HÈRE SOTE
Prélats^ debout : alarme ! alarme !
( Combat de prélats et de princes. )
Le prince dés Sots y dans le combat , démasque Mère Soie y et la fait connaître pour ce qu'elle est.
Statîîce. En parlant de Tode moderne yStance et strophe soTiX synonymes. Mais , comme dans Tarticle strophe je m'occuperai spécialement de la forme de l'ode antique y je distingue ici » sous le nom de stance y la coupe de l'ode française .
La stance est une période poétique symétriquement composée. Il est bien \rai qu'assez sa«vent elle contient plusieurs sens finis , et qu'aussi quelquefois le sens n'en est que suspendu ; mais je la prends y pour la définir , dans sa forme la plus régulière ; et au gré de l'oreille comme au gré de l'esprit y la stance la mieux arrondie est celle dont le cercle embrasse une pensée unique , et qui se termine comme elle et avec elle par un plein repos.
J'ai dit quelle était la mesure de la période oratoire. ( f^ojez Pékiodb. ) Celle delà stance e^t à
ilém,deUttér,ir. ^ 19 .
peu près la mêrae ; et comme la moindre étendue qu'eue ait pu se donner, est celle de quatre petits vers , la plus grande est celle de dix vers de huit syllabes , ou de six vers alexandrins. (P^ojez Période.)
Des distiques , accolés Tun à l'autre, ne sauraient former une stance harmonieuse ; et cet exemple de Malherbe ,
n n'est rien ici-bas d'éternelle durée.
Une chose qui platt n'est jamais assurée : L'épine suit la rose ; et ceux qui sont contents , Ne le so ntpas longtemps.
cet. exemple lui-même fera sentir que la rime plate soutiendrait mal le ton de l'ode , et manquerait de grâce dans les slances légères. L'oreille j veut au moins quelque en ti*elacement de rimes , <Eft permet tout au plus un distique isolé à la fin delà stanJùe y comme dans l'octave italienne : encore Tessai qu'en a fait Malherbe n'a-t-il rien de bien séduisant.
Laisse -moi , raison imprudente ; Cesse d'aflBiiger mou repos , . • ; . ; £a me faisant , mal à propos , Désespérer de ma fortune.
Tu perds temps de me secourir, Puisque je ne veux point guérir.
^ Jl<)iisseau n'a pas laissé d'employer une fois cette forme de stance ; mais pour donner au distique final une cadence harqopnieu^ , il la formé.de deux vers hérqiiqiiqs. ; -
DE LiT'TÉRATuni::. 291
Seigneur, dans ta gloire adorable
Quel mortel est digne d'entrer?
Qui pourra , grand Dieu , pënëtner
Ce sanctuaire impénétrable.
Où tes saints inclinés , d'un œil respectueux , Contemplent de ton front Téclsit mi^jestueux ?
En indiquant le vers masculin par une m , el le féminin par une^; je vais figurer les diverses combinaisons dont est susceptible la stance.
Mais je dois faire observer d'abord que la clôture n'en est bien raarqurée que par un vers masculin y et qu'une désinence muette ne la termine jamais bien. Aussi , dans le haut ton de l'ode , nos poètes ont- ils évité cette cadence molle et faible. Rousseau , dans ses odes sacrées , se l'est permise une seule fois :
Peuples , élevez vos concerts , Poussez des cris de joie et des chants de victoire.
Voici le roi de l'univers , Qui vient faire éclater son triomphe et sa gloire.
Et une fois dans ses odes profanes :
Trop heureux qui , du champ par ses pères laissé , Peut parcourir au loia l«s limites antiques 9 • Sans redouter les cris de l'orphelin chassé Du sein de ses dieux domestiqués !
Ce n'est que dans l'ode familière et badine , dont la gracie est là nonchalance , qu'il sied de donner à la stance ce caractère de mollesse, comme dans l'ode à l'abbé de Ghaulieu ^
Je ne prends point pour vertu Les noirs aoiès de tristesse D'un loup-9«r»u revêtu Des habits de la Sages^.
Plus légère que le vent , Elle fuit d'un faux savant La sombré mélancolie^ Et se sauve bien souvent Dans les bras de la Folie.
Je dois foire observer encore que les poésies régulières ^admettent guère , d'une ' slance à l'autre , la succession de deux vers masculins ou féminins de rime diflFérenle. C*esl une dissonnance qui déplaît à l'oreille ; et si Malherbe se l'est permise dans des stances libres et négligées , comme dans celle-ci ,
Tel qu'au soir on voit le soleil
Se jeter aux bras du sommeil ,
Tel au matin il sort de l'onde.
Les affaires de l'bomme ont un autre destin : .
Après qu^il est parti du monde , La nuit qui lui survient n'a jamais de matin.
Jupiter ami des morte J s , Ne rejette de ses autels
Ni requêtes ^ ni sacrifices , etc.
ni ce poète , ni Rousseau , n'ont pris souvent cette licence dans le style pompeux de Yode. Ils Qnt bien senti l'un et l'autre que la succession de deux finales du même genre et de différent son , comme niatin et mortels , était déplaisante à To-
DE LITTÉAA.TURE. 205
reille , et que , dans un poème qui par essence doit être hartnonieux^ il fallait l'éviter.
Parmi les stances que je vais figurer on distinguera aisément celle qui n'ont aucun de ces deux vices, et ce seront les seules dont je. donnerai des exemples.
Stances de quatre vers,
La première coupe est la seule qui convienne également à la poésie légère et à la poésie majestueuse.
Votre désiprt es^. sauvage ; Dans un plus sauvage çncor, Angélique , fière et sage , Rencontra le beau Mëdor,
[Da8Houtià&B9. \
Combien nous avons vu d'éloges unanimes Condamnés , ^^mentis par un honteux retour ; Et combien de l^éros glorieux, magnanimes ^ Ont vécu trop d'un jour !
( RaussKAn. y
Stances de eiruf vers.
Dans la stance de cinq vers l'une dés deux rimes est triple , comme dans tous les nombres impairs.
294 élémbuts
Fy m, f, f, m.
F 9 Bïy m^ £j m»
M 9 f y m y m 9 fa
M 9 f) f 9 in 9 f« M| fy m y f 9 m* F 9 zn^ f j m.) !•
De ces combinaisons» les deux premières sont les seules qui conviennent à l'ode,
O que ne puîs-je sur lés ailes Dont Dédale fut possesseur, Voler aux lieux où tu m'appelles y Et de tes chansons immortelles Partager Paimable douceur !
( Rousseau* )
Pardonne , Dieu puissant , pardonne à ma faiblesse.
A l'aspect des méchants , confus , épouvanté ^
Le trouble m'a saisi, mes pas ont hésité ;
Mon zèle mV trahi , Seigneur, je le confesse,
En Toyant leur prospérité.
( Rousseau. }
Stances de six vers.
. Elles se divisent de deux en deux vers /rimes croisées; ou en un quatrain, et un distique, ou mieux encore en deux tercets.
' F, mj f, m; f, m*
Ce n'est point par effort qu'on aime \ L'amour est jaloux de ses droits.
Il ne dépend que de lui-mèm« , On ne l'obtient que par son choix :
Tout reopnnaH sa loi suprême , Lui seul ne connaît point de lois.
( Rousseau. )
DE LlTTinATURlK. 2Q^
F) ni) m^ ij ni) nit
Soil que de se$ douce$ tneryeilles Sa pajroles enchante les sens , Soit que sa voix , de ses accents , Frappe les cœurs par les oreilles ; A qui Refait-elle avouer Qu'on ne la peut assez louer ?
( Màlhbrbb. )
Ff f) ïUf f, f) m*
Vous ayez vu tomber les plus illustres tètes ^ Et vous pourriez encore > insensé que vou« êtes » Ignorer le tribut que l'on doit à la mort l Non, non , tout doit franchir ce terrible passage : Le riche et l'indigent , l'imprudent et le sage , Sujets à même loi , subissent même sort. ^
( Rousseau. }
Cet eolaceménl est celui que Malherbe et Rousseau 9 dans la stance de six vers , ont le plus fréquemment employé j comme le plus harmonieux. Les autres coupes du sixain ont été comnle rebutées ;
^ - M, fj f; m, fj f.
