lui élèverait l'esprit , l'ame , et le style , et qu'on lui donnerait cet ardent amour de son art, sans lequel , dans la vie , et singulièrement dans la carrière de l'éloquence, on ne fait rien de grand. Studium, et ardorem quemdam amoris , - sine quo, quum in vita nihil quidquam egregium^ tum certe hoc quod tu expetis, nemo unquam assequetur. (DeOrat. lib. i.)
DE LlTTÉRATUufe. 235
Dans ces premières études de Téloquence , Pétrone, le grand ennemi de la déclamation, voulait qu'on fût nourri de la lecture des poètes , et surtout de celle d'Homère :
'• Det primas versibus annos,
MœotUumque bibatjelici pectarejbntem*
Théophraste reconnaissait que la lecture des poètes était infiniment utile aux orateurs ; Longin la recommande à ceux qui veulent s'élever au ton de la haute éloquence. Quintilien pense comme eux : « C'est dans les poètes , dit-il , qu'on doit chercher le feu des pensées , le sublime de l'expression , la force et la vérité des sentiments , la justesse et la bienséance des caractères ».
Il ne laisse pas d'y avoir quelques précautions à prendre pour empêcher que les jeunes gens ne confondent l'éloquence du poète avec celle de l'orateur ; et le maître aurait attention de leur faire bien distinguer , dans les tours , les figures et les images du style poétique , ce qui excède les hardiesses qui sont permises au langage oratoire. Mais la distance de l'un à l'autre n'est pas aussi grande qu'on l'imagine : Estfinitimus oraton poetUy nunieris adstrictior paulo ^ verborum autem licentia liberior y multis vew omandi ge^ neribus socius ac pêne par. (De Orat. 1. i.) Aussi le Sophocle latin , Pacuvius était-il la lecture la plus habituelle de Crassus et de Cicéron ; et je suis bien persuadé que , de tous les modèles ,
celui que Massillon avait le plus étudié , c'était Racine. ^
J'osersû cependant n'être pas de l'avis de Ci* céron , lorsqu'il assure que la sphère de l'orateur est aussi étendue que celle du poète : In hoc cette prope idem y nidUs ut temiinis circuniscribat oui deftniatjus suum. ( De Orat. 1. i . ) Et dans le choix des sujets qu'on propose , ou des exemples qu'on présente aux disciples de l'éloquence , on doit se souvenir que tout ce qui convient à. un art dont le but n'est que de séduire et de plaire , ne convient pas à un art dont la fin est d'instruire et de persuader. Ainsi les écarts y les épisodes y les détails de pur agrément , qui sont permis à la poésie , ne le sont pas à l'éloquence. Dans celle-ci rien de ^perflu ; tout doit tendre à la persuasion ; plaire , émouvoir , n'en sont que les moyens. En deux mots , le luxe , qui n'est que luxe , est interdit à l'éloquence ; l'agréable y doit être utile ; les ornements de son édifice en doivent être les appuis.
Quant à l'étendue de leur domaine , celui de la poésie embrasse , non-seulement dans la nature , mais au-delà , dans les possibles , dans les espaces du merveilleux , tous les objets,' réels ou fantastiques , dont la peinture peut nous plaire : la vérité connue , la feinte , le mensonge , tout * est de son ressoi^t. L'éloquence au contraire n'a pour objet que ce qui intéresse sérieusement les hommes, le juste, l'honnête, l'utile, et le vrai
DE LITTÉRATUUE. 237
dans ces trois rapports , mais le vrai qui n*est pas conou ou qui n'est pas assez senti ; sans quoi Téloquence serait sans objet et n'aurait plus aucune force : elle aurait beau couler , comme un fleuve rapide ^ dans un lit vaste et libre ; elle paraîtrait , calme et semblable à une eau dormante. C'est aux écueils qu'elle rencontre , qu'elle heurte , et qu'elle franchit , c'est au détroit où ses flots se resserren t et redoublent de force et d'impétuosité , c'est là qu'elle se fait connaître , et perd le nom d'élocution , pour prendre celui d'éloquence.
Gelsus avait donc quelque raison de dire que l'éloquence ne s'exerçait que «ur des choses contestées; mais la résistance est encore plus souvent dans la volonté que dans l'entendement ; et c'est la plus difficile à vaincre.
La poésie n^a que la vraisemblance à se donner , et que l'illusion à répandre ; l'histoire n'a • communément que l'ignorance h, éclairer ; la philosophie a de plus l'erreur et le préjugé à combattre : l'éloquence a non-seulement l'opinion , mais les affections , les passions à subjuguer , à dominer ; ce sont là ses triomphes : et cette différence fera seule sentir aux jeunes gens pourquoi le caractère de la poésie est une séduction perpétuelle; celui de l'histoire , une sincérité noble et calme ; celui de la philosophie , une discussion sagement animée ; celui de l'éloquence , une action pleine de chaleur , et plus ou moins véhémente selon la force des obstacles que son sujet
lui donne à renverser. De ces obstacles le moindre , c'est le doute ; et avec tout le charme du langage , celui qui >, n'ayant aucune résistance d'opinion , d'inclination , de doute à vaincre dans son auditoire , ne ferait que lui exposer des vérités connues , serait un beau parleur^ et , si l'on veut y un homme disert , mais non pas un homme éloic[uent. C'est donc toujours un objet sérieujt, intéressant , problématique y et relatif à l'un de ces trois points , le juste , l'honnête et l'utile , qu'il faut choisir , même dans les poètes ^ pour j exercer les enfants.
Enfin ce qui me semble décider en faveur de cette espèce de leçons que je propose pour la seconde classe , c'est qu'en devenant tous les jours un peu plus difficiles et un peu plus savantes , elles amènent les disciples à ce troisième degré d'études , où ils auront à saisir d'un coup d'œil l'ordonnance et la contexture de la harangue et du plaidoyer.
Ëtçans cette méthode , comment leur faire en même temps observer l'ordre , l'enchaînement , l'accord , et la diversité des parties dont cet ensemble est composé ? Une simple lecture; ne lès . captive point , et ne laisse {n^sque jamais dans de jeunes esprits que de légères traces : la traduction est pénible et lente , et l'iïttentîon y est absorbée par les détails de l'expression : le travail d'apprendre par cœur est mécanique^ dès qu'il est commandé , et se réduit à retenir des mots :
DB LITTÉRATURE. 25q
l'extrait n'excite aucune ardeur, aucune émulation dans l'ame :. enfin la composition en grand est ii!fêensée, avant l'étude des modèles. Quel moyen reste- t-il pour en graver l'empreinte dans respmt des élèves , que la méthode de Crassus , une lecture à haute voix , et après la lecture une rédaction , une traduction de mémoire ?
Ici l'on n'aura point à craindre l'inapplication des élèves : émus jusqu'à l'enthousisame par cette lecture enivrante , pleins des beautés qu'ils auront admirées dans les mouvements , les pensées ^ le langage de l'orateur ; en se frappant de ses raisons f ils auront été encore plus saisis des passions qui l'animaient : fatigués de cette foule d'idées et de sentiments qu'il leur aura transmis , ils brûle* ront de les répandre ; et s'ils ont en eux quelque germe d'éloquence naturelle, on verra ces germes éclore* à ,1a chaleur vive et profonde dont il les aura pénétrés.
Je ne sais si ce grand exemple de Crassus me faitillusion ; mais jecrois voir le jeune élève sortir de cette école avec une force d'appréhension , une vigueur de jugement , une habitude à saisir l'ensemble d'un sujet , ou Tétat d'une cause , son point de vn<fe fâvorablo , ses Vrais moyens, et en méntô t^iâsps son coté faible et périlleux ; une promptitude à s'affecter des passions dont elle est ^usf^ptible ; une facilité à changer de tonv de mouvements , et de langage ; une impétu^ité dans l'attaque , une adresse dans la défense , une
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souplesse et une agilité à parer tour 'autour et a porter des coups rapides ; enfin une richesse , une abondance d'élocution , que nul autre genr^ d'étude et d'exercice ne peut donner.
Cependant , comme après avoir exercé longtemps les jeunes peintres à dessiner d'après de grands modèles , on leur permet de composer ; on pourrait de même permettre aux élèves de l'éloquence de s'essayer en liberté , lorsqu'ils auraient acquis des forces. Ce serait , même dans les deux classes , une récompense honorable que l'on proposerait à leur émulation.
Mais je persiste à démander ^ i"" que le sujet soit pris d*un écrivain du premier ordre , afin d'avoir plus sûrement à leur donner pour correctif , après la composition , le meilleur modèle possible ; 2"" que ce soit une question douteuse et sujette à discussion^ soit d'une partie avec l'autre , soit de l'orateur avec lui-même , car ce qui serait évident et incontestable ne donnerait plus lieu ni à la preuve ni à la réfutation , le vrai comljat de l'orateur ; l'élève doit savoir qu'il a toujours un adversaire dans l'opinion opposée à la sienne ; et quand cet adversaire est muet , c'est k lui de prendre sa place , et de parler contre lui-même avec autant de fbrce et de chaleur que ferait un homme éloquent { vojez Chairs ); S"" que pour ces essais on préfère les causes dont le principe est contesté , non-seulement parce qu'elles donnent plus d'espace et d'essor à de
DE lilTTÉHATURE. 2/^1
jeunes esprits , mais parce qu'elles prêtent au développement de ces idées élémentaires que l'élève a déjà reçues, et qu'elles sont les seules où il soit en état de faire quelques pas sans être mené par la fnain : car d'examiner , comme on le fait Jans une cause particulière, si une chose est telle ou telle ; ou si le fait dont il s'agit est arrivé de telle ou de telle façon , par malice , par imprudence , involontairement , ou par nécessité ; si l'accusé a fait ce qu'on lui impute , et s'il l'a fait selon la loi , hors de la loi , contre la loi y seul , de son propre mouvement , ou par l'im- I pulsion d'un autre , etc.; tout cela tient à des circonstances dont il est impossible que les écoliers soient instruits.
