‹ Œuvres choisies de MarmontelChapitre 110 sur 165 · LIVRE «Y. . aiyS · texte numérisé non relu

LIVRE «Y. . aiyS

un esprit solide et pensant , auquel Fabondance et la facilité de l'élocution manqueraient au besoin, ne tiendrait pas contre la v^émence d'un dédamateur aguerri.

Le moyen le plus sûr de propager dans le royaume la doctrine révolutionnaire , avait donc été d^engager dans son parti le corps des avocats ; et rien n'avait été plus iacile. Républicain par ca^ractère y fier et jaloux de sa liberté , enclin à la domination par l'habitude de tenir dans ses mains le sort de ses clients, répandu dans tout le royaume ; en possession de Testime et de la con-* fiance publique, en relation continuelle avec toutes les classes de la société , exercé dans l'art d'é* mouvoir et de maîtriser les esprits, l'ordre des avocats devait avoir sur la multitude un ascendant irrésistil^ ; et les uns par la force d'une véritable éloquence , les autres par cette affluence et ce bruit de paroles qui étourdit des têtes faibles , et leur en impose avec des mots, ils ne pouvaient manquer dé primer dans les assemblées populaires, et d'y gouverner l'opinion, surtout en s'annonçant pour les vengeurs des injures du peuple, et ks défenseurs de ses droits.

On sent quel intérêt ce corps avait lui-même à voir changer la réforme en révolution , la monarchie en république; c'était pour lui une aristocratie perpétuelle qu'il s'agissait d'organiser. Successîvemeiit destinés à être les moteurs de la Êictfon rjèpublicaine, rien ne convenait mieux à des bom«*

mes ambitieux; qui, partout en autorité 4)e lumières et de talents , seraient, à tour de rôle, appelés aux fonctions publiques , et seuls ,ou presque seuls , les législateurs de la France ; d'abord ses premiers magistrats , et bientôt ses vrais souverains.

Cette perspective était la même , non-seulement pour les gens de loi^ mais pour toutes les classes de citoyens instruits , où chacun présunlait assez de ses talents pour avoir la même espérance , avec la même ambition.

Je ne dispute point à cette ambition un prétexte honnête et louable. Dans les institutions humai* nés , il est impossible que tout soit bien ; il est même infiniment rare que tout soit le mieux , ou le moins mal possible. Un gouvernement n*est jamais qu'une machine plus ou moins sujette à de fréquentes altérations. 11 est donc nécessaire , au moins par intervalles, ou d'en régler les mouvements , ou d'en remonter les ressorts ; et quel que soit l'état monarchique ou républicain dont on examine la forme, il n'en est aucun dont la condi<* tion ne paraisse effrayante , lorsque dans un même tableau Ton voit accumulés tous les vices , tous les abus , tous les crimes des temps passés. C'était ainsi que Ton calomniait le règne de Louis XVI. Quelles que fussent les erreurs et les fautes qu'il n'avait pu éviter lui-même , il ne demandait qu'à n'en laisser aucune trace , et personne ne souhaitait plus vivement que lui cette réforme salutaire ; mais c'était soùis ce nom vague et captieux de réforme

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qu'on déguisait une révolution ; et cette erreur explique le succès presque universel d'un plan qui ^ présentant sous divers aspects l'honnête , l'utile et le juste , s'accommodait à tous les caractères et conciliait tous les vœux.

Les meilleurs citoyens se croyaient d'accord de "volonté et d'intention avec les plus méchants ; les esprits animés j soit de l'amour du bien public , soit d'un désir de gloire et de domination^ soit d'une basse envie ou d'une infâme ardeur de rapine et de ibrigandage , suivaient tous la même impulsion , et jde ces mouvements divers le résultat était le même, Ja subversion de l'État. C'est là ce qui me semble £iire l'apologie d'un grand nombre djbommes' que l'on a crus pervers , et qui n'ont été qu'égarés.

Qu'en effet quelques hommes du naturel des tigres eussent prémédité la révohition comme elle s'est exécutée, cela est concevable; mais que la nation française, que le bas peuple même, avant que d'être dépravé^ eût consenti à ce complot barbare, impie et sacrilège, c'est ce que peirsonne, je crois, n'oserait soutenir. Il est donc faux que les crimes de la révolution aient été les crimes de la nation , et je suis loin de supposer qu'aucun de mes collègues à l'assemblée électorale ait pu seulement les prévoir.

