LIVRE VIII
prélat me retint, et, me serrant les mains entre les siennes , me conjura, avec un pathétique vraiment risible, de souscrire à ce dogme atroce. « Non , monseigneur, lui dis-je; si je l'avais signé , je 'croirais avoir trempé ma plume dans le sang ; je croirais avoir approuvé toutes les cruautés commises au nom de la religion. — Vous attachez donc , me dit le Fèvre avec son insolence doctorale , une grande importance et une grande autorité à votre opinion? — Je sais, lui dis-je, monsieur l'abbé, que mon autorité n'est rien; mais ma conscience est quelque chose ; et c'est elle qui , au nom de l'humanité, au nom de la religion même, me défend d'approuver les persécutions. Defendenda religio est^ non occidendo sed moriendo; non sœvitiâ^ sed patientiâ:,. si sanguine ^ si tormentis^ si malo religionem defendere veUs^ jam non defen^ detur^ sedpolluetur atque violabitur. C'est le sentiment de Lactance, c'est aussi celui de Ter tulien et celui de saint Paul, et vous me permettrez de croire que ces gens-là vous valaient bien. »
tt — Allons, dit-il à ses confrères, il n'en faut plus parler. Monsieur veut être censuré; il le sera. » Ainsi finirent nos conférences. Ce qui m'en était précieux, c'était le résultat que j'en avais tiré. Ce n'était plus ici de petites chicanes théologiques où j'aurais été exposé aux arguties de l'école ; c'était un point de controverse, réduit aux termes les plus simples, les plus frappants, les plus tranchants. «Ils ont voulu, pouvais-je dire, me faire
reconnaître le droit de forcer la croyance, d'y employer le glaive, les tortures, les échafauds et les bûchers; ils ont voulu me faire approuver qu'on prêchât TÉvangile le poignard à la main ; et j'ai refusé de signer cette doctrine abominable. Voilà pourquoi l'abbé le Fèvre m'a déclaré que je serais censuré sans pitié. » Ce résumé, que je fis répandre à la ville , à la cour , au parlement, dans les conseils, rendit la Sorbonne odieuse; en même temps mes amis travaillèrent à la rendre ridicule, et je m'en reposai sur eux.
La première opération de la faculté de théologie avait été d'extraire de mon livre les propositions condamnables. C'était à qui aurait la gloire d'y en découvrir un plus grand nombre. Ils les triaient curieusement comme des perles , que chacun à l'envi apportait dans le magasin. Après en avoir recueilli trente-sept, trouvant ce nombre suffisant, ils en firent imprimer la liste sous le titre ^Indicu^ lus. Voltaire y ajouta l'épithéte de Ridiculus. Jamais l'adjectif et le substantif ne s'accordèrent mieux ensemble; Indiciâus^ Ridiculus semblaient faits l'un pour l'autre ; ils restèrent inséparables. M. Turgot se joua d'une autre manière de la sottise des docteurs. Comme il était bon théologien lui-même, et encore meilleur logicien, 11 établit d'abord ce principe évident et universellement reconnu , que de deux propositions contradictoires, si l'une est fausse, l'autre est nécessairement vraie. Jl mit ensuite en opposition, sur deux colonnes parallèles.