Toutefois en donnant la préférence aux causes générales , non-seulement comme plus simples , mais comme plus propres à faire connaître les grandes régions de l'éloquence (i), et comme un moyen d'accoutumer l'esprit à voir les conséquences dans leur principe (2); je ne laisserai pas d'observer qu'un ,grand nombre des plus belles causes sont des causes particulières , dont le priii-
(i) Nosse rcgiones intra quas venire debeas^ utpervestiges quod quœras.
(a) Ubi eum îocum omnem cogitaiione sepsens^ si modq usum rerumpercaUueris^ nUdlte effugiet, alque omne quod erit in re occurret atque incidet» ( De Oral. 1.2.)
ÉUm, de Littér. IF. 1 6
242 ÉLÉMEntS
cipe est reconnu ; et c^est pour celles-ci que la méthode des Me/ei/rs serait nécessaire aux élèves. > Ces rhéteurs avg^ient pris la peine de classer toutes les causes oratoires ^ et d'assigner à chaque espèce les moyens qui lui convenaient : c'est cç qu'on appelait loca : arsenal oratoire , où il faut avouer que les armes étaient rangées avec beaucjoup d'ordre et de smn.
: "Cette méthode avait l'avantage de tracer des routes , d'y poser des signaux , d'avertir l'orateur de celle qu'il aurait à suivre ; Cicéron lui-même en convient : Habet enim quœdam ad commo-nendum oratorem. Mais l'élève qui , après les premières études , aurait besoin d'aller chercher dans ces lieux oratoires les moyens propres à sa cause , serait un esprit lent, timide et sans essor : Qiiod etiamsi ad instituendos adolescentulos ma^ gis aptum est ^ ut ^ simul ac posita sît causa ^ habéant quo se référant y wide statim expedita possint argumenta depromere : tamen et tardi ingenii est rivuhs consectan , fantem rerum non wdere. (De Orat. L 2.)
« Qu'on me donne, disait Antoine dan*s ce même dialogue . xhi jeune homme qui ait bien fait ses études ; si , avec un peu d'usage de l'art oratoire, il a dans le génie quelque vigueur , je le porterai en un lieu où il trouvera , non pas un filet d'eau enfermée et captive dans des canaux étroits, mais un fleuve entier qui s'^ance impétueusement de sa source* » Si sit is y qui et doctrina li^
DE lilTTÉRATURE; 243
heraUter mihi institutus^ et aliquo jam imbutus usUy et satis acri ingehio esse videatur; iUuc eum rapiam , ubi non seclusa aliqua aquuïa teneatur y sed unde universum flunien erwnpaU ( De Orat, lib. 2. )
Quelle était dgnc cette source abondante , au* près de laquelle tous les lieux communs des rhé^ leurs ne lui semblaient que des filets d'eau? Celait la cause elle-même ; et sa méthode , à lui , consistait à la méditer profondément , à bien sa-* voir quelle en était la nature y quœ nunquam latet, disait-il^ et à tirer de cette connaissance ses procédés et ses moyens,
La pratique de Torateur que je viens de citer, pour s'instruife à fond d'une affaire , était d'engager sa partie à plaider sa cause elle-même devant lui , sans témoin , afin qu'elle eût plus d'assurance , et de plaider contre elle , afin de l'obliger à mettre au jour tous ses moyens, « Après avoir renvoyé mon client , je faisais , dit-il , à moi seul, trois personnages diflPérents , le mien , celu» de mon adversaire , et celui de nos juges : ainsi je plaidais les deux causes , et le mieux qu'il -m'était possible ; après cela je prononçais avec la plus rigoureuse équité. »
Voilà une grande leçon et en même temps un moyen assez simple de rendre les causes particulières accessibles aux jeunes gens ; car si le rAeteur veut se mettre à la place de la partie , et se laisser interroger , l'élève fera de son côté le pér-
2^4 âLÉMEIlTS
son nage de Fa vocal; et la justesse^ la sagacité , la promptitude de son discernement percera dans cet exercice , par le soin qu'on lui verra prendre de démêler , de dénouer les difficultés véritables , par Tattention qu'il donnera aux points essentiels de la cause, par le choix qu'il fera des moyens décisifs ; car rien ne distingue plus sûrement une bonne et une mauvaise tète , qu'une curiosité judicieuse qui va au but y et une curiosité vague qui se dissipe et s'égare en chemin. ^
Il ne faut pas oublier cependant que l'exercice apprend à voir aux jeunes orateurs^ comme il apprend à voir aux jeunes peintres , et qu'on prend quelquefois pour manque d'intelligence et d'aptitude , ce qui n'est que légèreté, dissipation, distraction. L'avocat, parce qu'il est instruit , voit d'un coup d'œil , parmi les circonstances et les moyens qu'on lui expose , ce qui lui est bon et ce qui loi manque; ses recherches sont éclairées \ celles de l'écolier peuvent être d'abord inquiètes et indécises. Il faut donc se donner la peine de lui apprendre à examiner , à dévelppper une cause, à la voir sous toutes ses faces, à prévenir dans tous les points ce qu'on pourra lui opposer , et à se tenir préparé pour l'attaque et pour la défense. Or c'est ce qu'on n'a jamais fait.
Le premier tort des rliéteurs a été , comme je l'ai dit, de croire enseigner l'art de l'éloquence à des enfants; et pour cela ils l'ont réduit en
DB LITTÉRATUIIE. 245
miettes : Qui omnes tenuissimas particulas ut
nutrices infantihus pueris^ in os insérant (deOrat, lib. 21): et au coiitraire , le moyen de simplifier l'art , de le faciliter, aurait été de renseigner en masses : un petit nombre de grands principes , appuyés sur de grands exemples , aurait suffi , et n'aurait ni troublé ni fatigué de jeunes têtes,
La même erreur à fait assujettir à des règles minutieuses et à des méthodes serviles ce qu'il y a de plus capricieux, de plus impérieux au monde, roecasion et la nécessité. \jà rhétorique y ainsi que la tactique , ne peut rouler que sur des hypothèses : dans l'un et l'autre genre de combat il y a deux grands ordonnateurs , le jugement et le génie; mais ils sont tous les deux soumis à des hasards qui déconcertent toutes les méthodes et font fléchir toutes les régîtes.
Il fallait donc simplifier Tart le plus qu'il eût été possible , ne pas ériger en principe ee qui n'est jtiste et vrai que sous^ceHains rapports, n'enseigner que le difficile , ne prescrire que l'indispensable , en un mot, laisser au talent , comme , les lois doivent laisser à Tbomme , autant de sa liberté naturelle qu'il en peut avoir sans danger. Les règles prescrites par les rhéteurs sont presque toutes dé bons conseils et de mauvais préceptes. -^
Tout se réduit , dans l'art oratoire , à instruire , à plaire, à émouvoir : encore, des trois , un seul doit -il paraître en évidence; et lors même que
Torateur emploie lous les moyens de se t;oncilier le juge ou Tauditeur, de le flatter^ de le fléchir, de l'irriter, ou de l'apaiser, le comble de l'art serait encore de ne sembler occupé qu'à l'instruire. Una, ex tribus his rébus ^ res prœ ruybis estferenday ut nihU aliud, nisi docere j velle videamur* Reliquœ duce , sicut sanguis in corporibus, sic illœ in perpetuis oratùmbus jusœ esse debebunt* Cette règle en renferme mille ; et si on l'a bien saisie, ni les lieux oratoires, ni les figures , ni les ornements , ni aucune des formules de rhétorique, ne s'introduiront , qu'à propos et comme sans étude et sans dessein, dans l'élo-^ quence. Je sais que les figures en sont l'ame et la vie; et il n'en est aucune qui , naturellement em* plojée et mise à sa place , ne donne de la grâce ou de la force à l'élocution* Mais il faut que l'élève apprenne à les connaître, et non pas à les employer. Celles qui, dans la chaleur de la composition, ne se présentent pas d'elles-mêmes, décèleraient trop l'artifice t la nature les a inventées , la nature doit les placer*
A l'égard de l'économie çt de l'ordonnance de l'ouvrage oratoire, on le divisera, si l'on veut, en six, en cinq, ou en trois parties. Mais quoi* qu'on puisse donner pour modèle un discours dans lequel ces parties , distribuées selon l'usage , tendent au but commun de la persuasion : Texorde, par sa modestie et sa douceur insinuante ; l'exposition , par la clarl^i d'une division, régulière
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et complète; la narration > par son adresse et son air d^ingénuité; la preuve, par sa solidité, sa vigueur, et sa rapidité pressante; la réfutation > par la dextérité des tours, la force des répliques, et la chaleur des mouvements; la confirmation ,^ par un accroissement de force et d'énergie; la conclusion 9 par cet éclat qui part des moyens rassemblés ; la péroraison , par des mouvements d'indignation et de douleur , quand la cause en est susceptible, ou par la séduction d'un pathétique doux et pénétrant sans violence , quand la causé ne donne lieu qu'à la commisération : le rhéteur ne laissera pas d'avertir son disciple que c'est au sujet à prescrire l'économie du discours , à décider du nombre , de la distribution, du caractère de ses parties; et que nonseulement sous différentes formes un discours peut être éloquent, mais que, pour l'être autant qu'il est possible , il ne doit jamais affecter que la forme qui lui convient*
Savoir de quoi, dans quel dessein, à qui, ou devant qui l'on parle ; et, dans tous ces rapports, dire ce qui convient, et le dire comme il convient : c'est l'abrégé de l'art oratoire.
