UVRE DIX-SEPTIÈME
Cette résolution parut inopinée et soudaine parmi le peuple ; mais elle était préméditée dans Je conseil des chefs de la révolution. La Bastille , comme prison d'État , n'avait cessé d'être odieuse par l'usage souvent inique qu'en avait fait, sous les précédents règnes, le despotisme des ministres ; et, comme forteresse, elle était redoutable, surtout à ces faubourgs populeux et mutins que dominaient ses murs , et qui, dans leurs émeutes , se voyaient sous le feu du canon de ses tours. Pour remuer à son gré ce peuple et le faire agir hardiment , la faction républicaine voulait donc qu'il fût délivré de ce voisinage importun. Les gens dé bien les plus paisibles et même les plus éclairés voulaient aussi que la Bastille fût détruite, en haine de ce despotisme dont elle était le boulevard; en quoi ils s'occupaient bien plus de leur sécurité que de leur sûreté réelle; car le despo-^ tisme de la licence est mille fois plus redoutable que celui de l'autorité , et la populace effrénée est le plus cruel des tyrans. Il ne fallait donc pas que la Bastille fût détruite , mais que les clefs en fu3n ;>ent déposées dans le sanctuaire; des lois,
36o MÉMOIRES.
La cour la croyait imprenable ; elle l'aurait été , ou l'attaque et le siège en auraient coûté bien du sang j si elle avait été défendue ; mais l'homme à qui la garde en était confiée , le marquis de Launay ^ ne voulut , ou n'osa , ou ne sut faire usage des moyens qu'il avait d'en rendre la résistance meurtrière ; et cette populace qui l'a si lâchement assassiné lui devait des actions de grâces.
De Launay avait espéré d'intimider le peuple ; mais il est évident qu'il voulut l'épargner. Il avait quinze pièces de canons sur les tours; et quoi qu'en ait dit la calomnie pour pallier le crime de son assassinat , pas un seul coup de canon de ces tours ne fut tiré. Il y avait de plus , dans l'intérieur du château, trois canons chargés à mitrailles, braqués en face du ppnt-levis. Ceux-ci auraient fait du carnage dans le moment que le peuple vint se jeter en foule dans la première cour ; il n'en fit tirer qu'un, et qu'une seule fois. Il était pourvu d'armes à feu de toute espèce , de six cents mousquetons 9 de douze fu$ils de remparts d'une livre et demie de balles , et de quatre cents biscaîens., Il avait fait venir de l'arsenal des caissons, des boulets , quinze mille cartouches et vingt milliers de poudre. Enfin, pour écraser les assiégeants, s'ils s'avançaient jusqu'au pied des murs de la place, il avait fait porter sur les deux tours du pont-levis un amas de pavés et de débris de fer; mais, dans tous ces apprêts pour soutenir un siège, il avait oublié les vivres , et enfermé dans son châ-
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teaii aveo quatre-vingts invalides, trente-deux soldats suisses et son état major , il n'avait , le jour de l'attaque , pour toutes provisions de bouche , que deux sacs de farine et un peu de riz j preuve que tout le reste n'était rien qu'un épouvantaiL
Le petit noinhre de soldats suisses qu'on lui avait envoyés étaient des hommes sûrs et disposés à se défendre ; les invalides ne l'étaient pas , il devait bien le savoir ; oaaais du moins n'aurai t-il pas dû les exposer à la peur de mourir de faim. Trop inférieur à sa position , et dans cet étourdisse^ ment dont la présence du péril frappe une tête faible, il le regardait d'un œil fixe, mais trouble, et plutôt immobile d'étonnement que de résolution*. Malheureusement cette prévoyance qui lui manquait , personne dans les cpnseils «t^^l'eutpour lui.
Pour. enivrer le peuple de son premier succès, on a outrément exalté , comme un exploit , l'attaque et la prise de la Bastille. Y(Aci ce que j'en ai appris de la bouche même de celui qui fut proclamé et porté en triomphe comme ayant conduit l'entreprise et comme çn étant le héros.
« La Bastille n'a point été prise de vive force „ ma dit le brave Élie; elle s'est rendue avant même d'être attaquée. Elle s'est rendue sur la parole que j'ai donnée, foi d'officier français^ et de la part du peuple , qu'il ne serait fait aucun mal à personne si on se rendait. » Voilà le fait dans sa simplicité , et tel qu'Ëlie me l'a attesté ; en voici les détails écrits sous sa dictée.
36^ M£MOlA£â.
Les avant*coùrs de la Bastille avaient été abandonnées. Quelques hommes déterminés ayant osé rompre les chaînes du pont-levis qui fermait la première , le peuple eu foule y était entré. De là, sourd à la voix des soldats qui , du haut des tours , s'abstenaient de tirer sur lui, et lui criaient de s'éloigner , il voulut se porter vers les murs du château. Ce fut alors qu'on fit feu sur lui; et mis en fuite , il se sauva sous les abris des avant-cours. Un seul .mort et quelques blessés jetèrent l'épouvante jusqu'à l'Hôtel-de-Ville , et l'on y vint au nom du peuple demander instamment que l'on fît cesser le carnage en employant la voie des députations. Il en arriva deux, l'une par l'arsenal et l'autre du côté. du faubourg Saint- Antoine. « Avancez , leur criaient les invalides du haut des tours , nous ne tirerons pas sur vous, avancez avec vos drapeaux. Le gouverneur va descendre , on va baisser le pont du château pour vous introduire, et nous donnerons des otages. » Déjà le drapeau blanc était arboré sur les tours, et les soldats y tenaient leurs fusils renversés en signe de paix; mais ni l'une ni l'autre députation n'osa s'avancer jusqu'à, la dernière avant-cour. Cependant la foule du peuple s'y pressait vers le pont-levis, en faisant feu de tous côtés. Les assiégés eurent donc lieu de croire que ces apparences de députation n'étaient qu'Une ruse pour les surprendre; et, après avoir inutilement crié au peuple de ne pas s'avancer, ils 3CÎ virent contraints de tirer à leur tour.