F, m^ m^ fy m^ m» M) m^ fj m^ f^ m.
et la dernière est la seule qu'on t^puye dans Rousseau, encore n'est-ce qu'une fois :
Reuonçoi^s au stérile appui
Des grands qu'on implore aujoùnl'hui :
Ne fondons point sur eux une espérance folie.
Leur pompe , indigne de %os vœun^
N'est qu'un simulacre frivole j Et les solides biens ne dépendent pas d'eux.
296 ÉLÉMEWTS
Stances de sept 7)ers*
La stance de sept vers est composée d'un quatrain et d'un tercet , en sorte que Tune des deux rimes de la première partie est redoublée dans la seconde.
F , m y m ^ iy ni 9 f 9 m*
L'h3rpocrite , en fraudes fertile , Dès l'enfance est pétri de fard :
Il sait colorer avec art Le fiel que sa bouche distille ; Et la morsure du serpent Est moins aiguë et moins subtile Que le venin daché que sa langue répand.
(Rousseau.)
Dans la troisième et la huitième du troisième livre des Odes de Rousseau , Tentrelaceraent est enccffe le même ; et en effet c'est la seule façon de rendre harmonieuse la stoflce de sept vers.
Stances de huit vers.
Les Italiens divisent leur octave en un sixain . et un distique.
ÎA^erginella è simile alla rosa , Ch' in bel giardin , sulla nativa spina , M entre sola e sicura si riposa , Ne gre§ge ne pastov seU avvicina; L'aura soave e Valba rugtadosa , Vacqua e la terra ml tuojàwor sHnchina; Giouami vaghi, e donne innamorate Amano aveme e seni e tempie ornate.
Mais là coupe la plus naturelle de la stance de huit vers, est celle <jui la divise en deux quatmins , ou sur des rimes redoublées, comme dans ce chœur de Cyclopes ,
TravaiUonS , Téhus nous rordonne.
Excitons ces feux allumés, Déchatnons ces yents enfermés :
Que la flamme nous environne ; Que l'airain ^cnme et bouillonne , Que mille dards en soient formés ; Que sous nos marteaux enflammés , , A grand bruit Tendume résonne*
( Rousseau. f> »
ou sur deux rimes différentes , comme dans ces vers :
La campagne a perdu les fleurs qui l'embellissent -, Les oisieaux ne font plus d'agréables concerts } Les bois sont dépouillés d& leurs feuiUages verts : N'est-il point encor temps que mes craintes finissent?
Qui peut empêcher le retour De ce jeune héros , si cher à ma mémoire ? Hélas ! n'a-t-il donc point assez fait pour la gloire ?
Et ne doit-îl rien à l'amour ?
( DlESHOULlèRES. ]
Stances de neuf vers.
Elle se divise en un quatrain , et une stance de cinq vers :
De la veuve de Sichée L'histoire vou5 a fait peur :
Didon mpurut attachée Au char d'un amant ttompeur.
Mais rim prudente immortelle N'eut à se plaindre que d'elle ; Ce fut sa faute, en un mot :
A quoi songeait cette belle De prendre un amant dévot ?
( BjMtSEâ.17. )
M, f, m, f^ ra, m, f, m, f.
Homère adoucit mes mœurs Par ses riantes images; Sënèque aigrit mes humeurs Par ses préceptes sauvages.
En vain , d'un ton de rhéteur, Épictète à son lecteur Prêche le bonheur suprême; J'y trouve un consolateur Plus affligé que moi-même. '
( Rousseau. )
JDans le genre gracieux et badin , celte forme a quelque chose de plus libre et de plus léger que le dixain dont je vais parler tout à l'heure.
Stances de dix vers >
C'est ici la forme la plus harmobieuse de la stance française; elle se construit régulièrement de deux manières.
La première est en même temps la plus symétrique et la plus majestueuse.
' Héros cruels et sanguinaires ,
Cessez de vous enorgueillir
DB LITTJÎKATUKE. 299
De ce» lauriers imaginaires
Que Bellone vous fit cueillir.
En vain le destracteur rapide
De MarcAntoioe et de Lapide
Remplissait l'univers d'horreur ;
Il n'eût point eu le nom d^Auguste , ^
Sans cet empire heureux et juste
Qui fit oublier ses fureurs. ^
(RotJSSEA.U. )>
La seconde coupe est encore belle ; mais elle n'a ni la même pompe, ni la même impulsion. On en voit un exemple dans l'ode où ce même poète nous peint les vertus d'un bon roi :
SoD torône deviendra Tasile
De l'orphelin persécuté 5
Son équitable austérité
Soutiendra le faible pupille. '
Le pauvre 9 sous ce défenseur,
Ne craindra plus que l'oppresseur
Lui ravisse son héritage;
Et le chadip qu'il aura semé «
Ne deviendra plus le pî^rtage
De l'usurpateur afiîamé.
Le vers qui donne le plus de nombre et de majesté à cette grande période , c'est le vers de huit syllabes ; et dans Malherbe on en voit des exemples que Rousseau n'a pas surpassés. Quelquefois même le vieux poète a je ne sais quoi de plus antique dans ses tours et dans ses mouvements^ et de plus approchant de la verve d'Horace.
dOO ÉLÉMENTS
La Discorde aux crins \le couleuvjle y Peste fatale aux potentats , Ne finit ses tragiques œuvres Qu'à la fin môme des états.
D'elle naquit la frénésie De la Gr^ce contre l'Asie; Et d'elle prirent le flambeau Dont ils désolèrent leur terre , Les denx frères de qui la guerre Ne cessa point dans le tombeau.
C'est en la paix que toutes choses
Succèdent selon nos désirs.
Comme au printemps naf Sf^nt les soses y
£n la paix naissent les plaisfrs.
Elle met les pompes aux villes ,
Donne aux champs les moissons fertiles ;
Et de la majesté des lois
Appuyant les pouvoirs suprême» ,
t'ait demeurer les diadèmes
Fermes sur les têtes des rois
Ce fut encore Malherbe qui donna le modèle de la stance de dix vers de sept syllabes , et qui nous apprit quel noble caractère le nombre pouvait lui imprimer, comme dans Tôde au roi Henrile-Grand,
Tel qu'aux vagues éperdues Mirche un fleuve impérieux , De qui les neiges fondues Rendent le cours furieux.
Bien n'est sûr en son rivage :
Ce qu'il trouve , il le ravage ; Et traînant comme buissons
DE littératuhe. Soi
Les chênes et leurs racines, Ote aux campagnes voisinfs L'espérance des moissons*
Tel et plus épouvantable
S'en allait ce conquérant,
A son pouvoir indomptable
Sa colère mesurant.
Son fro^t avait une audace
Telle que Mars en la Thrace ;
Et les éclairs de ses yeux • *
Étaient comme d'un tonnerre ,
Qui gronde contre la terre,
Quand elle a fâché les deux. i
On voit que la marche de ce vers peut être à la fois rapide et ferme, lorsqu'on sait donner à ses nombres du poids et de l'impulsion : mais il a une propriété qui le distingue du vers de huit syllabes ; c'est la légèreté dans les choses badines, lorsqu'il saisit le rhythme du vers d'Anacréon , dont la mesure est son modèle.
La division symétrique de la stance de dix vers , est en un quatrain et deux tercets ; et Rousseau Ta presque toujours observée. Mais Malherbe ne s'y était pas assujetti ; et dans les exemples que j'en ai cités , l'on peut voir ce qui lui arrive le pliis souvent, savoir, de marquer le repos au sixième vers , et de lier le septième avec les trois, autres : quelquefois même il fait couler rapidement les six derniers sans aucune pause, comme dans l'ode à la régente :
5o3 ÉLÉMENTS
Que saurait enseigner aux princes Le grand débiou qui les conduit^ , Dont ta sagesse , en nos provinces , Chaque jour n'épande le fruit ?