Ainsi l'importante leçon , la seule même dont l'élève aurait besoin , si elle était bien développée, serait de lui apprendre à viser à son but, à se demander à lui-même quel est l'effet qu'il veut produire; s'il lui suffit d'instruire, ou s'il veut émouvoir; s'il: est en état de convaincre,
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OU s'il aura besoin d'intéresser et de fléchir; s'il se propose d'exciter l'admiration ou l'indulgence, rindignation ou la pitié. Alors il sentira si son exorde doit être véhément ou timide ; si son exposition , ou sa narration exige la simplicité , la modestie , oula magnificence; si, dans la preuve, il lui faut insister sur le principe, ou sur les conséquences ; si, dans la réfutation, il doit agir de vive force, ou ruiner insensiblement les moyens de son adversaire, employer l'artifice de l'insinuation, ou le tranchant du syllogisme, ou les entraves du dilemne, ou le piège de l'induction ; si le caractère. de sa péroraison doit être la véhémence et l'énergie, ou la douceur de la séduction, un pathétique violent et brûlant^ ou cette sensibilité modérée qui fait couler de douces larmes , ou cette douleur déchirante qui pénètre dans tous les cœurs.
Enfin, la conclusion de ce long cours d'étude sera d'avertir les élèves les mieux instruits, que ce n'est encore rien que ce qu'ils ont appris : car saB(s conlpter, pour l'avocat , cette immense étude des lois ; sans compter, pour l'homme d'état, la connaissance de la chose publique dans ses détails et dans tous ses rapports ; *ans compter, pour l'orateur chrétien , la lecture et là méditation des livres. sacrés, dont il doit être plein commode sa propre substance ; leur grande étude à tous, l'étude de toute leur vie, sera celle de^ hommes, qu'ils auront à persuader, à dominer
par la parole ; et pour celte étude , la véritable , la seule école, c'est le monde : nulle spéculation ne peut y suppléer , nulle hypothèse -n'y peut suffire. L'homme est un être si mobile , si changeant , si divers , qu'il est impossible d'enseigner quels seront les hommes de tel lieu , de tel temps , de telle conjoncture ; quel sera tel jour , à telle heure y l'esprit dominant de la nation y de la cité , des tribunaux, de l'auditoire. C'est là cependant ce que l'orateur doit savoir ; et il ne le saura bien que sur le li^u*, sur le temps /en subodorant j comme Cicéron ,les sentiments et les pensées , en mettant le doigt sur les cœurs. Sans cela l'éloquence est vague , et manque des deux propriétés qui en font toute la force : la éonveoance et l'à-propos.
Que les jeunes gens sachent donc que l'école n'a été pour eux qu'une lice obscure et paisible , dont les combats étaient des jeux ; et que maintenant il s'agit de se porter sur le champ de bataille. Educenda deùide diclio est ex liac dômestica exercitatione et umbratili^ médium in agnien ^ in puherem , in clamorem , in castra ^ atque aciem
fofensem penclitandœ vires ingenii , et illa
commentatio inclusa in veritatis lucem proferenda est. ( DeOrat. lib. i;,)
Selon la méthode que je viens de tracer , d'après les plus grands maîtres de l'art , on voit que les études de la i^torique ont trois degrés : que celles de la première classe sont communes à
25o ÉLÉMENTS
tous les hommes dont on veut former la raison , cultiver l'esprit , et polir le langage , et que jusque-là l'homme du monde et l'orateur ont besoin des mêmes leçons ; que celles de la seconde classe deviennent plus propres à Féloquence, mais conviennent également à l'orateur , au philosophe ^ a l'historien , et au poète ; enfin que les études de la troisième classe , où l'on enseigne expressément les procédés de l'éloquence , semblent ne convenir qu'aux jeunes gens qui se destinent ou à la chaire y ou au barreau , eu à quelque fonction publique qui demande un homme éloquent. Mais comme , pour développer le corps et lui donner plus de force et plus <le souplesse , on exerçait les jeunes Romains au combat de la lutte , sans vouloir en faire des athlètes ; de même , si l'on veut m'en croire , on exercera l'esprit de la jeunesse destinée aux fonctions qui demandent lé don de la parole , on l'exercera long-temps dans la lice du plaidoyer : car il n'est point de genre d'éloquence qui ne se réduise aux règles de la plaidoirie. Instruire, prouver, réfuter, émoijvoir^ et persuader , c'est , dans toutes les situations de la vie , l'art de dominer les esprits.
On peut me demander quel temps je veux que l'on donne à ces études. Le temps qu'elles exigeront* Dans les beaux jours de l'éloquence , les anciens ne le comptaient pas , et le croyaient bien employé : aussi le sénateur , le consul , le censeur , l'homme de loi , l'homme d'état, s'y for^-
DB LITTÉRATURE* 25l
maient-ils en même temps; et chaque citoyen destiné aux fonctions publiques , en sortait propre à les remplir» « C'est un beau rêve , medira-t-on ; et s'il ^ quelque réalité , ce n'est plus nous qu'elle intéresse. Au milieu d'un peuple , à la fois législateur et juge , devant qui l'on plaidait , non-seulement pour la fortune et la vie du citoyen , mais pour l'utilité, la gloire, et le salut de la république ; dans un état où chacun aspirait à dominer par la parole; que des hommes, sans cesse en guerre dans la lice de l'éloquence , pour leurs amis ou pour eux-mêmes , et qui venaient y décider , comme des gladiateurs , de leur perte ou de leur salut, aient attaché à ce grand art tout l'intérêt de leur sûreté, de leur fortune , et de leur gloire ; rien de plus naturel. Mais quel serait pour nous le fruit , l'emploi de ces longues études? où serait la place de ces talents cultivés avec tant de soin ? Sommes-pous daqs Rome ou dans j^thènes ? et avons-nous une tribune où l'orateur, l'homme d'état, puisse parler en liberté? » Fasse le ciel qu'il s'en élève, et en grand nombre, de ces citoyens éloquents ! On demande où serait leur .place ? Partout où la voix de la sagesse , de la vérité , de la vertu , de l'intérêt public , de l'amour de l'humanité ^ a le droit de se faire entendre ; et sous ce règne où ne l'a-t-elle pas? L'éloquence n'a plus de tribune ! Mais la chaire en est une encore pour cette morale sublime , que rend plus pure encore çt plus touchante la
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sainteté de ses motifs. Mais les académies sont des tribunes J où , la palme à la main, on demande aujourd'hui , comme autrefois dans la place d'Athènes : Qui veut parler pour le bien public P 'Dams Athènes , ce n'était qu'au moment où la république était menacée , dans les jours de crise et de danger , que la voix du héraut se faisait entendre : ici , dans le sein de la paix, et lorsque l'indolence de la sécurité , de la tranquillité publique , semblerait pouvoir refroidir l'intérêt général ; ici , tous les jours , et du centre et des extrémités du royaume , la voix s'élève , et dit aux orateurs : *< Tel abus règne ; tel préjugé domine : pour le combattre et le détruire : Qui veut parler? Qui veut parler contre la servitude^ contre la rigueur inutile de nos anciennes lois pénales, contre l'iniquité des peines infamantes , sur les moyens de conserver cette multitude innombrable d'enfants qui vont périr dans les asiles de l'indigence, ou sur les moyens de détruire ce vieux fléau de la mendicité , sans manquer au respect que l'on doit au malheur : Qui veut parler,^
« L'exemple des hautes vertus , des sublimes talents, des travaux héroïques, s'efface dans l'éloignement , et ne jette plus qu'une pâle et froide lumière , pour en ranimer l'émulation avec le souvenir : Qui veut parler f Le génie et l'ambition des souverains se tourne vers la solide gloire , vers celle qui ne coûtera ni larmes ni sang à leurs peuples , et qui sera le prix du bien qu'on
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aura fait. Les peuples eux-mêmes commencent à sentir qu'une politique funeste les a trompés, en les rendant jaloux et rivaux l'un de Tau Ire , et que la nature les avait faits pour être ariiis : Qui veut parler , pour applaudir à cette grande révolution , pout* y encourager et les rois et les peuples? \
ce tin jeune prince (de Brunswick) se dévoue pour secourir des malheureux qui vont périr ; et à l'instant une voix chère à la nation s'élève et demande: Qui veut parler avec l'enthousiasme d'une poésiç éloquente , pour rendre , à la mémoire de ce héros de l'Efumanité , l'hommage , les vœux , les regrets de la reconnaissance universelle? qu'il acquitte le genre humain de ce devoir ; et la couronne d'or , qu'on refusai t à Démosthène , l'attend et lui est assurée. »
Qu'on ne dise donc plus que les grands objets manquent à l'éloquence ; mais bien plutôt que l'éloquence manque le plus souvent aux grands objets qui la demandent , qui l'appellent , qui l'invoquent de toutes parts. Son domaine aura ses limites : elle ne seraplus séditieuse et turbulente ; elle ne sera plus délatrice et calomnieuse ; mais si elle n'a pas toute la liberté de l'éloquence républicaine , aussi n'en aura-t-elle pas la licence et les vices. Elle fçra moins de bien peut-être; mais elle ne fera que du bien , et fera de grands biens encore. Je ne parle point du barreau , où la justice et l'innocence auront toujours besoin
de son organe ; mais partout où le bien moral et politique , l'utile , Thonnéte et le juste sont mis en délibération , dans les conseils , dans les tribunaux , dans les députations , et dans les assemblées , elle aura lieu de se montrer : elle aura lieu de parler aux peuples au nom du souverain, ^ au souverain au nom des peuples , consolante et sensible en émanant du trône, respectueUvSe et sage en y portant les vœux , les gémissements des sujets. Elle ne fera point de révolution violente; mais elle amènera des réformes utiles , des changements inespérés : elle rendra du moins l'autorité plus douce, l'obéissance plus facile , le • souverain plus cher encore , les peuples phis inté* ressauts.
