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Le peuple , repoussé une seconde fois ; et furieux d'avoir vu tomber quelques-uns des siens sous le feu de la place , s'en vengea selon sa coutume. Les casernes et les boutiques de Tavant-cour furent pillées; le logement du gouverneur fut livré aux flammes. Un coup de canon à mitrailles et une dé- Kîharge de mousqueterie avaient écarté cette foule de pillards et d'incendiaires , lorsqu'à la tête d'une douzaine de braves citoyens. Élie, s'avançantjus^ qu'au bord du fossé , cria qu'on se rendît , et qu'il ne serait fait aucun mal à personne. Alors il vit, par une ouverture du tabliei* dii pont-levis , une main passer et lui présenter un billet. Ce billet fut reçu au moyen d'une planche qu'on étendit sur le fossé; il était conçu en ces mots : « Nous avons •vingt milliers dé poudre; nous ferons sauter le château 9 si vous n'acceptez pas la capitulation. Signé , DE Launay. »
Élie, après avoir lu le billet, cria qull acceptait, «t du côté du fort toutes hostilités cessèrent. De Launay cependant , avant de ^e livrer au peuple, voulait que la capitulation fût ratifiée et si-» gnée à l'Hôtèl-de-ville, et que, pour garantir sa sûreté et celle de sa troupe, une gardé imposante les reçût et les protégeât; mais les malheureux invalides , croyant hâter leur délivrance , firent violence au gouverneur , eu criant de la cour , /a Bas-* tille se rend.
Ce fut alors que de Launay , saissant la mèche d'un canon, menaça, résolut peut-être d'allée
mettre le feu aux poudres. Les sentlueUes qui les gardaient lui présentèrent la baïonnette; et, malgré lui, sans plus de précaution ni de délai, il se vit forcé de se rendre.
D'abord le petit pont-levis du fort étant ouvert, Elie entra avec ses compagnons, tous braves gens , et bien déterminés k tenir sa parole. En le voyant, le gouverneur vint à lui, Tembrassa, et lui présenta son épée avec les clefs de la Bastille.
<K Je refusai , m'a-t il dit , son épée, €t je n'accep* tai que les clefs. » Les compagnons d'Élie accueil-* lirent l'état-major ef les officiers de la place avec la même cordialité, jurant de leur servir de garde et de défense; mais ils le jurèrent en vain.
Dès que le grand pont fut baissé ( et il le fut sans qu'on ait su par quelle main ) , le peuple se jeta dans la cour du cbàteau, et, plein de fiirîe, il se saisit de la troupe dés invalides. Les Suisses, qui n'étaient vêtus que de sarraux de toile, s'échappèrent parmi la foule ; tout le reste fut ar* rêté. Élîe et les honnêtes gens qui étaient entrés les premiers avec lui firent tous leurs efforts pour arracher des mains du peuple les victimes qu'eux^ mêmes ils lui avaient livrées; mais sa férocité se tint obstinément attachée à sa proie. Plusieurs de ces soldats , à qui on avait promis la vie , furent assassinés, d'autres furent traînés dans Paris comme des esclaves. Vingt-deux furent am^iés à la Grève, et , après des humiliations et des trâîtejnents inhumains, ils eurent la douleur de voir
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pendre deux de leurs camarades. Présentés à J'Hôtel-de-Ville, un forcené leur dit; « Vous avez fait feu Sipr vos concitoyens ; vous méritez d'être pendus, 0t vous le aérez sur-le-champ.» Heureusement les gardes françaises demandèrent grâce pour eux ; le peuple se laissa flédiir; mais il fut sans pitié pour les officiers de la place. De lidunay , arraché dçs bjras de ceux qui voulaient le sauver , eut la tête tranchée sous les murs de rHôtel-de-Ville. Au milieu de ses assassins, il 4^fendit sa vie avec lé courage du désespoir; m^is il succomba sous le noo^bre. Pelorme Salbmi, son major, fut égorgé de même. L'aide-majgr, Mirai , l'avait été près de la Bastille. Pernon, vieux lieutenant des invalides , fut ass^siné sur le port Saint-Paul, comme il ré-' tournait à l'hôtel. Un autre lieutenant^ Caron, fut couvert de blessures. La tête du marquis de Launay fut promenée dans Paris par cette même populace qu'il aurait foudroyée s'il n'en avait pas eu pitié.
Tels furent les exploits, de ceux qu'on a depuis appelés les héros et les vainqueurs de la Bastille. Le 1 4 juillet 1789, vers les onze heures du matin, le peuple s'y était assemblé ; à quatre heures quarante minutes , elle s'était rendue. A six heures et demie on pdrtait la tête du gouverneur en triomphe ai* Palais-Royal. Au nombre des vainqueurs qu'on a fait monter à huit cents, ont été mis des gens qui n'avaient pas même approché de la pl^ce*
Le peuple, après cette conquête , ivre de son
pouvoir, mais sans cesse nourri de soupçons et d'inquiétudes , et d'autant plus farouche qu'il frénaissait encore des dangers qu'il avait courus, ne montra plus que le caractère d'un tyran ombrageux et cruel. On devait savoir que, pour lui, de la licence au crime il n'y avait de barrière que la crainte des châtiments , et dans un temps de trou-^ ble et de sédition la défense de la Bastille était , pour le repos public, un objet de haute impor^ tance. On vient de vc^r à quel excès elle avait été délaissée. Ni Broglie , ministre et général , ni le conseil du roi , ni le parti des nobles , personne ne s'était avisé de savoir si la garnison en était sûre et suffisante; si elle avait du pain et des vivres, et si le commandant était un homme d'un courage assez froid et assez ferme pour la défendre. On l'avait supposée inutile ou inattaquable, ou plutôt on semblait l'avoir mise en oubli.
Il n'en est pas moins vrai que, si de Launay avait fait usage de son artillisrie, il eût épouvanté Paris. Il se souvint sans doute qu'il servait, un bon roi; et parmi le peuple chacun le savait conune lui.
Paris, au moment de l'attaque , s'était porté yers la Bastille ; les sexes et les âges, tout venait «e confondre autour de ses remparts hérissés de canons. Qu'est-ce donc qui les rassurait? Leroipeimetqiûort menace son peuple ; mais le roi ne veut pas que son peuple soit écrasé. Quelle leçon funeste on a donnée aux roi3 par l'exemple de celui-ci !