Et qui justement ne peut dire , A te voir r^gir cet empire , Que si ton heur était pareil A tes admirables mérites, Tu ferais , dedans ses limites, Lever et coucher le soleil ?
Ce rliylhme indécis et irré^ulier peut trouver son excuse , en ce que d'une haleine on prononce .aisément et sans fatigue six vers de huit syllabes ; mais les poètes cpii auront l'oreille scrupuleuse , préféreront U coupe de Rousseau.
Quelques poètes ont fait le dixain en vers de douze mêlés de vers de huit ; mais la période me semble alors trop étendue, et sa marche pénible et lente. C'est à la stance de quatre ou de six vers au plus que convient le vers héroïque.
Pour qui compte les jours d'une vie inutile , ' L'âge du vieux. Priam passe celui d'Hector.
Pour qui compte les faits , les ans du jeune Achille L'égalent à Nestor. '
Le Ciel nous vend toujours les biens qu'il nous prodigue. Vainement un mortel se plaint et le fatigue
De ses cris superflus :
L'ame d'un vrai héros ^ tijanquille, courageuse, Sait comme il faut, souffrir, d'une vie orageuse, Le flux et le reflux.
DE LITTÉR'A.TtrRE. 5o3
Tantôt TOUS tr ji^cçre^ la course de votre onde -, Tantôt d'un fer courbé dirigeant vos ormeaux , Vous ferez remonter leur sève vagabonde
Dans de plus utiles rameaux. ^
L'on voit dans ces exemples non -seulement Tari d'entremêler au gré de l'oreille les petits vers avec Içs grands , mais encore quels sont les petits vers que l'oreille a choisis pour bien assortir ce mélange. Le vers de six syllabes doit naturellement s'allier avec celui de douze, puisqu'il en est UQ hén^istiche. Celui de sept , dont la mesure est tronquée, et le rhylhme précipité, ne is'accommode pas de même au caractère du vers héroïque. Celui de huit syllabes, dont. la marche est plus ferme, lui est au contraire très aoa-logue ; et une chose remarquable , c'est que leur alliance répond à celle de l'asclépiade et du vers glyçoniqne, dont Horace a formé une si belle strophe :
Ergo Quintilium perpétuas sopor Urget f Cui Pudar^ et Justitiœ soror Incorrupia Fides^ nudaque Veritas^ Quç.ndo ullum invenient parem ?
Tant il est vrai que les principes de l'harmonie sont immuables en poésie comme en musique , et que dans tous les temps une oreille juste et sensible aura la même prédilection pour des nombres heureux que pour d'heureux accords.
3o4 éLÉMElNTS
Strophes. Dans la tragédie grecque, les personnages qui composaient le chœur^ exécutaient une espèce de marche , d*abord à droite , et puis à gauche; et ces mouvements, qui figuraient, dit -on, ceux de la terre d'un tropique à Tautre , se terminaient par une station. Or, la partie du chant qui répondait au mouvement du chœur allant à 4^ite , s'appelait stropliej la partie du chant qui répondait à son retour s'appelait anti-' strophe ; et la troisième, qui répondait à son repos, s'appelait épode ou clôture. Il en était de même des chants religieux. ^
C'est vraisemblablement de là que la poésie ly- .rique avait pris le nom de strophe y qu'elle a donné à ces couplets de vers dont l'ode ancienne était composée y au moins le plus souvent , comme on le voit dans celles de Piodare , et dans les deux qui restent de Sapho.
Lorsque j'ai dit que dans Ja poésie lyrique des anciens , la période poétique , ou la strophe ^ avait été moulée sur la période musicale , je n'ai pas entendu que chaque poète n'eût jamais qu'un chant et qu'une même coupe de vers , ni que l'ode eût toujours cette structure symétrique. Le vers d'Anacréon est toujours le même; mais ou n'aperçoit dans ses odes aucune coupe régulière, aucune égalité d'intervalle entre les repos. Peutêtre en était-il de même d'Âlçman , d'Alcée, etc.
DE LITTÉRATURE. 5oS
Horace , dans ses odes /semble s'être joué nooseulemeot à les imiter tour4*tour , en employant les V'CPS qu'ils avaient inventés-, mais à mêler ces vers de vingt manières différentes , en leur asso* ciant tantôt l'iambe , et tantôt rbéroïque : il les a même décomposés ; et de leurs éléments il a fait à son gré de nouvelles combinaisons , poui^ en varier l'harmonie.
Cependant , ni toutes les odes d'Horace ne sont écrites eii vers mêlés , ni efles ne sont toutes divisées en strophes.
Il y en a trois en vers asclépiades sans mélange y et sans autres divisions que les repos mêmes du sens. Il y en a trois encore en uue espèce de vers alcaïques , qui ne différent de l'asclépiàde que par un choriambe -^v.- , intercalé, après la césure.
Comme cet article est expressément destiné aux jeunes gens curieux de connaître lé mécanisme de la poésie ancienne , je crois devoir pour eux en figurer les éléments.
f^ers asclepiade.
. Gêoft hûmânâ ruît për vëtïtûm nefas.
Grand alcaïque*
Sen plûrëâ hiemëS) seû trïbuît Jupïtôr ûltïmiSin.
Horace a de plus un grand nombre d'odes qui semblent coupées en distiques^ et qui cependant ne le soqt pas. Elles sont composées chacune dé
Élém. de lAttér. IV. . 20
3o@ éhÉUEvrs
deux espèces de vers , alternativement citHsés et comme accouplés l'un à Tautre ; mais vainement y chercherait-on des divisions régulières et marquées par des repos.
IL esVbien vrai que par la coupe du dialogue l'ode Donec gratus eram tibi , est divisée en parties égales ) il est vrai aussi que dans les odes , Mater sœva cupidinum . . . Intermissa J^enus diu , et dans quelques autres encore , la 'même coupe est observée ; mais dans les odes , Sic te diva potens Cjrpri... Quem tu, Melpomene semeL.* Quantum distet ab Inacho*.. Jntactis opulenthr... Quome, Bacche rapis ^ etc. » les espaces et les repos n'ont plus aucune sjmétrie.
Quem tu, Melpomene^ semel Nagcentem placido lumine viderié ,
lUum non tahor Isthmius, ^ ,
Clarabit pugilem ; non e^nus impigei' ^ Curru ducet Achaico
yictorem; neque res bellica Deliis
Omatumjbliis ducem , Qiiod regum tumidas contuderit minas ^
Ostendet Capitolio :
Sed qucs Tibur aquœ Jèrùle pœrfluunt ,
£t spissœ nemorum comœ , Fingent Molio carminé noùilem.
Dans cette continuité de sens , dont le repos n'est qu'au douzième vers , on voit une période sou tenue,. et développée, mais nullement cette coupe çn distiques dont les érudits ont parlé.
Dans:I|orace , les. seules de ses pdes qui^soieoL
DE LITTÉRATURB. 507
réeUement diyisées eo strophes > sont celles où la périodjB est composée de quatre vers d'espèce différente^ mais les mêmes dans leur retour y et toujours combinés de même. Ces odes sont au nombre de soi&ante-dix-neuf y et de quatre formes diverses.
Dans les unes , la strophe est celle de Sapho , conï^séé de trois saphiques et du petit vers adonique.
0 decûs Phôebî , «t dapïbûs suprêmî Gritâ tëstûdô Jovïs , 5 labôrûm Dulcë lêoïmên , mïhï cÛDque siWë ' Rîtë Tocâotî.
Celles-là sont au nombre de vingt-six , et c'est le rhy thme du Camien sœcuUire.
Dans quelques autres , ce sont deux vers asclépiadés , un vers hémihexamètre et un gljconique.
Vîtâs hÎDDÛIëô mê sïmïlîs , Chloê , Qûaerintî pS?ïdâm môntïbus ûivïït Mâtrëm , non aïoë vânô Aurâruin et silvâe mëtû.
Celles-ci sont au nombre de sept ; et le rhjthme en est agréable.
D'autres sont composées de trois asclépiades et d*un glyconique. Elles sont au nombre de neuf, et rien de. plus harmonieux.