Mais il est pour elle un empire plus étendu et plus durable. Cet art précieux , que les anciens ne possédaient pas , l'art de l'imprimerie , donne des ailes et cent voix à l'éloquence y comme à la renommée ; les livres sont pour elle des ministres rapides, qui , d'une extrémité du monde à l'autre, vont porter la lumière et la persuasion ; et n'eût* elle que ces organes , de quel prix ne seraient pas encore le talent , le génie , etl'amed'un homme vertueux et sage , à qui , pour rendre sa sagesse et sa vertu féconde , le Ciel aurait donné le don d^écrire éloquemment? Un livre où les principes d'une saine philosophie , d'une politique morale , d'une sage législation , d'une administration salutaire, seront développés avec une éloquence
lumineuse et sensible , sera lui seul pour le monde un bienfait qu'on ne saurait apprécier. La raison sans doute aurait droit de persuader par elle-même ; mais combien de vérités utiles » froidement et négligemment énoncées dans des écrits judicieux ; y seraient restées eûsevelies, si Télocfuence n'était venue les retirer comme du tombeau , et les rendre à la vie ^ en leur communiquant tout ^on charme et tout son pouvoir ?
Rime. La rinie est la consonnance des finales des vers. Cette consonnance doit être sensible à l'oreille : il faut donc qu'elle tombe sur des sjl» labes sonores ; mais ce n'est point assez , on veut aussi qu'elle frappe les yeux. Pourquoi? pour la rendre plus difficile , et pour ajouter au plaisir que fait la solutioa de ce petit problème. Je n'en vois pas d'autre raison. C'est un défi donné aux versificateurs. Afin donc que les vers riment aux yeux en même temps qu'à l'oreille, on veut que les deux finales présentent les mêmes caractères , ou des caractères équivalents : par exemple y sultan ne rinie point avec instant; instantet attend riment ensemble.
On appelle rime masculine , celle des mots dont la finale est une syllabe sonore ; et rime fé^ minine^ celle des mots dont la filiale est une syllabe muette. Dans la première y il suffit que les finales soient conson riantes ; dans la seconde , la
coDSonnance doit commencer à la pénultième : rei^rs et pervers riment ensemble ; source el force ne rimeraient pas , quoique la finale muette soit la même \ mais bien source et course , exerce et diverse.
On appelle rime pleine , celle où non-seulement le son ; mais l'articulation est la même : comme vertu et abattu y étude et solitude. On appelle rime suffisante, celle qui n'est que dans le son, et non dans Tarticulation, comme vertu et vaincu y timide et rapide. Quand la rime qu'on emploie est trop abondante, comme celle des mots en anty on regarde comme une négligence la rime qui n'est que dans le son , et qui n'est pas dans la consonne : aussi voit-on peu d'exemples, dans les bons poètes du temps de Boileau et de Racine , de rimes aussi négligées que. celle Maniant et constant. Si toutefois il j a deux consonnes qui précèdent la voyelle, comme dans la finale de surprendy c'est assez pour l'oreille que la seconde de ces consonnes soit la même : ainsi ce mot surr prend rimera très bien avec grand. La rime masculine est double , lorsque non-seulement la finale sonore, mais la pénultième, a le même son, comme attirer y respirer. La rime est simple^ lorsqu'elle n'est que dans la finale , comme différer, respirer. Elle est en même temps pleine et double, lorsque l'articulation et le son de deux syllabes sont les mêmeis ; comme préférer, différer. Dans les vers féminins l'articulation doit être la même dans les
DE IfITTÉRATURE, 257
deux mots : escorte et discorde ne riment point, parce que l'articuktion dç la muette est différente.
Deux - syllabes ont le même son et la même articulation, quoiqu'elles ne s'écrivent pas de même : c'est ainsi que ris^aux et nouveaux ^ essais et succès, riment très bien ensemble. Mais on exige que les dernières syllabes se terminent par les mêmes lettres ou par leur équivalent , comme je l'ai dit, quoique dans la prononciation on ne les fasse pas entendre* Si l'uu des deux mots, par exemple , est terminé par un t ou par un ^^ le second mot finira de même ou par l'équivalent : ainsi prétend rimera très bien avec mstant, accord avec ressort, choix avec bois^ glacés avec assez.
A plus forte raison , lorsque la consonne finale se fait entendre, doit-elle être , à la fin des mots , sinon la même pour les yeux , du moins la même pour les Oreilles : sang ne rimera point avec zhnocent^ mais diS^c Jlanc^ dont le c final a le même son que le g.
On s'est permis quelquefois des rimes que l'œil ou l'oreille désavoue : par exemple, celle d'encor avec sort, celle de mer avec aimer, de remords avec mort ^ celle de toucher avec cher, celle de Jiers dî^ecfojers , etc. Parmi ces licences , les plus usitées sont les rimes de guerre avec vulgaire ^ de couronne et de trône , de tra\^aux et de repos. La dissonnance des deux premières est cependant très sensible; et, quant à la dernière , une oreille
ÉUm. de Litiér IV ^ 1 7
un peu délicate s'aperçoit aisément de la différence du son de Vo clair et bref de repos, et du son de Vo plus grave, plus sourd, et plus long* de tras^aux. Il n*y a point de voyelle qui ne soit de même , tantôt plus claire et plus brève , tantôt plus grave et plus longue ; mais dans les sons de Ytty de r*;, de Vu, de Vou, etc., cette différence , n'est pas aussi frappante que dans les sons de Ve et dans les sons de Vo : aussi ne fait-on pas de difficulté sur la rime à' âge et de sage^ à'île et de fertile y de gite et A^ agite ^ àec^ûle et à^ exécute, de coûte et de redoute , etc. Il n'en est pas de même de trompette et de tempête, de terre et de mystère, A^ homme et d^ atome , de pôle et de houssole, dont la rime ne sera jamais qu'une licence,
Peut'On ne pas regarder le travail bizarre de rimer, nous dit l'abbé Dubos , comme la plus ba^se des fonctions de la mécanique de la poésie? Que n'a-t-il dit la même chose de la mesure et du rhy ihme du vers d'Homère et de Virgile, et de ces constructions si soigneusement travaillées qui occupaient Démostbène , Pla,ton , Thucydide et Xénophon , chez les Grecs ; Cicéron , Tite-Live et Salluste , chez les Latins , et qui les occupaient aussi sérieusement que la recherche de l'enchaînement des pensées ? Ce mécanisme de la parole doit paraître bas et puéril à un observateur austère qui ne compte pour rien le charme de l'expression : mais pour l'homme doué d'un organe
DE lilTTÉIlATURE. 25^
seosible et d*un goût délicat, cette mécanique a son prix.
Entre le travail qu'exige la lime y et celui qu'exige la construction du vers mesuré ou de la période harmonieuse , la différence ne peut être que dans le plus ou le moins de plaisir qui en résulte. Il fallait donc examiner d'abord si la rime faisait plaisir, et un plaisir assez sensible pour mériter la peine qu'elle donne.
La rime peut causer trois sortes de plaisirs. L'un est relatif à l'organe, c'est le sentiment de la consonnance ; et ce plaisir , je l'avoue, est factice : il ressemble k l'usage de certaines odeurs qui ne plaisent pas , qui déplaisent mémi^ à ceux qui n'y sont pas accoutumés , et qui deviennent une jouissance et un besoin par l'habitude. Il y aurait peu de bon sens à raisonner cette espèce de plaisir et à le disputer à ceux qui en jouissent : il s'agit seulement de savoir s'il est réel et s'il est sensible ; dès lors , naturel ou factice , c*est un plaisir de plus, et il ne saurait trop y en avoir dans la nature et dans les arts.
La rime n'intéresse pas seulement l'oreille, elle soulage, elle aide la mémoire ; et si c'est un plaisir pour l'esprit de s^ retracer fidèlement et sans peine les idées qui Jui sont cbères , tout ce qui rend léger et facile ce travail de la réminiscence , doit être un agrément de plus. Or il est certain que la riniLe donne à la mémoire des signaux plus marqués , pour retrouver la trace des idées. Par
26o i^LÉMENTS
ce rapport de coiisonnances , un mot en rappelle •un autre; et tel vers nous aurait échappé, qui, par cette extrémité que Ton tient encore , sera retiré de l'oubli.
La rime est enfin un plaisir pour l'esprit , par la surprise qu'elle cause : et lorsque la difficulté, heureusement vaincue , n'a fait que donner plus * de saillie et de vivacité , plus de grâce ou d'énergie à l'expression et àia pensée , soit par la singularité ingénieusedu mot que la nmea fait naître, soit par le tour adroit, et pourtant naturel, qu'elle a fait prendre à l'expression , soit par l'image nouvelle et juste qu'elle a présentée à l'esprit; la surprise qui naît de ces hasards réservés au talent, ou la recherche est déguisée sous l'apparence de la rencontre, cette surprise mêlée de joie est un plaisir à chaque instant nouveau , pour qui connaît l'indocilité de la langue et les difficultés de l'art.
Ce plaisir est d^autant plus vif, que la rime paraît à la fois plus rare et plus heureusement trouvée. Dans la langue italienne,* où les consonnancesnesont que trop fréquentes, la rime doit causer peu de surprise : elle est si commune , qu'en improvisant on la rencontre à chaque pas; et dans la contextiire du vers, comme dans celle de la prose , les Italiens ont plus de peine à fuir la rime qu'à la chercher.
Elle est plus clair-semée dans la langue française , grâce à la variété de nos désinences ; aussi
DB li^ITTÉttAT.UUE. 261 -
y a-t-il , s'il m'est permis de comparer le poète au chassem:^ plus de bonheur à la découvrir , et plus d'adresse à l'attraper. Ce plaisir est réellement , pour le spectateur, semblable à celui de la chasse ; et, en syivant la comparaison , on verra que dans l'une et l'autre la sagacité dans la recherche , l'inquiétude dans l'attente, la surprise dans la rencontre, l'adresse et la célérité à tirer juste et comme à la course, sont une suite continuelle et rapide d'agréables émotions.
