‹ Œuvres choisies de MarmontelChapitre 100 sur 165 · LIVRE xiii. a · texte numérisé non relu

LIVRE xiii. a

par Brienne de le mal secofider , ne dissimula point sa répugnance à Élire ce (Ju'il n'approuvait pas, et il demanda sa retraite.

Dans ce même temps , la province de Dauphiné leva Fétendard de la liberté , en se donnant à elle-même cette constitution qui , vantée comme un modèle , a eu depuis tant d'influence. Dans la nouvelle forme que le Dauphiné donnait à 4ies états , le tiers avak la moitié des voix; Brienne , avec sa légèreté naturelle , autorisa cette disposi* tion , ne voyant jamais rien au-delà du moment: Enfin, réduit par sa faiblesse et par l'insurrectic»! générale des parlements à capituler avec eux , il consentit à ce qu'il avait refusé avec le plus de résistance , et,. par un arrêt du conseil du d'août, il 'fit promettre au roi de convoquer les états* généraux le mois de mai suivant , résolution, tardive , qui ne fit qu'annoncer la fin d'un nûnistre aux abois.

Les finances étaient ruinées , les coffres du roi vides , plus de nouvel impôt , plus de nouvel emprunt, plus d'espérance de crédit , et de tous cotés les besoins les plus urgents ; les rentes sur lai ville , le prêt même des troupes , tout allait manquer à la fois. Il n'en fallait pas moins pour forcer Brienne ; à reconnaître son incapacité , ou du moins l'impiûssance où il était de tirer la chose publique de cet abîme de misère. Il voulut achever de se déshonorer,, et, par un arrêt du conseil du i6 août , il déclara que les deux cinquièmes

aSo MEMOIRES.

des paiements sur ie trésor royal se feraient en billets d'État. La malédiction publique fondit sur lui comme un déluge. Alors enfin il se résolut à demander lé rappel de Necker ; mais Necker refusa de s'associer avec lui. Il répondit : « Que s'il avait encore quelque espérance d'être utileÀ l'État, cette espérance était fondée sur la confiance dont ia nation l'honorait , et que , pour conserver quelque crédit lui - même , on savait quelle condition il était obligé de mettre à son retour. — Cette répcMise est mon arrêt , dit Brienne au garde-desseeaur ; il &ut céder la place ; » et il donna sa dé-^ mission (srS août 1786).

Il ne laissait au trésor royal que quatre cent mille livres de fonds soit en argent*^ soit en autres valeurs; et la veille de son départ il y envoya prendre les vingt raille livrés de son mois de ministre , qui n'était point encore édiu : exactitude d'autant plus remarquable , que , sans compter les appointements de sa place , et six mille livres de pension attachée à son cordon bleu y il possédait en bénéfices six cent Mixante>-dix*huit mille livres de rente ; et que toijft récemment encore une coupe de bois dans l'une de ses abbayes lui avait valu un million.

La considération dont Necker avait joui s'était accrue dans sa disgrâce; mais autant l'estime pu* bbque devisât l'eticourager , autant devait l'inquié* ter ia situation du royaume. .

Alentour de ia capitale , soixante lieues carrées

LIVRB XIII. â5l

de pays, et du pays le plus fertile, abéioltifliéÉit dévastées par la -grêle à la veille de la rïroissoki ; la récolte inauTaise dans tout le reste du rayaume; le prix des blés exagéré encore par la crainte de la famine, e^ dans l'urgente nécessité d^en faire venir du ddtàors , audan fend^ ni aucun crédit; tous les efifeta myaiix déeriés sur la place et presque sans valeur ; toute voie interdite et aux emprunts et aux impôts ; d'un côté , la recette nécessairement appauvrie; de Tautre, la dépense forcément augmentée, et ^tt lieu des contributions auxquelles softt soumis les haletants de la campagne , des secours pressants k répandre dans les lieux que la grêle venait de ruiner ; les tribunaux dans l'inactk»i^ partout la licence impunie et la police intimidée ; la discipline même chancelante parmi le» troupes , et attaquée dans ce principe d'obéissance et de fidélité qui en^est le n%f et le ressort; tout f ancien droit public discuté et mis en problème ; enfin toutes les classes et tous les ordres de l^État , sans convenir les uns avec les autres , ni chacun d'eux avec lui-même , sur ce que devaient être les états-généraux , s'accordant à les demander avec les plus vives instances , et jusquelà neN voulant entendre S aucune subvention : telle était la mse elGpayanie oà Nedcer trouvait le royaume.