Quâotô quïsquë sïbî plûra nëgavërït , A du plûra fërêt. Nil cupïêatïûm
3o8 ÉLÉMENTS
Nudûs c&strâ p^to ;^ trânsfôgS dWitÛin Partes lînqâtirê gëstïo.
Mais la forioe qu'Horace paraît avoir le plus aimée , et qui lui est la plus familière , est celle où deux vers alcaïques ,. divisés comme Tasclépiade , et terminés de même , mais ayant une ïambe , v-, à la place du premier dactyle , sont suivis ^'un vers iambique de quatre pieds et demi , et d'un alcaïque formé de deux dactyles etdedeuxchorées.
Fortes crëântûr fôrtïbît» et bon» :
Est în juYêacîs , êstïa eqùîs patrum Vîrtûs ; nec îmbëllëm ferôcês Prôgënerânt ëquïlie colûmbâm.
Ces odes sont au nombre de trente- sept « Le rhytboie en est majestueuse , et le poète y a répandu 1^$ pansées et les images aivec la fJus riche abondance. Ainsi , dans les odes d'Horace , la strophe est composée de quatre façons diflPérentes ; et avec la plus légère attention de Toreille , on en distinguera le rhythme.
Il en sera de même des odes en distiques ; et si parmi les formes qu'Horace leur a données , il en est quelques-unes dont l'harmonie n^est pas sensible à notre oreille , le plus grand nombre a pour ndus encore une cadence assez marquée : celles , par exemple , qui sont mêlées d'un vers ffjyconique et d'un asclépiade :
Virtutem inc-olumem odimus ; Sublatàm ex oculis tfuœrimus invidi.
DB LITTÉRATUliE. SOQ
Celles aussi qui sont composées d^un hexamètre et d'un fragment d'bexamètre :
Mista senum acjuvenunt densantur funera : nuUum Sœva caput Proserpina Jugit*
Ou d'un hexamèlre et de son premier hémistiche en dactyles :
Immartalia né opères monet anntu ^4ta bnum QuœrapithoradUm*
Ou d'un vers iambique de six mesures ^ et d'un vers iambique de quatre :
yiderejèssotvomerem inversum bovûi CoUo trahentes languido*
Ou d'un hexamètre , et d'un iambique de quatre pieds :
iNox erat , et codoJUlgebat luna tereno ^ Jnter minora sidéra.
Ou d'un hexamètre , et d'un iambique pur r
Barbarus , heu ! cùures àuistet vistor, et urbem Eques tondnte verberabii unguld.
Mais ce qui ne laisse pas d'être une énigme pour nous , et ce qui nous semble une négligence inexplicable dans un poète aussi attentif et aussi habile qu'Horace, à donner à ses vers lyriques^ tous les charmes de l'harmonie; c'est de voir, même dans les odes qu'il a divisées en quatrains, le sens enjamber à tout moment d'une strophe-
3iO ÉLÉMENTS
à Tautre» sans qu'il ait cru devoir se donner aur cun soin de les couper par des repos.
Tan lot la phrase commence à la fin ou au milieu d'une strophe, et va se terminer au milieu pu à la fin de Tautre. Tantôt le vers , et quelr quefois le mot , qui devrait clore en même temps la pensée et le rhjthme^ et qui manque à la strophe pour en fixer le sens , se trouve jeté et isolé au commencement de la strophe suivante. ^
Valet ima tummis —
Mutare , et insignem auenua,t Deu/f f Obscura promens, Hinc apicem rapax
Fortuna , cum ttridore aeuto ,
Sustulit; hic posuisse gaudet» ( L* '^ ^* ^4* )
Quid nos dura re^ugtmus
jEtas ? Quid intactum fte/asti Liquimus? Unde manum juventus — Metu dearum continuit? t/uibus Pepercitaris ?.,.. { L. i, od. 35. )
Âusa etj'acentem visere regiam Fi^tu serenojjbrtis et asperas
lYactare serpentes , ut atrum
Cçrpore combiberet yenenum , — Deliberatâ mortejfèrocior* . ( L. i, od. 37. )
Olim juventas et patrius labor Nido laborum propulit incium :
Vemiqi^ejam nimbis remotis ,
losolitos docuere nisus — Fenti patentes, ( L. 4) ^' 4* )
Dans les odes mêmes où la strophe est composée de trois vers asclépiades et d'un glyconique , et dont par conséquent la coupe est si marquée
DE LlTTÉRATtlRE. 3ll
par le rbythme^ le sens ne laisse pas d'enjamber d'une strophe à l'autre sans aucune suspension.
Nos jf Agrippa , neque hœc dicere , nec grauem Pdidœ stomachum cedere nescii,,, — . « • • , tenues grandia, ( L« 1 9 od. 6. )
Quam virga semel horrida — j^on lenis pi'ecibusjata r^cludcre, Nigro compulerit Mercuiius gregi, ( ï^* i, od. a4« )
Enfin , jusque dans Tode saphique , où la sltr)phe est encore plus détachée par la clôture de i'adonique^ vous trouverez le même enjambe-^ oient.
• • . Quorum simul alba nautis
Stella refulsit j — Defluit saxis agitatus humar. ... (L. i , od. 1 9 , }
..••.•• Egoapis matinœ —
More modoque — Grata carpentis thjrma per la^orem Plurimum, eto, (L. 4» od. a. ) '
Cessit immanis Hbi blandienti
Janitor aulce — Cerberus, ' ( L. 3, od. 11.)
Neve te nostris vitiis iniquum Ocioraura — Tollat, (L. ijod.a. )
Vdi cru expliquer ailleurs cette négligence, en di«ant qu'Horace ne chantait pas ses odes y et que l'enjambement ne blessait pas l'oreille dans la simple récitatiou: Mais il est bien sûr que Pin* dare et Sapho chantaient leurs odes sur la lyre; et ils s'y sont permis ce même enjambement. Il
Sxa ÉliÉMBNTV
est à croire que y dans les retours périodiques de l'aii^; la liaison était si facile et le passage si rapide, qu'il n j fallait aucun repos. Quoi qu'il en soit; l'ode française ne s'est point donné cette licence ; et à la fin des strophes le sens est terminé. f^ojrez Stange.
Une autre énigme pour notre oreille, c'est l'étrange diversité des nombres dont les ver$ lyriques anciens étaient composés , etde mélange non moins singulier qu'on faisait de ces vers , si différents de mesure et de rhyfhme.
On vient de voir , dans les mêmes vers , le spondée, l'iambe^ le dactyle, le choriambe, pèlemêle employés. Comment des mesures de trois , de quatre , de six temps , pouvaient-elles aller ensemble, et former un chant régulier? On vient de voir des ^^rcjpA^^ composées de vers dactyliques et de vers iambiques ; comment le inouvement de l'un n'était^îl pas rompu ^ contrarié par l'autre? Les anciens n^avaient^ils donc pas le sentiment de la mesure et du mouvement comme nous? Ils l'avaient si bien, que leur vers héroïque en est un modèle accomplie Ne nous fatiguons pas à vouloir , de si loin et à travers tant de nuages , expliquer comment s^alliâient leur poésie et leur musi)qfue. Celle-ci n6ùs est ineonniie > et l'autre , par le vic^ d'une pronoaciation excessivement altérée , ne peut étt^e: sentie que très confusément du côté du nombre et du mètre^ Ce qu'il nous importe de connaître d'Horace, et d'imiter, s'il est
DK LITTÉKATUIIE. 3l3
pôssiUe, c'est la précision^ la rapidité, la plénitude de son st jle , cette curieuse félicité ^ comme dit Quintilien , daus le chûix des mots qu^il emploie/le prédièux de sa couleui?, toujours yi'aie et toujours brillante , et surtout cette merveilleuse alfluence èe pensées > de sentiment^ ^ d'images i de tableaux Vatié^ , qui font de ses poésies lyriques l'un des plus beaux et des plus riches monuments de l'antiquité.