Ujq autre avantage que là même comparaison fera sentir en faveur de la rmie, c'est de donner à l'esprit y à l'imagination , et au sentiment , plus d'ardeur et d'activité , par l'aiguillon de la difficulté qui , à chaque instant, les presse et les anime. L'esprit humain- est naturellement porté à l'indolence ; et en écrivant en prose . rien de plus difficile que de ne pas se laisser aller à une indulgence paresseuse , et aux négligences qu'elle autorise; au lieu du moins qu'ea écrivant en vers , et en vers rimes , la difficulté renaissante réveille à tout moment l'attention prête à se ralentir, et la tient, si j'ose le dire, en hal^ne. Tout le monde connaît les vers de La Faye , où la gêne du vers est comparée à ces canaux qui rendent les eaux jaillissantes ; serait -il permis d'ajouter quela rime y à la fin d'un vers, est comme l'extrémité jdus étroite encore du tuyau d'où les eaux jaillissent? C'est une attention curieuse adonner à la lecture des bons poètes , que de voir combien
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d'images nouvelles, de tours originaux, d'exprèssions de génie , de pensées qu'ils n'auraient pas eues sans la contrainte de la rime, leur ont été données par elle; et combien d'heureuses rencontres ils ont faites en la cherchant.
Mais comme c'est en même temps à la difficulté de la rime et à l'aisance avec laquelle on a vaincu cette difficulté , que le plaisir de la surprise est attaché , il suit de là que , si la.r/me est trop commune, si les mots consonnants ont trop d'analogie et sont trop voisins l'un de l'autre dans la pensée , comme le simple et le composé, ou comme deux épithètes à peu près synonymes , la rinie n'a plus son effet. De même si elle est trop singulière , tirée de trop loin , trop péniblement recherchée , l'effort s'y fait sentir, et l'idée de bonheur et d^adresse s'évanouit. Boileau appelait riraes de bouts-rirfiés^ celle de Sphinx et de Sjrinx , et là reprochait à La Motte. L'esclave qui traîne sa chaîne ne nous cause aucune surprise : mais s'il joue avec ses liens , il nous étonne ; et encore plus si , par la grâce et la dextérité avec laquelle il en déguise et la gêne et le poids , il s'en fait comme un ornement.
On regarde comme u» tour de force d'employer des rimes bizarres, et cela est permis dans des poèmes badins, comme le conte et l'épigramme ; mais dans le vrai , rien n'est plus facile , et rien ne serait de plus mauvais goût dans un poèfaie iférieux. De cent personnes qui remplissent pas-
DE LITTÉRATUUE. 263
sablement des bouts-rimés hétéroclites , il nj en a quelquefois pas une en état de faire quatre vers élégants. L'extrême difficulté dans l'emploi de la rime y est de la rendre à la fois heureuse et naturelle, maniable et docile, au point qu'elle paraisse avoir obéi au poète, comme le cheval d'Alexandre, que lui seul avait pu dompter. On sent que ce mérite exclut également là rinie triviale et la rime forcée : Racine est en cela le premier modèle de l'art.
Observons cependant qu'à mesuré qu'un poème a , par son caractère , plus de beautés supérieures, plus de grandeur et d'intérêt , le faible mérite de lâ rime y devient plus frivole et moins digne d'attention. Il est encore de quelque conséquence dans la partie descriptive de l'épopée, où la tranquille majesté du récit laisse apercevoir à loisir tous les agréments accessoires du style : mais dès que lâ passion s'empare de la scène , soit dramatique, soit épique, l'harmonie elle-même est à peine sensible; le vers se brise, les nombres se confondent; la rime frappe en vain l'oreille, l'esprit o*eo est plus occupé. De là vient que, dans plusieurs de nos plus belles tragédies, c'est la partie la plus négligée; et personne encore ne s'est avisé , en sanglottant et en versant des larmes , de critiquer deux vers sublimes , pour être rimes faiblement.
Mais dans des poésies d'un genre moins animé, moins entraînant ; dans celles qui, faibles de pen-
sées et dénuées de passions , tirent presque tout leur mérite de Tingénieuse industrie de la parole , l'écrivain qui néglige la rùne^ renonce à Tun de ses grands avantages. Et que restera-^il de curieux et de piquant dans la construction de ces vers froids', s'ils ne sont pas rimés F
Les versificateurs vulgaires , qui négligent la rime, pour ressembler en quelque chose à un grand poète , qui , dans la rapidité de ses compositions l'aura quelquefois négligée , sont loin d'avoir les mêmes dvoits que lui de se dispenser de la règle. On les entend parler avec dédain de cette attention à bien rimer ^ qu'ils appellent minutieuse. Mais que n'ont-ils , comme Voltaire, vingt mille beaux vers bien rimes à produire , pour faire voir que , s'ils le voulaient bien , ils rimeraient encore de même? En s'épargnant la peine d'être corrects , les grands écrivains se donnent des licences , les petits se donnent des airs ; et l'affectation de mépriser le talent qu'on n'a pas , fut toujours la ressource de la vanité impuissante.
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iSatire. Peinture du vice et du ridicule , en simple discours , ou en action.
Distinguons d'abotd deux espèces de satire : Tune politique , et l'autre morale ; et Tune et l'autre , ou générale , ou personnelle.
La satire politique attaque les vices du gouvernement. Rien de plus juste et de plus salutaire dans un état démocratique ; et lorsqu'un peuple qjui se gouverne est assez sage pour sentir lui-même qu'il peut ou se tromper ou se laisser tromper ; qu'il peut s'amollir ou se corrompre , donuer dans des travers ou tomber dans des vices qui lui seraient pernicieux , il fait très-bien d'autoriser des censeurs libres et sévères à lui dire ses vérités , à les lui dire publiquement et par écrit , et sur la scène j à l'avertir de la décadence ou de ses lois y où de ses mœurs : à lui dénoncer ceux qui abusent de sa faiblesse ou de sa confiance y ses complaisants , ses adulateurs y ses corrupteurs intéressés, l'incapacité de ses généraux , l'infidélité de ses juges , les rapines de ses intendants, la mauvaise foi de ses orateurs , les folles dépenses de ses ministres , les intrigues et les manèges de ses oppresseurs domestiques , etc. , etc.
Digiti
Le peuple athénien est le seul qui ait eu cette sagesse. Non-seulement il avait permis à la comédie de censurer les mœurs publiques vaguement et en général , mais d'articuler en plein théâtre les faits répréhensibles , de nommer et de mettre en scène ceux qui en étaient accusés. Ce qui n'avait été qu'un badinage , qu'une licence de l'ivresse , sur le chariot de Thespis , devint sérieux et important sur le théâtre d'Aristophane.
C'est une chose curieuse de voir ce peuple aller en foule s'entendre traiter d'enfant crédule y ou de vieillard chagrin , capricieux , avare, imbécille et gourmand : s'entendre dire qu'il aime à être flatté , caressé par ses orateurs ; que ses voisins se moquent de lui en lui donnant des louanges ; qu'il ne veut pas voir qu'on l'abuse , qu'on le vole , et qu'on le trahit ; qu'il vend luimême ses suffrages au plus offrant , et que celui qui sait le mieux l'amadouer est son maître , etc-
On juge bien que la satire , autorisée contre le peuple , n'avait plus rien à ménager ; de là l'audace avec laquelle Aristophane osa traduire en plein théâtre , d'un côté , le peuple d'Athènes , comme un imbécille vieillard trompé et mené par Cléon ; de l'autre , ce même Cléon , trésorier de l'État , Oomme un impudent , un voleur , un homme vil et détestable.
Athènes n'avait pas toujours été aussi facile , aussi patiente envers les poètes satiriques. Ari-
DE LlTTEHATUtlK. 267
stophane lui-même avoue que , plus timide en commençant , le sort de ses prédécesseurs les plus célèbres , tels que Magnes , Cratinus et Cratès , lui avait fait peur ; ce qui ferait entendre qu'on les avait punis pour avoir pris' trop de licence- Mais enfin le peuple avait senti le besoin qu'il avait d'être éclairé, repris lui-même avec aigreur , et de donner aux gens en place le frein de la honte et du blâme. Cette licence de la satire avait pourtant quelque restriction ; et c'est, dans le caractère des Athéniens , un trait de prudence et de dignité remarquable ; ils voulaient bien qu'à portes closes, lorsqu'ils étaient seuls dans la ville , comme vers la fin de l'automne , la comédie les traitât sans ménagement , et les rendît ridicules à leurs propres yeux ; mais ce qui était permis aux fêtes Lénéennes ne l'était pas aux Dio7 njsiales , temps auquel la ville d'Athènes était rempUe d'étrangers.
Lorsque le gouvernement passa des mains du peuple dans celles d'un petit nombre de citoyens, et pencha vers l'aristocratie , l'intérêt public ne tint plus contre l'intérêt de ces hommes puissants qui ne voulurent pas être exposés à la censure théâtrale. Dès-lors la comédie cessa d'être une satire politique , et devint par degrés la peinture vague des mœurs.
A Rome , elle se garda bien d'attaquer le gouvernement. Où Brumoi a-t-il pris que Piaule ait quelque ressemblance avec Aristophane ? Le poète
qui aurait blessé Torgueil des patriciens , et qui aurait osé dire au peuple qu'il était la dupe , l'esclave et la victime du sénat ; que celui-ci , engraissé de son sang et enrichi par ses conquêtes , nageait dans l'opulence et lui refusait tout ; qu'on le jouait avec des paraboles ; qu'on l'amorçait par de vaines promesses; que les guerres perpétuelles dont on Toccupait au-dehors , n'étaient qu'un moyen de le distraire de ses injures et de ses maux domestiques; qu'en lui faisant une nécessité d'être sans cesse sous les armes , on lui enviait même le travail de ses mains ; qu'en l'appelant le maître du monde, on lui préférait des esclaves ; et que, dans ce monde qu'il avait soumis , le soldat romain n'avait pas un toit où reposer sa vieillesse , ni le plus petit coin de terre pour le nourrir et l'inhumer; un poète, enfin, qui aurait osé parler comme les Gracques , aurait été assommé comme eux. Il n'en fallait pas tant : le seul crime d'être populaire perdait à jamais un consul ; il pajait bientôt de sa tête un mouvement de -compassion pour ce peuple qu'on opprimait.