Son premier soin fut de rétablir l'ordre : Hnterdictton des parlement» fut révoquée , la justice reprit son cours ^ et les lois de police leur force

et leur action. Le trésor, vide à rarrivée.de Necker , parut toùt-à-coup se remplir ; les . caisses ea furent ouvertes ; et si le désolant arrêt du ïô.août ne fut pas révoqué d'abord , au m^ins fut-il comme annulé: tout fut payé en espèces sonnantes; et, quelques semaines après, un nouvel arrêt du conseil acheva d'effacer la honte de la faillite de Brienne.

En laissant tomber ce ministre disgracié dans le mépris, la haine publique s'était, jetée sur La-, moignon , regardé comme sonxomplice ; . il fallut le sacrifier. Cependant, comme, je dois plus ii k vérité qu'à l'opinion, j'oserai dire que Le rc» perdit dans Lamoignon un bon ministre , et L'État un bon citoyen. Trompé par la réputation que Brienne avait usurpée , Lamoignon n'avait vu d'abord, rien de meilleur à faire que de se lier avec lui , sous la promesse réciproque d'agir ensemble et de concert. U ne fut pas long - temps à reconnaître en lui une tête vide et légère ; mais , en le voyant s'engager dans des défilés dangereux , il l'avertit souvent , l'arrêta quelquefois , et ne l'abandonna jaînais. Le tort ou le malheur de Lamoignon fut d'être mal associé. Il voulait ardemment le bien. , il aimait tendrement le roi: il m'a dit à moi-même qu'il ne connaissait pas un: meilleur ni un plus honnête homme : et lui ,. plein de ce vieil esprit d'intégrité de . ses ancêtres , il semblait avoir pris pour ses vertus de caractère le courage et la loyauté. La haine même des parlements était, un

LCYES XIII. 253

léiogepéwr.lui. L^estime, et, en secret, la conâanoedu roi^ l'avaient suivi dans sa retraité de Bâville. Mais , ou le chagrin de Fexil, ou quelque peine domestique lui fit abandonner la vie ( le 1 8 mai 1789), et lui épargna des spectacles dont il serait mort de douleur .

Ned^er avait pris tlans le conseil un ascendant qu'on n'aura point de peine à concevoir, en voyant ce qu'avait produit son retour dans le ministère. Un hiver , aussi rude et plus long que celui de 1 709, faisait paraître encore plus étonnantes les ressources de ce ministre. Aucun nouvel impôt, aucun nouvel emprunt connu; et au moyen d'un peu de lenteur qui n'excitait aucune plainte , les rentes , les pensions 9 les dettes exigibles régulièrement acquittées ; et de tous les pays du monde , lés blés affluant. dans nos ports pour nous sauver de la famine ; des secours accordés aux malheureux dans les campagnes ; des soulagements aux malades , aux ideillards , aux enfants délaissés dans les hôpitaux ; des frais immenses , pour apurer , pour accélérer l'arrivée des subsistances^; tels étaient les services que Necker rendait à l'État; et il est vraisemblable que , si , sans intervalle , conservé dan^ le ministère, on lui eût laissé mettre à profit le bén^ce de la paix , dans la situation prospère 011 l'on aurait vu le royaume, personne n'eut pensé aux états-généraux , personne au menus n'en eût parlé.

Mais la parole du roi une fois engagée de les

a54 if^ifOiRsa.