Style» C'est , dans la langue écrite , le caractère de la diction; et ce caractère est modifié par le génie de la langue > par les qualités de l'esprit et de l'ame de l'écrivain , par le genre dans lequel il s'exerce y par le sujet qu'il traite , par les mœurs ou la situation du petsonnage qu'il fait parler, ou de celui qu'il revêt lui-même , enfin par la nature, des choses qu'il exprime.
On a dit que le Ujrk d'un écrivain portait toujours l'empreinte du génie national. Cela doit être j et cela vient de ce que le génie national imprime lui-»même son caractère a la langue*
Il n'est point de nation chez laquelle ne se vefïcontrent plus ou moins fréquemment tous le^ caractères individuels qui sont donnés par la nature. Mais dans chacune d'elles , tel ou tel caractère est plus commun^ tel ou tel est plus rare; et c'est le caractère dominant y qui , communiqué à la langue^ en constiUie le génie. La lartgue ita-
^i4 ÉLÉMENTS
jienne est molle et délicate ; la langue espagnole est noble et grave; là langue anglaise est énergique, et sa force a de TÂpreté.
Ainsi , lorsqu'il se trouve, parmi la multitude , un esprit d'une trempe singulière , et , pour ainsi dire , hétérogène , il est contrarié sans cesse , en écrivant , par le génie de la langue. Il faut donc qu'il le dompte , ou qu'il en soit dompté ; ou , ce qui arrive le plus souvent , que chacun des deux cède du sien, et s'accommode à l'autre : et de cette espèce de conciliation se forme un style mitoyen , qui participe plus ou moins et du génie de la langue et du génie de l'auteur.
Il arrive de là que moins le caractère d'une nation est prononcé, plus celui de sa langue est susceptible des différents modes du ^r^fe. Une langue qui de sa nature serait molle comme l'or pur, ne serait pas susceptible de la trempe de l'acier ; tous ses instruments seraient faibles : il faut donc qu'elle réunisse la souplesse avec l'énergie ; et ce mélange parait tenir au caractère national. Aussi voit-on que celles des nations qui sont connues pour avoir eu en même temps le plus de souplesse et de ressort dans le caractère, sont aussi celles dont la langue a été le plus susceptible de toutes les qualités du stjrle. La plus belle des langues, la plus habile à tout exprimer, fut celle du peuple du monde qui eut dans le caractère le plus éminemment ce mélange de force, de mobilité, de souplesse : je n'ai pas besoin de nommer les Grecs.
OB lilTl'ÉRATUliE. 3l5
La langue des Romains y pour devenir presque aussi susceptible des métamorphoses du ssif^-fe^ fut obligée d'attendre que le génie de Rome se fût lui-même détendu et comme assoupli. Tant qu'il eut sa rudesse et son austérité ^ elle fut inflexible et indomptable comme lui. L'un et l'autre se polirent en même temps; mais ils gardèrent tous les deux assez de leur première force pour être mâles et vigoureux , dans le temps mêpe qu'ils connurent les délicatesses du luxe : et de là résulte l'étonnante beauté de la langue de Gicéron ^ de Tite-Live , et de Virgile.
Me sefa-t-il permis de dire qu'à un grand in-? tervalle de ces deux langues incomparables , la langue française a dû peut-être aussi les facultés qui la distinguent 9 à la souplesse y à la mobilité , et en même temps au ressort du caractère national? Le génie français n'a exclusivement aucun caractère , et de là vient aussi qu'il n'en a aucun éipinemment ; mais y au besoin y il les prend tous y ' et à un assez haut degré : il en est de même de la langue française. Sa qualité distinctive et dominante, c'est la clarté : ^lle s'est donné tout le reste à force de peine et de soin ; et cependant elle n'a manqué ni au génie de Corneille et de Bossuet , ni à celui de Pascal , de La Fontaine^ et de Molière, ni à l'éloquente raison de Bourdaloue , ni à la touchante sensibilité de Massillon , ni à l'abondance inépuisable des sentiment^ que Racine avait à répandre, ni aux émanations célestes
3i6 ÉLÉMENTS
de la belle ame de Fénélon ^ ni à là véhémence et à la profondeur du pathétique de Voltaire^
Aux hardiesses et aux libertés que le» langues se sont permises, ou à la timide exaotitode dô leur syntaxe, on reconnaît quelle sorte d'esporit a présidé à leur formation successive^
Ces façons de parler, que nous appelons^i^n?^ de mots y et dont le plus grand nombre nous est interdit ,. étaient , dans les langues anciennes , autant de licences que les grands écrivains s'étaieni données et avaient fait passer. L'italien, a pris de ces langues la liberté des inversions ; ilVest donné celle d'employer l'infinitif des verbes , en guise de nom substantif, un bel pensier, un dolce ffarhr, un luohgo morir; il iàxX usage de deux épîthète^ sans aucune liaison exf^sse , sans aucunis articu*» lation , spaiiose aire caverne s il a un ^rn^ nombre d'adjectifs dont la terminaison varie pour diminuer ou agrandir, pour ennoblir ou dégrader ; il syncope les mots quand il plaitr à l'oreille.
Le fi:*&nçais a peu d'inversions , itioins de diminutifs encore , et pas un seul augmentatif dans le langage noble. Il s'est fait quelques n^ni^ abstraits de l'infinitif des verbes , comme penser, parier, sourire, soui^enirj et ces deux derniers sont restés dans la classe des noms abstraits , un long souvenir ) un doux sourire : mais il en est peu de ce nombre que la langue noble ait conservés. Un doux parler n'est plus qUe du langage familier et n^ïf ; et quelque nécessaire que fût penser^ il
DE LITTÉUATURE. SlJ
n'est reçu qu*en poésie. Enfin la poésie ene-même n'a presque point de privilège ; et pour elle les lois de l'usage 5 connrie celles de la syntaxe , sont presque aussi inviolables et inflexibles que pour la prose. D-où nou5 yient cette exactitude? d'où nous viennent ces privations? De la délicatesse pointilleuse et craiative dé l'esprit de société , qui s'estrendu l'arbitre de la langue. En Italie, Dante, Pétrarque, BoccatOi l'Arioste furent lésmattres de l'usage; Montaigne et Amyol le furent aussi parmi nous de leui* temps : ce bon temps est passé. Ployez
Us'AGE-
Autant le génie national aura influé sur celui de la langue, autant le génie dé la langue influera sur le style àes écrivains.
I)atis une langue qui n'a rien de séduisant par fjlle-même , ni du côté de la couleur , ni du côté de l'harmonie , le besoin d'intéresser par la pensée et par le sentiment , et de captiver l'esprit et l'tfme en dépit dé l'oreille et sans le prestige de Fimaginatidn-, force l'écrivain à serrer son stjrlê, à lui donner du poid6, de la solidité, et une plénitude d'idées qui ne laisse pas le temps de regretter ce qui lui manque d'agrément. Au contraire , dans une langue naturellement flat-^ teuse et séduisante par l'abondance , la richesse , la beauté de l'expression , l'écrivain ressemble s<>ureiit aux habitants d'un heureux climat^ que la fertilité natui«Ue de leurs campagnes rend à }a fois indotlents etiprodigues. Sûr de parler avec
5i8 ÉLÉMEfiTS
grâce en disant peu de choses , il se complaît dans rélégance de sa langue ; et séduit le premier par son élocution , il croit ea faire [assez pour plaire y en déployant ^ sur des idées communes y la parure d*une expression harmonieuse et brillante : son style est une symphonie qui peut flatter Foreille, mais qui ne dit presque rien à lame , et ne laisse rien à Tesprit.
L'habile écrivain est celui qui sait en même temps user et n'abuser jamais des avantages de sa langue^ et suppléer, autant qu'il est possible , aux avantages qu'elle n'a pas.
Ce qui me distingue de Pradon, disait Racine , c^est que Je sais écrire. Homère, Platon, V^irgile, Horace , ne sont au-dessus des autres écrivains , dit La Bruyère , que par leurs expressions et par leurs images. Racine a été trop modeste ; et La Bruyère n'a point été assez juste.