La comédie grecque du troisième âge , celle qui n'attaquait que les mœurs privées en général, sans nommer, sans désigner personne , fut donc la seule qu'on admit à Rome ; on l'appelait Palliata. Térence l'imita d'après Méhandre y et Plante d'après Gratin us. Mais aucun ne fui assez hardi pour imiter Aristophane , si ce n'est peutêtre Névius , qui fut chassé de Rome par la fac-
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lion des nobles , sans cloute pour quelque licence qu'il avait voulu se donner.
La satire politique aurait eu sous les empereurs une matière encore plus ample que du temps de la république ; mais une seule allusion , à laquelle , sans j penser ; un poète donnait lieu , lui coûtait la vie : Emilius Sôaurus en fut l'exemple sous Tibère.
Parmi les nations modernes , la seule qui y suivant son génie , aurait pu permettre la satire politique sur son théâtre , c'était la nation anglaise ; inais comme elle esl toujours divisée en deux partis j il aurait fallu deux théâtres , et , sur l'un et l'autre , des attaques trop violentes auraient dégénéré en discorde civile. La pelite guerre des papiers publics leur a paru moins dangereuse et suffisamment défensive.
Ce qui doit étonner , c'est que , dans une monarchie y \di satire politique ait paru sur la scène. Louis XII l'avait permise ; et en effet , lorsqu'il y a dans les mœurs publiques de grands vices à corriger , une grande révolution à faire , c'est un mojen puissant dans la main du monarque y que le fléau du ridicule. Ce sage roi l'en^ploya donc contre les vices de son siècle , surtout contre ceux du clergé ; et afin que personne n'eût a s'en plaindre , il s'y soumit lui-même. Utile et frappante leçon ! Mais le monarque qui , comme lui , voudrait donner cette licence , aurait à s'assurer d'abord qu'il n'y aurait à reprendre en lui qu'une
économie excessive ; beau défaut dans un roi , quand c'est son peuple qui le juge.
Le caractère général de la comédie est donc d'attaquer les vices et les ridicules , abstraction faite des personnes ; et en cela elle diffère de la satii'e. Mais ce qui les distingue encore, c'est leur manière <le procéder contre le vice qu'elles attaquent. Chaque ligne , dans Aristophane , est une insulte ou une allusion ] et ce n'est pas ainsi que doit invectiver la véritable comédie : elle met en scène et en situation le caractère qu'elle veut peindre, le fait agir comme il agirait , et lui fait parler son langage ; alors c'est le vice personnifié , qui de luimême se rend méprisable et risible. Tel fut le comique de Ménandre , et tel est celui de Molière. Aristophane le fait souvent ainsi , mais toujours en foete satirique , et non pas en poète comique : car l'un diffère encore de l'autre par l'individualité ou la généralité du caractère qu'il expose. Traduire en ridicule un tel homme , Cléon , Lamachus , Démosthène , Euripide , ce n'est pas composer , c^est copier un caractère. La comédie invente , et la 5^5f/>v?personnelle contrefait en exagérant : l'original de la comédie est le vice ; l'original de la satire personnelle est tel homme vicieux : tout homme atteint du même vice peut se reconnaître dans le tableau comique ; et dans le portrait satirique un seul homme se reconnaît : V Avare de Molière ne ressemble précisément à aucun avare ;.le corroyeur d'Aristophane ne peut ressembler qu'à Cléon.
La satire générale des mœurs se rapproche plus de laxoraédie ; mais il y a cette différence que j'ai déjà remarquée : le poète, dans Tune , peint, comme Juvénal et Horace , le modèle idéal présent à sa pensée , et en expose le tableau ; le poète, dans l'autre, personnifie son oôginal , et Tenvoie sur le théâtre s'annoncer, se peindre lui-même : Horace dit ce que fait l'avare ; Plante et Molière chargent l'avare de nous apprendre de qu'il fait.
Dans 'la satire personnelle, le premier des hommes est sans contredit Aristophane : farceur impudent, grossier et bas , il est véhément, fort, énergique, rempli d'un sel acre et mordant, d'une fécondité, d'une. variété, d'une rapidité inconcevable dans les traits qu'il décoche de toute main ; et si , «avec l'aven de sa république , il n'eût attaqué que la mauvaise foi , l'insolence , l'avidité , les rapines des gens en place , leurs infidélités , leurs lâches trahisons , et l'aveugle facilité du peuple à se laisser conduire par des fripons et des brigands , Aristophane eût piérité peut-être les éloges qu'il se donnait : car la très grande utilité de sa délation l'emporterait sur l'odieux du caractère du delà-*teur. Mais qu'avec la même impudence et la même rage il se soit déchaîné contre le mérite , et l'innocence, etla vertu; qu'il ait calomnié Socrateconame il a poursuivi Gléon ; voilà ce qui fera éternellement sa honte et celle d'Athènes , qui l'a souffert.
Je l'ai dit dans V article Allusion, et je le répète : en supposant même'^que la satire person-
nelle soit utile et juste y le métier en est odieux , et le satirique fait alors la fonction d'exécuteur : un voleur mérite d^être flétri ; mais la main qui lui applique le fer brûlant y se rend infâme.
Molière s*est permis une fois la satire personnelle dans la scène de Trissotin , mais sur un simple ridicule ; et encore est-il bon. de savoir que l'idée de cette scène fut donnée par Despréaux. Depuis , on a voulu se permettre , avec l'impudence d'Aristophane et sans aucun de ses talents , la satire personnelle et calomnieuse sur le théâtre français ; et un opprobre ineffaçable a été la peine du calomniateur.
Quant à la satire générale des vices , rien de plus innocent et rien de plus permis : elle présente le tableau ; mais il dépend de chacun de nous d'en éviter la ressemblance. Elle a été d'usage dans tous les temps , mais plus âpre ou plus modérée. Les poètes grecs du troisième âge la mirent sur la scène : les Latins , en les imitant , lui donnèrent aussi la forme dramatique; mais dénuée d'action et réduite au simple discours , elle eut encore des succès à Rome.
Horace y mit son caractère épicurien , facile , piquant , et léger. Il se joua du ridicule , et quelquefois du vice, sans y attacher pins d'importance. Sa philosophie n'était rien moins que sévère ; il s'amusait de tout , il ne voyait les clioses que du coté plaisant : lors même qu'il est sérieux, il n^est jamais passionné.
DE littéhatuhb. 375
Juvénal , au contraire ^ doué d'un naturel ardent et d'une sensibilité profonde, a peint le vice avec indignation : véhément dans son éloquence , plein de chaleur et d'énergie ; ce serait le modèle des satiriques, f s'il n'était pas déclamateur.
Dans Horace trop de mollesse » dans Juvénal trop d'emportement ; .voilà les deux excès que doit éviter la satire. Légère dans les sujets légers , ' elle peut se jouer de la vanité et s'amuser du ridicule ; mais lorsque c'est un vice sérieusement nuisible 'qu'elle attaque , lorsque c'est un excès ou un abus criant y elle doit être alors sévère et vigoureuse , mais juste et faiesurée : l'hyperbole aiFaiblirait tout.
Les satires de Boileau furent son premier ouvrage , et on le voit bien. Il a plus d'art , plus d'élégance , plus de coloris que Régnier , mais moins de verve , de naturel et de mordant. N'y avait-il donc rien dans les mœurs du siècle de Louis XIV, qui pût lui allumer la bile? Il n'avait ^pas encore vu le monde , il ne connaissait que les livres, et que le ridicule des mauvais écrivains : son esprit était fin et juste , m.ais son ame était froide el lente ; et de tous les genres , celui qui demande le jHus de feu , c'est la satire. Boileau s'amuse à nous peindre les rues de Paris ! C'était l'intérieur , et l'intérieur moral , qu'il fallait peindre : la dureté des pères qui immolent leurs enfants à des vues d'ambition , de fortune et de vanité ; l'avidité des enfanls, impatients de succéder , et
£lém, de Littér. IV. 18
de se réjouir sur le tombeaudes pères ; leur mépris dénaturé pour des parents* (pii ont eu la folie de les placer au^essus d'eu:t ; la fureur universelle de sortir de son état où Ton serait heureux , pour aller être ridicule et malheureux «dans une classe plus élevée ; la dissipation d'une mère, que sa fille importunerait , et qui y n'ayant que de mauvais exemples à lui donner , fait encore bien de l'éloigner d'elle , en attendant que , rappelée dans le monde pour y prendre un mari qu'elle ne connaît pas , elle y vienne imiter sa mère qu'elle ne va que trop connaître ; l'insolence d'un jeune homme eiirichi par les rapines de son père , et qui l'en punit en dissipant son bien et en rou* gissant de son nom ; l'émulation de deux époux , à qui rebchérira , par ses folles dépenses et par sa induite insensée , sur les travers , sur les égarements , sur les vices honteux de l'autre ; en un mot , la corruption , la dépravation des Biœurs de tous les états où l'oisiveté règne, où le désœuvrement , l'ennui , l'inquiétude , le dégoût de soimême et de tous ses devoir^ , la soif ardente des plaisirs , le besoin d'être remué par des jouissances nouvelles , les fantaisies, le jeu vorace , le luxe ruitaeux,causentde si tristes ravages; sanscompter tous les sanctuaires fermés aux yeux de la saù)^ , et où le vice repose en paix : voilà ce que l'intérieur de Paris présente au poète satirique ; ei t;e' tableau , à peu de chose près , était le même du teii(ipsde Boileau.