Ce fut, je le crois, avec un aveugle enthousiasme du bie^ public que nous arriva . cette troupe de gens, de loi , soutenue d'un cortège d'ambitieux républicains qui, comme eu?^ , ai^

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pirasent à se rendre célèbres dans les conseil» d'un peuple libre. Target j distingué au barreau , jd'ailleurs bien famé parmi nous , y vint jouer le premier rôle.

Le gouvernement nous avmt envoyé pour pré^ sident le lieutenant civil. Ce fut une fausse dé* marche, car elle était insoutenable. Une ass<nnblée essentiellement libre devait avoir un président pris dans son sein et de son choix. Ce magistrat soutint dignement sa mission ; il nous fit admirer sa fermeté «t sa sagesse, mais inutilement. La cause fut plaidée contradictoirement avec lui par Pavo* cat Target; et celui-ci, pour avoir défendu les droits de l'assemblée , en Ait proclamé président.

Athlète eiDercé dès long-temps dans le pugilat du barreau, armé d'assurance et d'audace f dévoré d'ambition , et environné d*une escorte d'applau** disseurs bruyants, il commença par s'insinuer dans les esprits ^n homme conciliant et pacifique ; mais, lorsqu'il se fut emparé de cette assemblée de citoyens nouveaux encore dans les fonctions d'hommes publics, il leva la tête, et se prononça hautement. Au lieu de s'en tenir, comme il était du devoir de sa {4ace, à exposeir fidèlement l'état des questions soumises à Texamen'de l'assemblée, à recueillir, à résumer, à énoncer l'opinion, il la dicta.

Nos fonctions ne se bornaient pas à élire des députés, nous avions encore à former , dans leurs mandats , des réclamations , des plaintes , des de**

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mandes ; et chacun de oes gckik éonti^ilt lieuà de nouvelles dédamations* Leà mots indéfinis d'<éga« lité, dé Kberté, de souveraineté du peuple ^ retentissaient à nos oreilles ; chacun les entendait^ )e& appliquait à sa façon* Dans les règlements de po* lice , dans les édits sur les finances ^ dans les auto** rites graduelles, sur lesquelles reposaient Tordre et la tranquillité publique » il n'y avait rien ùà Ton ne trouvât un caractèjre de tyrannie , et l'on atta* chait une ridicule importance aux détails les plus, minutieux. Je n'en citerai qu'un exemple.

Il ^'agissait du mur d'enceinte et des l^rrières de Paris 9 qu'on dénonçait comme un enclos de foétes j&uves , trop injurieux pour des hommes^

« J'ai vu , nous dit l'un des orateurs ^ oui ^ ci*; toyens, j'ai vu à la barrière JSaint-Victor, sur l'un des piliers , eu sculpture , le oroire^vous ? j'ai vu l'énorme tête d'un lion , gueulebéante', et vomissant des chaînes dont il menace les passants. Peuton ioiagîner un emblème plus effrayant ^lu despotisme, et de la servitude? » L'orateur lui-même imitait le rugissement du lion. Tout l'auditoire était ému ; et moi qui passais si souvent à la barrière Saint-Victor, je m'étonnais que cette image horrible ne m'eût point frappé. J'y fis donc ce jour-là une attention particulière ; et sur le pilastre je vis pour ornement un bouclier pendu à une chaine mince que le sculpteur avait attachée à un . petit muffle de lion , comme on en voit à des mar«^ teaux de porte ou à des robinets de fontaine.

^BO HÉMOIRES.

L'intrigue avait aussi ses comités secrets, où Fou dépouillait tout respect pour nos maximes les plus saintes, pour nos objets les plus sacrés; ni les mœurs, ni le culte, n'y étaient épargnés. On y montrait, selon la doctrine de Mirabeau, comme inconciliables et comme incompatibles la politique avec la morale , l'esprit religieux avec l'esprit patriotique , et les vieux préjugés avec les nouvelles vertus. On y faisait regarder comme inséparables, sous le gouvernement d'un seul, la royauté et la tyrannie, l'obéissance et la servitude, la puis* sance et l'oppression.