La première et la plus essentielle différence des stjrles est celle des esprits. L'esprit, ou la pensée en activité , a divers caractères. Un esprit clair distingue ses idées , les démêle sans peine , ou plutôt les produit comme une source pure répand une eau limpide ; un esprit juste en saisit les rapports , les> circonscrit , et les met à leur place ; un esprit fin les analyse , et en aperçoit les. nuancer; un esprit léger, les effleure, et s'ib est vif, il en parcourt la cime avec une brillante rapidité ; un esprit vaste en réduit un grand nombre à l'unité de perception , et les embrasse d'un
DE lilTTÉIlATOUE. SlQ
coup d'œil; un esprit méthodique en forme une longue chaîne et un ensemble régulier ; un esprit transcendant s'élance vers le terme de la pensée , et franchit les milieux; uii esprit profond ne s'arrête jamais aux apparences superficielles , sa méditation s'exerce à sonder son objet, et à tirer comme de ses entrailles , ex visceribus rei, ce qu'il y a de plus riche et de plus enfoui ; un esprit lumineux rayonne, et fait partir du centre même ide sa pensée comnie des gerbes de lumière , qui .en éclairent tout l'horizon : un esprit fécond fait enfanter 'à une idée toutes celles qui en peuvent naître, et le gland, qui produit le chêne chargé de glands, est le symbole de sa fécondité ; un esprit élevé ne daigne apercevoir dans son objet que les rapports qui l'agraodissent ; ses conceptions ressemblent à ces pins qui percent .les nues , et qui laissent sécher leurs branches les plus voisines de la terre , afin de pousser vers le ciel avec plus de vigueur eX de rapidité. Or toutes ces manières de concevoir se distinguent dans la manière de s'exprimer; et des nuances infinies qui résultent de leur mélange , résulte aussi une variété inépuisable dans les caractères du style.
Le caractère de l'écrivain se communique aussi à ses écrits ; ses pensées en sont imbues , son expression en est teinte; et l'énergie ou la faiblesse, la hardiesse ou la timidité, la langueur ou la véhémence du stjle ^ dépendent plus des qualités de l'ame que des facultés de l'esprit. >
320 I^LÉMEINTS
Mais de la tournure habituelle de son esprit , comme des affections habituelleri de son ame, résulte encore, dans le stjle de l'écrivain , un caractère particulier, que bous appelons sa inàuière; et celle-ci lui est naturelle : au lieu que les singularités qu'il se donne par affectation^ par imitation , décèlent toujours l'artifice ; et Técrivain, qui croit alors avoir une manière à soi, n'est que maniéré , n'a que de la manière^ -
A ces diflPérences du style se joignent celles qui doivent naître de la diversité des genres.
Le style de l'histoire est naturellement grave et d'une simplicité floble; tnais ce caractère universel est modifié par le génie de l'écrivain , il l'es* aussi par la nature des événements qu'il raconte.; harmonieux, haut en couleur, et souvent oratoire dans Tite-Live; plus précis , plus serré , et non moins éloquent dans Salluste ; énergique , profond , plein de substance dans Tacite : ainsi des autres historiens.
En parlant des différents genres d'éloquence et de poésie, j'ai pris soin d'indiquer le style convenable et propre à chacun d'eux.
Mais à l'égard de la Jwésie héroïque , je vais placer ici quelques observations qui pourraient m'édbapper ailleurs.
Le style de l'épopée et celui de la tragédie sont très distincts par la nature des deux pk)èmes : car l'hypothèse du poème épique est que le poète est inspiré; et quoique l'enthousiasme y soit plus
calme que celui de l'ode , qui est le délire prophétique , il ne laisse pas d'être encore dans le système du merveilleux- Dans la tragédie , au contraire , les personnages sont des hommes d'un caractère et d'un rang élevé > mais simplement des. hommes ; et leur langage , pour être vrai , doit être plus près de la nature que celui du poète inspiré par un dieu. C'est ce qu'Eschjle n'avait pas encore assez bien senti lorsqu'il inventa la tragédie , mais ce qu'Euripide et Sophocle ne manquèrent pas d'observer.
Leur stjle est simple , rarement figuré : ils ne s'y permettent jamais ni des images trop hardies , ni des épithètes ambitieuses \ on croit toujours entendire le personnag^e qu'ils font parler , et aucune invraîserablapce dans l'expression ne décèle le poète. Homère leur avait donné l'exemple de cette sagesse de style y dans tous les morceaux dramatiques de ses poèmes; et en cela on a eu raison de dire qu'il avait été le modèle de la tragédie en même temps que de l'épopée.
Le stjh tragique , chez les Grecs , me semble donc avoir été moins poétique , moins figuré , moins artificiel qu'il ne l'est parmi nous. Cette sim-plicité se conciliait mieux peut-être avec la noblesse de leur langue. Peut-être aussi , comme le. pathétique dominait plus absolument sur leur, théâtre , tçouvaient-ils que le naturel de l'expression en faisait la force , connuaie nous l'observons nous-mêmes dans le langage des passions ; et la
ÈUm. de lÀHér. IV. 2 J
p!;euve que, dansJa scè»e, ils s'attachaient an naturel par discernement et par choix , c'est que dans les chœurs , qui étaient des odes , ils élevaient le ton et prenaient le styh lyrique.
Lés Italiens ^ pour distinguer les caractères de la poésie , lui ont attribué trois instruments , la citliare , la trompette y et la lyre. Je rte crois pas leur division complète : car aucun de ces carac* tères , loélaphoriquenaent exprimés , ne convient à la tragédie.
Quelques-uns , parmi nous , l'ont prise au ton d'Eschyle et de Sénèque , lorsqu'on n'avait pas encore apprécié l'avantage d'une noble simplicité. Mais Racine s'est rapproché de cet heureux naturel.; et jamais on n'a fâCit un plus barmpnieux mélange de la langue usuelle et de la langue poétique. Cependant J'ose dire qu'il a formé son style plutôt sur celui de Virgile , que sur celui 'des poètes grecs , j'entends de Sophocle et d'Euripide y auxquels on l'a tant comparé. Il est encore moins simple», plus poétique, enfin moins naturel que l'un et l'autre : et en cela il a subi peut-être la loi de la nécessité ,~ n'ayant pas, comme eux , une langue dont la simplicité continue fût assez noble pour soutenir la majesté de la tragédie. Voltaire s'est encore un peu plus éloi-» gné du naturel et approché du ton de l'épopée , parce qu'il a trouvé les esprits disposés à recevoir ces .hardiesses , et peut-être le goût de la nation décidé à vouloir plus de poésie dans le
stfle tragique. Enfin dirai- je ce que je seos? Cor- . neille, dont le goût n'était pas assuré , parce que le goût national était encore à naître ; Corneille , qui , par l'impulsion de son génie , s'élevait si haut , et qui tombait si bas lorsque son génie l'abandonnait \ Corneille , par ce sublime instinct qui lui fit créer tant de beautés à côté de tant de défauts , nous a donné , à ce qu'il me semble , les plus parfaits' modèles du langage tragique ; et quand son natureïest dans sa pureté , rien n'est plus digne d'admiration que la majestueuse simplicité de son stjle.