• bE LITTÉRATURE. 2j5
Boileau affecte l'huoieur âpre et sévère , pour être flatteur plus adrcût ; et en même temps qu'il bafoue quelques méchants écrivains , auxquels il ne rougit pas de reprocher leur misère , il prodigue l'encens de la louange à tout ce qui peut le prôner ou le protéger à la cour. Le généreux courage ^ que celui d'attaquer Cottin , Cassagne , ou Chapelain ! et contre Chapelain , qu'est-ce qui le révolte? Qu'il soit le mieux rente de tous les beaux esprits ! Passe encore s'il l'eut voulu punir d'à Voir osé se déclarer pour Scudéri contre Corn^Ue , et de s'être mêlé de critiquer le Cid. Boileau , je le répète encore, avait reçu de la nature un sens droit, un jugement solide; et l'étude lui avait donné tout le talent qu'on peut avoir sans la sensibilité et la chaleur de l'ame : mais il lui manquait ces deux éléments du génie; car il est très vrai , comme l'a dit le vertueux et sensible Vauvenargues , que les grandes pensées viennent du cœur.
Un jeune poète de nos jours s'est essayé dans le genre de la satire. Il en a fait une contre le luxe ; et dans ce coup d'essai , il a ïaissé loin en arrière celui que les pédants appellent le satiri^ <jue français : il a fait voir de quel style brûlaht un homme profondément blessé des vices de son siècle , sait les peindre et les atta(Juèr ; il a montré qu'on pouvait avoir la vigueur d'Aristophane , sans impudence et sans noirceur; la véhémence de Juvénal , sans déclamation ; l'agré-
ment , la gaieté d'Horace , avec plus d'éloquence, de force , d'énergie ; et une tournure de vers aussi correcte que Boileau , avec plus dé facilité > de mouvement , et de chaleur.
SiHPi/£. L'un des trois genres, d'éloquence que les rhéteurs ont distingués.
RoUin qui , d'après Cicéron et Quintilien , a très bien analysé ces trois genres , le simple, le sublime , et le tempéré , compare le simple à ces tables senties proprement ^ dont tous les mets sont (Tun goût excellent y mais d^oîi Von bannit tout raffinement y toute délicatesse étudiée y tout ragoût recherché. Cette image est d'autant plus juste , qu'en effet , dans l'un et l'autre sens , plus nous avons le goût pur et sain , plus nousaimons les choses simples.
Cicéron , de son côté , en parlant de ce genre de style et d'éloquence naturel et modeste , nous le présente sous la figure de ce négligé décent , qui , dans une femme , est quelquefois plus séduisant que la parure, et qui n'admet pour ornement qu'une élégante simplicité : Èlegantia modo etmunditia remanebit* Il lui interdit toute espèce de fard: Fucati vero medicamenta candpris et ruboris omnia repellentur; en quoi il semble faire la satire du genre tempéré, du genre des sophistes , qui admettait ces fausses couleurs.
Quoi qu'il en soit, la même observation qui
Vn LlTTÉliATURE. ^77
confirme la comparaison de RoUin , prouve encore la justesse de celle-ci ,• car moins nos yenx sont fascinés par les prestiges delà mode et du luxe , plus nous sommes touchés des charmes de la beauté naïve et simple. Mais dans Tune et l'autre image , n'oublions pas que la simplicité ^ pour ayoir tout son prix , suppose ou la bonté ou la beauté réelle. Ce sont en effet les deu^ attributs d'un naturel exquis.
Ici disparait la distinction que l'on a faite du genre simple, du tempéré, et du sublime, en destinant l'un à instruire , l'autre à plaire , elle troisième à émouvoir. Ce sont bien là réellement les trois fonctions de l'éloquence ; mais elles ne sont ni exclusives l'une de l'autre , ni exclusivement attachées aii genre qui leur convient le mieux. Il ne serait pas raisonnable de refuser le dbn de plaire et de toucher à la beauté simple et sans fard. Or il est bien vfai qu'en instruisant , il est permis de négliger le soin de plaire ; que, si l'objet dont on* s'occupe est sérieux et grave, il a droit d'attacher par son utilité, sans avoir l'attrait du plaisir; qu'il ne serait pas digne de la philosophie , de l'histoire , de l'éloquence même d'un certain caractère, de donner trop à l'agrément : mais la sagesse , la vérité, le sentiment , ont leur beauté , leurs grâces naturelles. Et ce n'est pas sans choix ^ sans étude ^t sans art , mais avec un choix , une étude , Vku art imperceptible , et d'autant plus difficile et rate-, que
278 JÊJbÉMENTS
se compose une simplicité qui plaît comme sans le vouloir; Çuod sit "venustius ^ sed non ut ap^ pareat.
Ce genre de beauté^ ce don d'attacher et de plaire, convient également au simple et au sublime ; car l'un et l'autre se confondent assez souvent : rien même ne sied mieux au sublime que d'être simple, mais il l'est avec majesté ; et voilà ce qui les distingue. £n sculpture ^ l'Apollon , le Laocoon , le Moïse de Michel-Ange , sont du genre sublime ^ et vraisemblablement le Jupiter de Phidias en était le chef-d'œuvre : le Gladiateur mourant , le Faune , la Vénus , sont du genre .simple. Il n'y a pas une statue antique du caractère que Cicéron attribue au genre que nous appelons tempéré*
« Celui-ci cependant , quoique plus visiblement <H*né que les deux autres ^ ne laisse pas d'avoir du naturel , lorsque 'son luxe et sa parure ne semblent être que l'abondance et la richesse de son sujets et que le simple ^ en s'y mêlant , coinme cela doit être ^ lui donne qudlquefois un air >de négligence et d'abandon. Mais ce qui fait sa bonté réelle et donne du prix à sa beauté , c'est de ne plaire que pourinstruire ; et c'est le dégrader que d'en faire un objet frivole et de pur agrément.
A l'égard du don d'émouvoir » il est certain qu'au plus haut degré il caractérise le sublime. Mais distinguons deux pathétiques : l'un y . qui sans doute n'appartient qu'aux mouvements de la
DIS LXTTÉRATUUC. 279
hauie éloquence, cèsl celui qui ébranle el renverse ; l'autre j qui , plus doux , plus modestie., el «ouveut humble et suppliant^ pénètre et s'insinue sans éclat et sans bruit :
Telepfuts au% Peleus , quum pauper et exul uterque.
celui«<:i nie semble le partage du genre simph :■ à 'moins qu'on ne dise qu'alors le sanpl& est sublime iui*même ; et tel est bien mon sentiment. Mais ce n'est pa» ce qu'ont dij lerf^héteurs.
Il n'y aurait donc que le genre mojen dont l'artifice et la parure seraient incompatibles aivec la gravité de l'indignation , avec la fougue et l'énergie de la colère , des menaces , des reproches , de la douleur véhémente et impétueuse , avec l'humilité craintive des prières , des plaintes , des sup plications. Mais dans un sujet même où la richesse des peintures el. des 'images solliciterait l'élo*quence, et viendrait s'oflFrir d^elle-même; sil'un^ ou l'autre genre de pathétique j trouvait sa place , \e simple o\x\e sublime prendrait celle du tempéré^ (Voyez, dansles Géorgiques , l'épisode d'Orphée.)
Ainsi, sans refuser à aucun des trois genres l'avantage d'instruire , ni les moyens de plaire , ni le don d'émouvoir, tâchons de prendra dans son vrai sens ce partage de Cieéron : Quot sunt officia oratorisy tôt sunt generu dzcendi : subtile, inprohando ;modicuni, indelectando ; vèhemens^ infleetendo.
a^O t^LÉMENTS
Voulez-vous instruire , éclairer, persuader par la raison; appliques -vous à donner à votre élo<quence un caractère délié y un langage fin et sulv til. Voulez -vous délasser l'attention ^ et un mo^ ment vous occuper à plaire; employez -y la séduction d'un style tempéré, légèrement semé de fleurs. {Voyez Tempéré.) Voulez -vous toucher, émouvoir, étonner, troubler, entraîner vos auditeurs ; employez-y la véhémence. Et en effet chacun de ces trois caractères convient plus ou moins au ^su jet , au lieu , aux personnes , au naturel de l'orateur : l'erreur n*est que de les classer et de leur marquer des limites ; car le plus souvent ils se mêlent et se combinent comme les éléments* Telle fable de La Fontaine /telle ode d'Horace , telle page de Cicéron , de Bossuet , ou de Racine , nous les présente tous les trois. Les sujets les plus favorables à l'éloquence sont ceux qui donnent lieu à cette, variété harmonieuse et ravissante ; et les ouvrages où elle règne sont du petit nombre de ceux dont on ne se lasse jamais.
Situation. En poésie, on appelle situation^ un moment de l'action épique ou dramatique , où de la seule position des personnages résulte pour le spectateur un saisissement de crainte ou de pitié , si la situation est tragique ; de curiosité , d'impatience, ou de maligne joie, si la situation
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est comique. C'est dans l'un et dans l'autre genre le plus infaillible moyen die l'art»
Pour bien juger d'une situation ^ il faut supposer les acteurs muets dans ce moment critique , et se demander à soi-même : Quel mouvement excitera dans Jbe spectacle la seule v^uè de la scène? Si le sgectateur, pour être ému , doit attendre qu'on ait parlé , il n'y a plus de situation.
Le père de Rodrigue outragé dit à son fils : « J'ai reçu un soufflet ; mon bras , affaibli par les ans, n'a pu me venger; voilà mon épée ,- vengemoi. — De qui? — Du père de Chimène. » Ro- ' drigue , dès ce moment , n'a qu'à rester immobile et muet d'étonnement et de douleur ; nous seutiitins, avant qu'il le dise, le coup terrible qui l'accable.
Ce, même Rodrigue se présente aux yeux de Chimène , l'épée nue et sanglante à la main : l'impression de cet objet n'a pas besoin , pour être sentie , des paroles qui vont la suivre.
Chimène , à son tour, va se jeter aux pieds du roi et demander vengeance contre un coupable qu'elle adore : ces mots, Sire ^ Mrs y justice! nous en c^sf nt assez ; et tous les cœurs , comme le sien, sont déchirés dans ce moment.