assembler «ii mois de mai , il était difficile à Neckèi de Yy £aâre manquer sans s'aliéner les esprils. D'ail* leurs, il ne Ta pas dissimulé lui-même; il souhaitait dans le fond de son ame la convocation des états I « Je pensai , dit-il, en pai^ant de sa oonduite à cette époque , je pensai qu'en entretenant la tranquillité dans le royaume , en soutenant l'édifice chancelant des finances , en subvenant à la disette des subsistances, et en aplanissant ainsi toutes les voies au plus grand et au plus désiré des événements! j'aurais rwopli suffisamment ma tache , j'aurais acquitté mes devoirs d'homaie pu* blic , de bon citoyen et de fidèle serviteur d'un roi qui voulait le bien de l'État. » Quant aux motifs qui l'animaient, il nous les a ez]^qués de même, « J'avais connu , dit -« il , mieux que personne I combien était instable et passager le bien qu'on pouvait faire sous un gouvernement où les principes d'administration changeaient au gré des ministres , et les ministres au gré de l'intrigue. J'avais observé que j dans le cours paseager de l'administration des hommes publies, aucune idée générale n'avait le temps de s'étaUir , aucun bienùàl ne pouvait se consolider* » Il se souvenait de ce cabinet de Maurepas , où lui'^méme il numiaà avec crainle et méhncoUe , hrsqu*UfaUaU eniretenir de r^an^$ et d*éeonçnnie un minis^ viedU dan$ le fast^0tles w(*gefi de la cour. C'était la viveisEipression qu'avaient faite sur lui les contrariétés , ies dé§mt^ 9 tes obsiaeles qUd aMii ^ss9/0fés èuioméme ,

LivEE XIII. a55

et les combats quU ôâ^oU eus à livrer ou h soutenir j qui lui &is«ît regardçr le& états»généraax comme uo port de salut pour la chose publique.

Mais , si cette convocation avait ses avantages y elle avait aussi ses dangers ; et la forme surtout qu'on lui aurait donnée pouvait être d'une importance grave et d'une extrême conséquence.

Necker parut d.'abord .ne pas vouloir prendre sur lui le risque de cette première opération* Il demanda au roi 4c raj^eler auprès de lui cette assemblée de notables dont ilBvait prouvé le Eèle^ pour £e consulter avec eux.

Les exemples du temps po^é , pour la composition des états^-générau^ t étaient inconstants et divers; mais le plu& grand nombre de ces exemples étaient favorables k la cla.Qse privilégiée^ et si celui de 1614 était suivi , comme le parlement le de-, mandait et croyait l'obtenir ^ l'ordre de la noblesse et celui du cler|^ s'assuraient la prépondérance. Leurs droits, leurs privilèges leur seraient conservés et garantis pour l'avenir ; et en échange du service que le parlement leur aurait rendu , il serait constitué tui " même 1 dans l'intervAUe des assemblées , leur représentant perpétuel. Mais , dans la classe populaire > l'esprit public avait pris un cara^ère qui ne s'accordait plus avec les pré* tentions de la classe p9jrlemen.taire et Çéodak. Le laboureur dans les campiignes , l'artisan dans les villes f l'hannéte bourgeois occupé 4û son négoce ou de son industrie , ne demandaient qù'k être

a56 MÉMOIRES.

soulagés; et, livrés à eux- mêmes , ils D*auraient député que des gens paisibles comme eux. Mais dans les villes , et surtout à Paris , il existe une classe d'hommes qui , quoique distingués par l'éducation , tiennent au peuple par la naissance , font cause commune avec lui', et lorsqu'il s'agit de leurs droits , prennent ses intérêts , lui prêtent leurs lumières , et lui donnent leurs passions. C'était dans cette cfksse que se formait depuis long-temps cet ^ esprit novateur , contentieux , hardiy qui acquérait tous les jours plus de force et plus d'influence.

L'exemple tout récent de l'Amérique septentrionale , rendue à elle-même par son propre courage et par le secours de nos armes , nous était sans cesse vanté. Le voisinage des Anglais , l'u- .sage plus fréquent de voyager dans leur pays, l'étude de leur langue , la vogue de leurs livres , la lecture assidue de leurs papiers publics , Tavide curiosité de ce qui s'était dit et passé dans leur parlement, la vivacité des éloges qu'on donnait à leurs orateurs , Tintérêt qu'on prenait à leurs débats , enfin jusqu'à l'affectation de se donner leurs goûts ,. leurs modes , leurs manières, tout annon- ^it une disposition prochaine à s'assimiler avec eux ; et véritablement ce spectacle de liberté publique et de sûreté personnelle , ce noble et digne usage du droit de propriété dans l'acceptation volontaire et L'équitable répartition de l'impôt nécessaire aùxbesoinsde l'État, avaient drdt d'exciter en

Page 1