C'est un hommage que Voltaire lui a rendu plus d'une fois. « Il n'y a point là (dit-il en parlant du discours de Sabine , dans le premier acte des Horaces : Je suis Romaine^ hélas Ipmsqu^ Horace est Romain ) ; il n'y a point là de lieux communs, point de vaines sentences; rien de recherché ni dans les idées ni dans les expressions. Alie y moacherpajs! c^eslXdLïidXxxresewXe qui parle. »
« Dans ce discours ( dit-il encore en parlant de la harangue du dictateur); dans ce discoure , imité de Tite-Live , l'auteur français est au-dessus du romain , plus nerveux , plus touchant ; et quaiid on ^nge qu'il était gêné par la i^'ime , et par une langue embarrassée d^articles et qui souffre peu d'inversions , qu'il a surmonté toutes ces difficultés , qu'il n'a employé le secours d'aucune épithète , que rien n'arrête l'éloquente ra-
pidité de. son discours ; c'est là qu'on reconnaît le grand 0)nieille. »
Un beau vers , dans le stjle tragique , est donc celui où parle la nature avçc force et avec noblesse ^ sans que la facilité ^ la justesse , la vérité de l'expression , y laissent entrevoir aucun art ; c'est un vers dieu-donné y si je puis m'exprimer ainsi , qui y comme à l'insu du poète , a coulé de sa plume ; c'est une pensée qu'il a produite' revêtue de son expression , et qui , par un heureux basard , semble se trouver adaptée à la mesure, au nombre, à la cadence , et à la rime. Et Corneille, n'est pas le ^eui qui nous en donne des exemples : Racine a des morceaux , quelquefois des scènes entières tout aussi simplement écrites que les belles scènes de Corneille. Mais je ne dois pas dissimuler que cette manière d'écrire a un écueil , où Corneille lui-même a souvent échoué*
Les passions tragiques , les sentiments élevés , et les hautes pensées , ont communément^ dans les langues 9 une expression noble qui leur est pt^opre; et quand il s'agit de les rendre , la ma jesté du stjle est naturellement soutenue par la grandeur de son objet. Mais comme , dans la tragédie^ tous les sentiments et toutes les idées n'ont pas la même noblesse, et qu'il y a une infinité de détails qui ont besoin d'être relevés , lé poète , qui ne connaît que les ressourcés et les beautés du .9^^/e simple, s'abaissera iiécessaire-
raent jusqu'à deveoir familier et commun , toutes les fois qu'il n'aura pas de grandes choses à exprimer. De là vient , pour les commençants , le vrai danger d'imiter Corneille; car ce qu'il peut avoir quelquefois de trop emphatique, est un défaut qu'il est aisé d'apercevoir et d'éviter.
Je conseillerais donc d'étudier plutôt l'art dont Racine a su tout ennoblir, et au risque* d'être un peu moins , naturel , de rechercher , en écrivant, son élégance enchanteresse, mais en se tenant , comme loi , en-deçà du stjle de l'épopée , ^t aussi près de là nature qu'il l'a été lui-même dans les morceaux de ses tragédies les plus parfaitement écrits.
Le comble de l'art serait d'être simple dans les grandes choses et dans l'expression des sentiments naturellement élevés ou intéressants par eux-mêmes ; et de garder les ornements du stjle^ fes circonlocutions, et les imagçs poétiques pouï les objets qui auraient besoin d'êlre ennoblis ou d'être embellis , comme dan^s ce discours d*Orosmane à Zaïre :
J'atteste ici la gloire, et Zaïre , et ma ftamme ^
De ne choisir que tous pour mattresse et pour femme;.
De vivre votre ami , votre amant , votre épou^L ;
De partager mon cœur entre la gloire et vous*
Ne croyez pas non plus que mon honneur confie.^
La vertu' d'une épouse à ces monstres d'Asie ,
Du sérail des soudans gardes injurieux.
Et des plaisirs d'un maitre escla\^es odieux :.
byGOQgk
Je sais tous estimer autant qae je vous aime y Et sur Totre vertu me fier à vous-même , etc.
Je ne m'étendrai point sur les variélé^ que doit produire dans le stjrle la diversité des objets ou la diflFérence des personnages ; ces détails seraient infinis^ et on les trouvera çà et là répandus dans les articles de cet ouvrage où il s'agit de l'art d'exprimer et de peindre. Je termine donc celuici par une analyse succincte de quelques-unes des qualités à\x style en géiaéral.
Comme.il y a, du côté de l'esprit , des facultés indispensables et communes à tous les genres, il y a aussi , du côté du stjley des qualités escsentielles; dont l'écrivain n'est jamais dispensé^
La première de ces qualités essentielles est la clarté. Avant d'écrire , il faut se bien entendre et se proposer d'être bien entendu. On croirait ces deux règles inutiles à prescrire ; rien de plus commun cependant que de les voir négliger. On prend la plume avant d'avoir démêlé le fil de ses idées ; et leur confusion se répand dans le stjle. On laisse du vague et du louche dans la pensée; et l'expression s'en ressent.
L^obscurité vient le plus souvent de l'indécisioa des rapports ; et c'est de tous, les vices du stjle le plus inexcusable, au moins dans notre langue. Elle à, je le sais bien, des équivoques inévitables ; et qui veut chicaner en trouve mille dans l'ouvrage le mieux écrit. Mais, comme La Motte l'a très bien, observé, il n'y a que Téqui-
voque de bonne foi qui soit vicieuse dans le style; et celle-là n'est jamais difficile à éviter pour l ecrivain français qui veut bien s*en donner le soin. Les beaux esprits veident troui^r obscur ce ^ui ne V est pas, dit La Bruyère ; mais les bons esprits trouveht clair ce qui l'est ; et à leur égard , il est aiîsé de lever* l'équivoque de ees pronoms et de ces homonymes, dont on fait aux enfants une si effrayante difficulté, il n'y a peut-être pas \ia vers dans Racine , dans Massillon une seule phrase dont l'intelligence coûte au lecteur ni à l'auditeur un moment de réflexion , et j'oserais bien assurer qu'il n'y en a pas une dans Télémaque.
li n-est pas moins facile d'éviter, dans laoontexture du styie, les incidents trop compliqués qui jettent de la confusion et du louche dansles^ idées; pour cela il suffit de les répandre à mesure qu'elles naissent , tant que la source en est pure, et de leur donner, si elle est trouble, le temps de s'édaircir dans le repos de la méditation . L'entassenient confus des mots et des phrases entrelacées est un lice de l'art , plus souvent que de la nature. Si on ne la cherche pas , on y tombe, rarentent : la preuve en est que , danfs le langage familier, presque personne ne s'embarrasse dans de longs circuits de paroles ; et en général , l'affectation nuit plus à ja clarté que la négligence.
Personne, sans doute, n'est assez insensé pour écrire à dessein de n'être pas entendu ; m^iis le soin de l'être est sacrifié au désir de paraître
Digîtized
528 BLBMBItTS
fin y délicat , mystérieux y profond. Pour ne pas tout dire, on ne dit pas assez; et de peur d'être trop simple, on y étudie à être obscur. Rien de plus mal entendu que ce^e affectation dans les grandes choses , rien de plus vain dans les petites. J^ous voulez me dire qu^ il fait froid? que, ne disiez'vous : Il fait froid P Est-ce un si grand mal d'être entendu quand on parle ^ et de parler comme tout le monde ? ( La Bruyère ).
Cependant faut-il renoncer à s'exprimer d'une façon nouvelle, ingénieuse et piquante? faut-il «'interdire les finesses, les délicatesses dy stjrle? , Non ; il faut seulement les concilier a vqc la clarté, ne pas vouloir briller à ses dépens , et ne rien soigner avant elle. \je stjle&w a son demi-jour , le style délicat a son voile; mais c'est dans le secret de rendre les ombres diaphanes ^ le voile transparent) que consiste l'art d'être fin et dé* licat, sans être obscur.
C'est peu d'être clair, il faut être précis : car tous les genres d'écrire ont leur précision ; et Ton va voir , qu'elle n'exclut aucup des agréments du stjle^
La première difficulté qui se présente, est de réunir la précision et la clarté, l^ais qu'on ne s'y trompe pas , l'expression la plus précise est la plus claire; et c'est au moyen de la correction et de la justesse du langage , que la clarté se concilie avec la précision ; je dirais , au moyen de la pçopriété, si je ne parlais que au stjle philoso- .
DE LITTÉnATUUE. 329
phique , mais le stjle oil^aloire et lestjrle poétique ont plus de latitude, et la justesse leur suffit. Dès que l'expression , ou simple ou figurée , répond exactement à la pensée , elle est précise et claire. Tout ce qui intercepte la lumière du stjie, en éteint la chaleur ou en ternit l'éclat. Voyez Image.