Au contraire , dès que le peuple rentrerait dans ses droits d'égalité, d'indépendance, on exagérait follement les espérances et les promesses. Il semblait que c'était par des hommes de l'âge d'or qu'on allait être gouverné. Ce peuple libre, juste et sage, toujours d'accord avec lui-même , toujours éclairé dans le choix de ses conseils, de ses ministres, modéré dans l'usage de sa force et de sa puissance , ne serait jamais égaré, jamais dominé , asservi par les autorités qu'il aurait confiées. Ses volontés feraient ses lois, et ses lois feraient son bonheur.

Quoique je fusse presque isolé , et que , de jour en jour , mon parti s'aifaiblit dan^ l'assemblée électorale, je ne cessais de dire à qui voulait m'en-^ tendre , combien cet art d'en imposer, par d'impudentes déclamations, me semblait grossier- et facile. Mes principes étaient t^onnus, je n'en dissimulais aucun; et l'on prenait soin de divulguer à

Foreille qu« j'étais ami des ministres eÇ ooroblé de$ bienfaits du roi. Les Sections se firent, je ne lus point élu : on me préféra l'abbé Sieyes.. Je remer^ daile Ciel de mon exclusion; car je croyais pré-» voir ce qui allait se passer à l'assemblée nationale , et dans peu j'en fîis mieux instruit.

Nous avions à l'Académie française un des plus outrés partisans de la Êiction républicaine : c'était Chamfort , esprit fin, délié , plein d'un $el trèspiquant , lorsqu'il s'égayait sur les vices et sur les ridicules de la société ; mais d'une humeur acre et mordante contre les supériorités de rang et de fortune , qui blessaient son orgueil jaloux. De tous les envieux répandus dans le monde , Chamfort était celui qui pardonnait le moîiis aux riches et aux grands l'opulence de leurs maisons et les dér lices de leurs tables, dont il était lui-même fœ't ais^ de jouir. Présents et en particulier , il les ménageait , les .flattait , et s'ingéniait à leur plaire ; il semblait méma qu'il en aimait, qu'il en estimait quelques-uns dont il faisait de pompeux éloges ; bien entendu pourtant que , s'il avait la complaisance d'être leur commensal et. de loger chez eux , il fallait que , par leur crédit , il obtînt de la cour des récompenses littéraires , et il ne les en tenait pas quittes pour quelques mille écus. de pension dont il jouissait , c'était trop peu pour lui» « Ces gens-là, disait-il à Florian , doivent me procurer vingt mille livrer de rente ; je ne vaux, pas moins que cela. » A ce prix, il avait des grands de prédi-

ûB^ IfiMOlBES.

leolion qu'il exceptait de ses satires; mais, pour la iSMte en général , il la déehiratt sans pilîé ; et lorsqu'il crut voir ces fortunes et .ces grandeurs au moment d'être renversées , aucun ne lui étant plus bon à rien , il fit divorce avec eux tous , et se rangea du côté du peuple.

Dans nos sociétés , nous nous amusions quelquefois des saillies de son humeur ; et sans Tah mer , je le voyais avec précaution et avec bienséance , comme ne voulant pas m'en faire un ennemi.

Un jour donc que nous étions resféà seuls au Louvre , après la séance académique : <c £h bien ! me dit-il , vous n'êtes donc pas député ? — Non , répondis-je , et je m'en console , comme le renard des raisins auxquels il ne pouvait atteindre : Ils iorU trop verts. — En effet , reprit-il , je ne les crois pas assez mûrs pour vous. Votre ame est d'une trempe trop douce et trop flexible pour l'épreuve où elle serait mise ; on fait bien •de vous réserver à une autre législature. Excellent pour édifier , vous ne valez rien pour détruire. »

Ck>mme je savais que Chamfort était ami et con* fident de Mirabeau ^ l'un des che£s^ de la leustion , je crus être à la source des instructions que je voulais avoir ; et, pour l'engager à s'expKquer , je l!ngnis de ne pas l'entendre. « Vous m'effrayez , lui db«jè , en parlant de détruire ; il ipe semblait à moi qu'on ne voulait que réparer. »

