‹ Œuvres choisies de MarmontelChapitre 13 sur 165 · LIVRE VIIT. 3l · texte numérisé non relu

LIVRE VIIT. 3l

les trente-sept propositions réprouvées par la Sorbonne, et les trente -sept contradifctoires , bien exactement énoncées. Point de milieu; ei| condamnant les unes, il fallait que la faculté adoptât^ professât les autres. Or, parmi celles-ci, il n'y en avait pas une seule qui ne fût révoltante d'horreur ou ridicule d'absurdité. Ce coup de lumière, jeté sur la doctrine de la Sorbonne, fut foudroyant pour elle. Inutilement voulut-elle retirer son Indiculus; il n'était plus temps; le coup était porté.

Voltaire se chargea de traîner dans la boue le syndic Biballier et son scribe Cogé, professeur à ce même collège Mazarin, dont Biballier était principal, et qui, sous sa dictée, avait écrit contre Bélisaire et contre moi un libelle calomnieux. En même temps, avec cette arme du ridicule, qu'il maniait si bien , Voltaire tomba à bras raccourci sur la Sorbonne entière; et ses petites feuilles, qui arrivaient de Genève et qui voltigeaient dans Paris, amusaient le public aux dépens de la faculté. Quelques autres de mes amis,^ bons raisonneurs et bons railleurs, eurent aussi. la charité de prendre ma défense ; si bien que le décret du tribunal tbéologique était déjà honni et bafoué avant d'a.yoir paru.

Tandis que la Sorbonne, plus furieuse encore de se voir harcelée, travaillait de toutes ses forces à rendre Bélisaire hérétique, déiste, impie, ca* nemi du trône et de V autel (car c'étaient là ses deu^i grands chevaux de bataille ) , les lettres des sou-

verains de l'Europe et celles des hommes les plus éclairés et les plus sages m'arrivaient de tous les côtés, pleines d'éloges pour mon livre ^ qu'ils disaient être le bréviaire des rois. L'impératrice de Russie l'avait traduit en langue russe , et en avait dédié la traduction à un archevêque de son pays. L'impératrice , reine de Hongrie , en dépit de l'archevêque de Vienne, en avait ordonné l'impression dans ses états , elle qui était si sévère à l'égard des écrits qui attaquaient la religion. Je ne négligeai pas, comme vous pensez bien, de donner connaissance à la cour et au parlement de ce succès universel; et ni l'une ni l'autre n'eurent envie de partager le ridicule de la Sorbonne.

Les choses étant ainsi disposées, et ma présence n'étant plus nécessaire à Paris, j'employai le temps que mirent les docteurs à fabriquer leur censure, je l'employai , dis-je , à remplir les saints devoirs de l'amitié.

Madame Filleul se mourait d'une fièvre lente qui avait pour cause une humeur acre dans le sang, et pour laquelle le plus habile de nos médecins , Bou-^ vart , lui avait ordonné les eaux et les bains d'Aixla-Chapelle. La jeune comtesse de Séran l'y accompagnait ; mais , dans l'état où était la malade , l'assistance d'un homme leur était nécessaire. Leur ami Bouret me pria de les accompagner. Je m'en fis un devoir ; et , dès qu'elles apprirent ma réponse, madame de Séran m'écrivit ce billet:

« Est-il bien vrai que vous venez avec nous aux

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