Un écueil plus dangereux pour la précision , c'est la sécheresse. Mais émonder un bel arbre, ce n'est pas le mutiler ; c'est le délivra d'un poids inutile , Ramos compesce Jluentes : voilà l'image de la précision. Il n'y a pas'un seul niot à retrancher de ces vers de Corneille ,
Rome , si ta te plains que c'est là te trahir, Fais-toi des ennemis que je puisse haïr :
ni de ces vers de Racine :
L'imbëciite Ibrahim , sans craindre sa naissance , Traine , exempt de pdril , une étemelle enfance , Indigne également de vivre et de mourir, Ou l'abandonne aux mains qui daignent le nourrir.
On Voit , par ces exemples , que la prjécision , loin d'être ennemie de la facilité , eu est la compagne fidèle. Un vers , une phrase où tous les mots sont appelés par la pensée et placés naturellement, semble naître au bout dé la plume. Une période , un vers , où des mots inutiles ne sont placés que pour la symétrie, pour la rim^,, ou pour la mesure , annonce la gêne et le travail. ( Voyez Diffus.) - î
Je sais que rien n'est moins facile que de con-
33o , ÉLÉMENTS
cilier ainsi 1^ précision et la facilité ; mais l'art se cache , comme le ver à soie , sous le tissu qu'il a formé/ '
La précision , comme on doit l'entendre , n'exclut ni la richesse ni l'élégance du »tjle. Voyez ; dans un dessin de Bouchardon , ce trait qui décritja figure d'une belle femme : il est aussi moelleux qu'il est pur ; il suit , dans ses douces inflexions , tous les contours de la nature ; et l'œil j troo<re réunies l'exactitude et la liberté , là correction et la grâce : telle est encore la précision, car elle est toujours relative à reflPet que l'on se propose , et ne consista qu'à se réduire aux Vrais moyens de lobtenir. Ainsi la précision du stjle de l'orateur et du poète , n'est pas la précision du style du philosophe et de l'historien ; mais le principe en est le .même , savoir, d'aller droit à son but. Or le stjle philosophique a *pour but de démêler la vérité .; l'historique , de la transmettre ; l'oratoire , de l'amplifier ; le poétique , de l'embellir. Tout ce qui rend l'idée plus lumineuse et plus frappante , l'image plus vive et plus forte , le sentiment plus pénétrant , la passion plus véhémente ; tout ce qui ajoute à la persuasion , à l'illusion , aux moyens d'émouvoir, au plaisir d'être ému , n'est donc pas moins nécessaire au style de l'orateur et du poète , que ne l'est au stjle du philosophe et de l'historien ce qui rend l'instruction plus^ facile et plus attrayante ; nequid nimiÈ est leur règle commune;
D12 LITTÉllATUKE. 53 1
et si , d'un c^té , reniphâse , l'enflure , la redondance , sont un excès contraire à la précision , la sécheresse est l'excès opposé. Le poète ou l'orateur qui ferait gloire de- préférer une expression laconique , mais faible , froide , et sans couleur, à une expression moins serrée, mais revêtue d'éclat, ou de force, ou de grâce, ne serait pas seulement économe; il serait avare, il se priverait du nécessaire, en s'abstenant du superflu •
Le sljte du poète et celui de l'orateur ont besoin d'être orné^ : la richesse , le coloris , l'-élég'ànce en sont la parure; la parure en est la décence; à moins que la beauté naïve de la pensée, ou .du sentiment ne demande , pour s'exprimer, que le mot simple de la nature. E^ncore alors la simplicité même aura-t-elle sa noblesse et soi^ élégance : car il faut savoir être naturel avec choix , simple avec dignité, et négligé même avec grâce.
Ainsi , la vérité et le naturel sont, daus le stjle, inséparables de la décence. La vérité consiste à faire parler à chacun son langage , dans la situation réelle ou fictive où il est placé; le naturel, à dire ou k faire dire ce qui semble avoir dû se présenter d'abord sans étude , et sans aucun effort de réflexion et de recherche ; la décence , à dire les choses comme il convient à celui qui parle, à l'objet dont il parle, et à ceux qui récoulenl^ Voyez Bienséances, Convenances, Analogie du STYLE, Vérité relative; et pour le choix du naturelle plus exquis, voyez Imitation.
Après ces qualités essentielles et communes à tous les genres , viennent celles qui les distinguent , et que je nomme accidentelles , comme la délicatesse, la grâce, la finesse , la légèreté, l'énergie , la gravité, la véhémence , et tous les degrés de noblesse et d'élévation , depuis l'humble jusqu'au sublime.
Comme la plupart de ces qualités sont indiquées et définies dans leurs articles , ou à propos de genres qui le'demandent , je me'borpe ici à donnée une idée de celles dont je n'ai pas encore expressément parlé.
La légèreté ne fait qu'effleurer la surface des choses ; son nom exprime son caractèce : la nommer c'est la définir. Que dans ces vers d'une épître que tout le monde sait par cœur,
Contente d'un mauvais soupe , Que tu changeais en ambroisie , Tu te livrais, dans ta folie , A Pâmant heureux et trompé Qui t'avait consacré sa vie...
que le poète, dis -je, au lieu d'indiquer légèrement ce souper que l'on voit sans qu'il le décrive , en eût fait le détail; qu'il eût appujé sur le sens de ces deux mots , heureux et trompé, qui disent tant de choses; son style n'avait pluS cette légèreté que nous peint l'image de l'abeille.
La gravité du stjle est la manière dont parle un homme profondément occupé de grands iurtéréls ou de grandes choses : tout ce qui res-
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semble à ramusement, à la dissipation , au soin de parer son langage , lui répugne. Exprimer sa pensée avec le moins dé mois et le plus de force qu'il est possible, voilà le stjle austère et grave. Ce caractère est celui de Tite-Live et de Tacite dans leurs harangues. Voyez, dans la vie d'Agricola , l'exhortation de cet éloquent Galgacus aux Bretons, pour leur inspirer le colirage du désespoir : rien de plus simple, rien de plus presslant : il n'y a pas un mot qui ne porte à l'ame une impression. Le stjlè grave tire son nom du poids des mots et des pensées. De sa nature il est donc énergique : car l'énergie du style consiste à serrer l'expression , afin de donner plus de ressort au sentiment ou à la pensée. On la reconnaît dans ces vers de Cleo pâtre , dans Rodogiine ^
Tombe sur moi le ciel , pourvu que je me venge... Si je verse des pleurs, ce sont des pleurs de rage....
Puisse naître de vous un fils qui me ressemble
Je maudirais les dieux, s'ils me rendaient le jour....
et de Camille dans les Horaces,
Voir le dernier Romain à son dernier soupir. Moi seule en être cause , et mourir de plaisir.
et de Néron ^ dans Britannicus,
J'embrasse mon rival ^ mais c'est pour l'étoutfer.
Souvent l'énergie est dans le ihot simple.
Summum crede nefas animam prœjèrre pudori., Virtutem vidcant , inf/ibescant^u^: reUcta.
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Le grand Condé , à Rocroi , sur le champ de bataille jonché de morts , demandait à un officier espagnol y quel était le nombre de leur infanterie. L'Espagnol lui répond : Comptez j Us y sont tous. Souvent elle est dans la force que l'image communique à l'idée :
-• Animum rege , ^ui^ nisi paret ^
Imperat : hune f rènis , hune tu compes ce catena*
Gatilina dit en sortant du sénat , où il venait d'être dénoncé : Incendium mçum ruina restin-giiam. Rien de plus beau , rien de plus juste , rien de plus énergique que cette image.
Souvent aussi l'énergie résulle du contraste des idées , lorsque l'expression réunit en deux mots les deux extrêmes opposés : Nunc seges est ubi Troja fuit.
Cinna , tu t*en souyiens ^ et yeux m'assa&sii^er ?
Médée dans Sénèque ,
Scrvare potui, pérdere an possim rosfas ?
Hécube dans Ovide ,
Dominum matri vix reperit Hector,
•Galgacus aux Brelor\s ^ proinde ituri in acienty et majores vestros et posteros cogitate. En allant au combat, pensez à vos ancêtres et à votre postiérité.
Les mots sur lesquels se réunissent les forces