« Oui , me dit - il ; mais les réparations en*

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trament souvent des ruines: en attaqtiant un Vieux mur^ on ne peut pas répondre qu'il n'écroule sous le marteau , et franchement ici l'édifice est si dé*labre que je ne serais pas étonné qu'il fallût le démolir de fond en comble. — De fond en comble ! m'écriai-je. — Pourquoi pas , repartit Ghamfort , et sur un autre plan moins gothique et plus régulier? Serait-oe , par exràiple , un si grand mal qu'il n'y eût pas tant d'étages , et que tout y fût de plainpied ? Vous désoleriez-vous de ne plus entendre parler d'éminences^ ni de grandeurs^ ni de titres ^ nii d'armoiries , ni de noblesse , ni de roture , ni du haut ni du bas clergé ? » J'observai « que l'éga- IHé avait toujours été la chimère des répubhques, et le leurre que l'ambition présentait à la^ vanité; mais ce nivellement eàt surtout impossible dftns une vaste monarchie ; et en voulant tout abolir il me semble , ajoutai^^je , qu'on va plus loin que la nation ne Tentènd , et plus loin qu'elle ne de^ mande. »

•~ « Bob ! reprit-il , la tiaticm sait- elle ce qu'elle veut ? On lui fen vouloir et on lui fera dire ce qu'elle n'a jamais pensé;et , si elle en doute, on lui répondra comme Crispin au Légataire : C'esf votre léthargie. La nation est un grand troupeau qui ne songe qu'à pattre , et qu'avec de' bons chiens les bergers mènent à leur gré. Apres tout , c'est son bien que l'on veut £ûre à son insu ; car , mon ami, ni votre vieux* régime , ni votre culte , ni vos mœurs, ni toutes vos antiquailles de préjugés , ne

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méritent qu'on les ménage. Tout cela fait hmté etpitié à un siède comme le nôtre ; et^ pour tracer un nouveau plan , on a toute raison de vouloir faire place nette. »

—«Place nette! insistai-je, etle trône? et l'autd? — Et le trône, et l'autel, me dit- il, tomberont ensemble : ce sont deux arcs-boutants appujés l'un par l'autre; et que L'un des deux soit brisé, l'autre va fléchir.»

Je dissimulai l'impression que mé &isaitsaconfi* dence , et pour l'attirer plus avant : « Vous m'an* noncez, lui dis- je, une enti*eprise où je crois voir plus de difficultés que de moyens. »

— « Croyez-moi , reprit-il , les difficultés sont prévues , et les moyens sont calculés. » Alors il se développa , et j'appris que les calculs de la Êsiction étaient fondés sur le caractère du roi , si éloigné de toute violence qu'on le croyait pusillanime; sur l'état actuel du clergé, où il n'y avait plus, disaitil, que quelques vertus sans talents, et quelques talents dégradés et déshonorés par des vices ; enfin , sur l'état même de la haute noblesse que l'on disait dégénérée , et dans laquelle peu de grands caractères soutenaient l'éclat d'un grand nom.

Mais c'était surtout en lui-même que le tiers-état devait mettre sat confiance. Cet ordre , dès longtemps fatigué d'une autorité arbitraire et graduellement oppressivejusquedans ses derniers rameaux, avait sur les deux autres ordres non -seulement

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Tavantâge du nombre, mais celui de l'ensemble^ mais celui du courage et de 1 audace à tout braver* (X Enfin j disait Cbamfort ^ ce long amas d'impatience et d'indignation , formé comme un orage , et cet orage prêt à crever , partout la confédération et l'insurrection déclarées, et, au signal donné parla province du Dauphiné, tout le royaume prêt à répondre par acclamation qu'il prétend être libre; les proiiinces liguées, leur correspondance établie ^ et de Paris, comme de leur centre , l'esprit repu-» blicain allant porter au loin sa chaleur avec sa lumières voilà l'état des choses. Sonl-ce là despro-' jets en l'air ?»

J'avouai qu'en spéculation tout cela était impo-* sant ; mais j'ajoutai qu'au-delà des bornes d'une réforme désirable , la meilleure partie de la nation ne laisserait porter aucune atteinte aux lois de son pays « et aux principes fondamentaux de la monarchie.