La situation tragique est tantôt ce que les Latins appelaient rerum angustiœ ^ un détroit dans lequel l'acteur se voit comme entre deux écueils ou sur le bprd de deux abîmes : telle est la si-^ tuation du Cidj telle est celle de Zamore, lors^
qa'on lui propose le choix, ou de renoucer à ses dieux, ou de voir périr sa maîtresse; telle ik est celle de Mérope, réduite à Talternative , pu d^ donner sa main au meurtrier de son époux , ou de voir immoler son fils; telle est la fameuse situation de Phocias dans HéracUus, .lorsqu'on tre son fils et son ennemi , et ne pouvant discerner Tun de l'autre , il dit ces vers si beaux et tant de fois cités : '
O malheureux Phocas ! ô trop heureux Maurice ! Tu retrouves deux fils pour mourir après toi , Et je n'en puis trouver pour régner après moi.
Tantôt elle réissemble à la position d'un vaisseau battu par deux vents opposés , ou au combat de deux vents contraires : c'est le chue de deux passions ou de deux puissants intérétj^ : tel est, dans l'ame d'Àgamemnon, le combat de l'ambition et de la nature , de la tendresse et de l'orgueil ; tel est , dans l'ame d'Orosmane , le combat de l'amour et de la vengeance; tel est, entrée Oreste et Pyladé^ le combat de l'amitié; entre Agamemnon et Achille, celui dé l'orgueil irrité; entre Zamti et Idamé , celui de l'héroïsme et de l'amour niaternel.
Tantôt c'est un simple danger^ mais pressant, terrible, inconnu à celui qui en est menacé : l'acteur ressemble alors au vojageur qui va marcher sur ]un serpent, ou qui, la nuit^ va tomber dans un précipice : telleestla^</£^^/o/ideBritannicus, lors-
DE lilTTÉttAÏURE. 283
qu'il se confie à Narcisse ; telle et plus effroyable encore est la situation d'OEdipe, cherchant le meurtrier de Laïus ; telle est la situation de* Mérope et d'Iphigénie sur le point d'immoler, Tune son fils, Tautre son frère.
Tantôt c'est comme un orage qui gronde sur la tête du personnage intéressant , ou comme un naufrage au milieu duquel il est au moment de périr : l'horreur du danger lui est connue , mais sans espoir d'j échapper : telle est la situation d'Hécube , d'Àndromaqûe , de Clytemnestre , à qui on arrache* leurs enfants.
Les situations comiques sont lés moments de l'action qui mettent le plus en évidence l'adresse des fripons , la sottise des dupes , le faible , le travers, le ridicule enfin du personnage qu'on veut jouer. Pour exemples de ces situations comiques, se présentehl en foule les scènes de Molière; et ces exemples sont la preuve que le comique de situation est presque indépendant des détails et du style : pour rire aux éclats , il suffit de se rappeler , même confusément , les situations de P École des Maris ^ du Tartufe ^ de tAs^are , des deux Sosies ^ de George Dandin, etc.
Le premier soin du poète , dans l'un ou Tautre genre, doit donc être de former son intrigue de ^z- /z//7^zb/2^ touchantes ou plaisantes par eUes*-mêmes, sans se flatter que les détails, l'esprit, le sentiment et l'éloquence même puissent jamais y suppléer. Son action ainsi disposée, qu'il prenne
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soin dy joindre les développements que la situa^ tion demande , et que la nature lui indique ; qu'il y emploie le langage propre aux caractères , aux mœurs, à la qualité des personnes; il aura presque atteint le but de Tart : mais ce u'est pas assez, $'il n'a de plus observé les passages, les grada* lions d'uUe situation à l'autre; et c'est la grande difficulté.
On réussit plus communément.à inventer dès situations, qu'à leS' bien amener et à les bien lier ensemble. La crainte d'être froid et languissant fait quelquefois qu'on les brusque et qu'on les entasse; alors le naturel, la vraisemblance, l'intérêt même n'y est plus. Ce n'est point par secousses que l'ame des spectateurs veut être émue ; un coup de foudre imprévu les étonne , mais ne fait que les étourdir : pour que l'orage imprime sa terreur, il faut qu'il vienne lentement, qu'on l'ait vu se former de loin , et qu'on l'ait entendu gronder.
C'est peu même de savoir amener les situations avec vraisemblance et les graduer avec art; quand le personnage y est engagé, il faut savoir l'en faire sortir, soit pour le tirer de péril ou de peine au .moment que l'action l'exige, soit pour l'engager dans une situation ou plus tragique ou plus ri^ sible encore.
Lorsque, dans le Philoctète de Sophocle, Néop*tolème a rendu à Philoctète ses armes , on se demande. Comment, par la seule persuasion ^ ce
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cœur ulcéré sera-t-il adouci? et on attend ce prodige ou de la vertu de Néoptolème , ou de Téloquence d'Ulysse. Mais dans la pièce de Sophocle, ni Tune ni l'autre ne Topère : voilà une situation avortée. Dans Cinna, Rodogune^ Jlzire ^ lorsque Emilie et Cinna sont convaincus de trahison , lorsque Zamore a tué Gusman et qu'il est pris y lorsque Antiochus a le poison sur les lèvres , on se demande , Par quels prodiges échapperont-ils à la mort? et la clémence d'Auguste > la religion de Gusman , l'idée qui se présente à Rodogune de faire faire l'essai de la coupe, viennent dénouer tout naturellement ce qui paraissait insoluble.
Quant aux situations passagères , la réponse d'Emilie,
Qu'il dégage sa foi ,
Et qu'il choisisse après entre la mort et moi...
la- réponse de Curiace ,
Dis-lui que l'amitié , l'aUiance, et l'amour, , Ne pourront empêcher que les trois Curiaces ^
Ne servent leur pays contre les trois Horaces...
la réponse de Chimène,
Malgré des feux si beaux qui troublent ma colère , Je ferai mon possible à bien venger mon père; Mais malgré la rigueur d'un si cruel devoir, Mon unique souhait est de ne rien pouvoir. ••
la réponse d'Alzire,
Ta probité te parle , il faut nVco^ter qu'elle...
sont deS' modèFes accomplis 4es plus heureuses solutions.
Dans le comique , un excellent mojen de sortir A' xïx^ situation qui parait sans ressource, c'est la ruse qu'emploie la femme de George Dandin , lorsqu'elle fait semblant, de se tuer ^ et qu'elle réussit, par la frayeur qu'elle lui cause, à le mettre dehors et à rentrer chez elle.
' Le moyen qu'emploie Isabelle dans V École des Maris, pour empêcher Sganarelle d'ouvrir sa lettre,
Lui voulea^YOus donner i croire que c'est moi?
n'est ni moins naturel ni moins ingénieux, et il est d'un plus fin comique.
Mais le prodige de l'art, pour se tirer d'une situation difficile , c'est ce trait de caractère du Tartufe :
Oui , mon frère, je suis un méchant, un coupable , Un malheureux pécheur, tout plein d'iniquité , Le plus grand scélérat qui jamais ait été.
Ce serait là le dernier degré de perfection du comique, si, dans la même pièce et après cette situation y on n'en trouvait une encore plus étonnante : je parle de celle de la table, au-delà de laquelle or^ ne peut rien imaginer.
SoTisE ou Sotie, Espèce de drame, qui, sur la fin du quinzième siècle et au commencement du
DE lilTT.ÉRATUKE/ 287
seizième faisait chez nous la satire des mœurs. La sotise répondait à la comédie grecque du moyen âge; non qu'elle fût une satire personnelle, mais elle attaquait les états , et plus expressément^ l'église. La plus ingénieuse de ces pièces est , sans contredit , celle où \ Ancien^ Mondé , déjà vieux , s'étant endormi de fatigue , Abus s'avise d'en créer un nouveau , dans lequel il distribue à chaque vke et à chaque passion son domaine ; en sorte que la guerre s'allume entre eux , et détruit' le monde is^'Abus a créé. Alors V Ancien-Monde se réveille et reprend son train.
Dans cette satire , le clergé n'est point épargné ; il l'est encore moins dans la sotie du ^Voui^eaU" Monde ^ dont les personnages sont Pragmatique ^ Bénéfice- Grand ^ Bénéfice-Petit , Père-Saint, le Légat y V Ambitieux , etc. Bénéfice- Grand ^ à qui l'on fait violence pçur se livrer à V Ambitieux , se met à ci;;^ier plaisamment , volens nolo y nolens uolo.
Mais la plus célèbre de toutes les soties est celle de Mère sote , composée et représentée par ordre exprès de Louis XII. Dans cette pièce , le prince des Sots s'informe de l'état de ses sujets. Le premier -5b^ lui répond :
Nos prélats ne sont point ingrats , Quelque chose qu'on en babille :
Ils ont fait, durant les jours gras , Banquets , beignets , et tels fracas ^ Aux mignonnes de cette ville. «
Sote commune ( le peuple ) se plaint au roi des
% Sots y qu'elle dépérit de jour en jour, et que TÉglise enlève tout sou bien. Mène Soie paraît alors, habille par^ssous en Mère Sote^ et par^ssus ainsi que V Église. Eu entrant sur la scène , elle déclare à Sote Occasion et à Soie Fiance ^ ses deux confidentes, qu'elle veut usurper le temporel des princes. « Disposez de moi , lui dit Sote Fiance ; je consens à éblouir le peuple par vos amples promesses , et en cela je risque peu de chose» :
On dit que vous n^ayez point d*hont« De rompre votre foi promise.
SOTX 06CAS10H.
Ingratitode vous surmonte j De promesses ne tenez compte, Non plus que boursiers de Venise.
Mère Sote dit elle-même , sur la prédiction d'un Juif :
Aussitôt que je cesserai D'être perverse, je mourrai.
Elle déclare aux prélats , sujets du prince des Sots, que le spirituel ne lui suffît pas, et qu'elle y veut joindre le temporel :
Pour jouir ainsi qu'il me semble - Tous les deux veuil mêler ensemble.
PLATB BOURSE.
Mais gardons le spirituel ; Du temporel ne nous mêlons.
DB itlTTHRATURE. aSy
MiBB SOTB.
Du temporel jouir TouWnji.
un SEIGHBOR.
Notre mère derient gendarme !