Il convint que , dans ses foyers , à ses comp-» toirs, à ses bureaux, à ses ateliers d'industrie une bonne partie de ces citadins casaniers trouveraient peut-être hardis des projets qui pourraient trou*» bler leur repos et leurs jouissances. « Mais , s'ils les désapprouvent , ce ne sera , dit-il , que timide-* ment et sans bruit ^ et l'on a , pour leur en in)«poser, cette classe déterminée qui ne voit rien pour elle à perdre au changement , et croit y voir tout à gagner.

« Pour l'ameuter, on û les plus puissants mo*^

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bile» 9 1« disette 9 la faim, Fargent, des bnatsd'»' larme et d'épouvante , et. le déUre de frayeur et de rage dont on frappera sea esprits. Vous n'avez entendu parmi la bcui^oisie que d'élé^nts parleurs. Sadiez que tous nos orateurs^ de tribune ne sont rien en comparaison des Démostbènes à un écu par tête , qui , dans les cabarets , dans les places publiques^ dans les jardins et sur les qua», annoncent des ravagies , des incendies , des villages saccagés , inondés de sang ^ des complots d'assiéger et d'affamer Paris. C'est là ce que j'ap* peHe des hommes éloquents. L'argent surtout et Fespoir du pillage sont tout - puissants parmi ce peuple. Nous venons d'en faire l'essai au faubourg Saint-Antoine ; et vous ne sauriez croire combiea peu il en a coûté au duc d'Oriéans pour faire saccager la manufacture de cet honnête Révdllon j qui, dans ce même peuple^ feisait subsister cent familles. Mirabeau soutient plaisamment qu'avec un millier de louis on peut faire une JoUe sédition. »

•— Ainsi , lui dis-je , vos essais sont des crimes ^ et Tos milices sont des brigands. — » Il le jEamt bien, me répondit-il froidement. Que feriez-voua de tout ce peuple en le muselant de vos principes de l'hon* nête et du juste ? Les gens de bie» sont faibles^ personnels et timides ; il n'y a que les vauriens qui soient déterminés. L'avantage du peuple » dans les révolutions , est de n'avoir point de morale. Comment tenir «Mitre des honmes à qur tous les

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moyens sont bons ? Mirabeau a raison : il n'y a pas une seule de nos vieilles vertus qui puisse nous servir : il n'en faut point au peuple , ou il lui en faut d'une autre trempe. Tout ce qui est nécessaire à la révolution, tout ce qui lui eât utile est juste : c'est là le grand principe. )>

-^ % C'est peut- être celui du duc d'Orléans, répliquai-je ; mais je ne vois que lui pour cbef à ce p^iple en insurrection , et je n'ai pas , je vous l'avoue , grande opiniofi de son courage. — Y6u& avez, raison,, me dit-il ; et Mirabeau, qin le coBBait bien , dit que ce serait bâtir sur de la boue que de compter sur lui^ Mais il s'est montré populaire, il porte un nom qui en impose , il a des millions à ré* pandre, U déteste le roi, il déteste encore plus la reine ; et si le courage lui manque , on lui en douh nera; car, dans le peuple même on aura des dbefs intrépides, surtout dès le moment qu'ils se seront montrés rebelles , et qu'ils se croiront crimineb ;, car il n'y a plus à reculer ^ lorsqu'on n'a derrière soi pour retraite que Téchafaud. La peur ^ sans espérance de salut , est le vrai courage du peuple. On aura des forces immenses, si l'on peut obtenir une immense complicité. Mais , ajottta-t*il , je vois quevaes espérances vous attristent: vous ne voulez pas d'une liberté qui coûtera beaucoup d'or et de sang. Voulezrvous qu'on vous fasse des révolutiiMis à l'eau rose ? »

Là finit l'entretien, et nous nous séparâmes, lui sans doute plein de mépris pour mes mintttîefi&

adft MÉMOIRES.

scrupules , et moi peu satisfait de sa fière îmino* raiité. Le malheureux s'en est puni en s'égorgeant lui-même , lorsqu'il a connu ses erreurs.

Je fis part de cet entretien à l'abbé Maury le soir même. « II n'est que trop vrai , me dit-il , que dans leurs spéculations ils ne se trompent guère , et que , pour trouver peu d'obstacles , la faction a bien pris son temps. J'ai observé les deux partis. Ma résolution est prise de périr sur la brèche ; mais je n'en ai pas moins la triste certitude qu'ils prendront la place d'assaut , et qu'elle sera mise au pillage. »

-— r< S'il est ainsi , lui dis-je, quelle est donc la démence du clergé et de la noblesse , de laisser le roi s'engager dans cette guerre ? — Que voulez-vous qu'ils fassent ? — Ce qu'on fait dans un incendie : je veux qu'ils fassent la part au feu ; qu ils remplissent le déficit en se chargeant de la dette publique ; qu'ils remettent à flot le vaisseau de l'État , enfin qu'ils retirent le roi du milieu des écueils où ils l'ont engagé eux-mêmes, et, qu'à quelque prix que ce soit, ils obtiennent de lui de renvoyer les états-généraux avant qu'ils ne soient assemblés. Je veux qu'on leur annonce qu'ils sont perdus si les états s'assemblent , et qu'il n'y a pas un moment à perdre pour dissiper l'orage qui va fondre sur eux.» Maury me fit des objections; je n'en voulus entendre aucune. « Vous l'exigez , me dit-il , eh bien ! je vais faire cette démarche. Je ne serai point écouté. »

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Malheureusement il s'adressa à levêque D'*** , tête pleine de vent , lequel traita mes avis de chimères. Il répondit : « qu'on n'en était pas où l'on croyait en être , et que l'épée dans une main , le crucifix dans l'autre , le clergé défendrait ses droits. »

Libre de ma députation de l'assemblée électorale , j'allai chercher dans ma maison de campagne le repos dont j'avais besoin ; et par-là je me dérobai à une société nouvelle qui se formait chez moi ; elle était composée de gens que je me serais plu à réunir dans des temps plus paisibles : c'était l'abbé de Périgord, récemment évêque d'Aùtun , le comte de Narbonne , et le marquis de la Fayette. Je les avais vus dans le monde, aussi libres que moi d'intrigues et de soins : l'un, d'un esprit sage, liant et doux; l'autre, d'une gaîté vive, brillante, ingénieuse; le dernier, d'une cordialité pleine d'agréments et de grâce, et tous les trois du commerce le plus aimable.

Mais , dans leurs rendez-vous chez moi , je vis leur humeur rembrunie d'une teinte de politique; et, à quelques traits échappés , je soupçonnai des causes de cette altération dont mes principes ne s'accommodaient pas. Ils s'aperçurent comtne moi que, dans leurs relations et dans leurs conférences, ma maison n'était pas un rendez -vous pour eux. Ma retraite nous sépara.

Les jours de la semaine où j'allais à l'Académie , je couchais à Paris, et je passais asse^ fréquemment les soirées chez M. Necker. Là , me trouvant

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agO MEMOIRES.

au milieu des ministres , je leur parlais à cœur ouvert de ce que j'avais vu et de ce que j'avais appris. Je les trouvais tout stupéfaits , et comme ne sachant où donner de la tête. Ce qui ce passait à Versailles avait détrompé M. Necker, et je le voyais consterné. Invité à dîner chez lui , avec les principaux députés des communes, je crus remarquerai Fair froid dont ils répondaient à ses attentions et à ses prévenances, qu'ils voulaient bien de lui pour leur intendant , mais non pas pour leur directeur.

M. de Montmorin , à qui je parlai d'engager le roi à se retirer dans l'une de ses places fortes , et à la tête de ses armées , m'objecta le manque d'argent, la banqueroute^ la guerre civile.

« Vous croyez donc , ajouta - 1 - il , le péril bien pressant pour aller si vite aux extrêmes ? — Je le crois si pressant, lui dis-je, que dans un mois d'ici y je ne répondrai plus ni de la liberté du roi , ni de sa tête , ni de la vôtre. »

Hélas ! Chamfort m'avait rendu prophète ; mais je ne fus point écouté y ou plutôt je le fus par un ministre faible, qui lui-même ne le fut pas.

Cependant les députés des trois ordres s'étaient rendus à Versailles, à peu près au nombre prescrit: trois cents de l'ordre du clergé , trois cents de l'ordre de la noblesse , et six cents de l'ordre du tiersétat , y compri/s ceux de la commune de Paris , qui n'arrivèrent que quelques jours après.

Ce fut le 5 mai que se fit l'ouverture de Tassi^ai-

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