‹ Œuvres choisies de MarmontelChapitre 139 sur 165 · LIVRE XVII · texte numérisé non relu

LIVRE XVII

Ije soir, le peuple encore plus altéré de sang, poussé au crime par le crime , demande la tête de Flessellés^ qui, le matin, dit-il, lui a refusé des armes , et qui , d'intelligence avec la cour. Ta trahi ^ Ta trompé, et s'est joué de lui avec la dernière insolence ; et la Grève et l'Hôtel-de-Ville retentissaient . de ces clameurs; maïs le foyer de la fermentation et de la rage populaire j. ce n'était point la Grève , c'était le district de Saint-Roch , le quartier du Palftis-Royal : c'était là que Flesselles avait été proscrit.

Durant l'attaque de laBastille , le malheureuxavai t assisté au comité de l'Hôtel-de-Ville, assailli d'une troupe de brigands qui l'accablaient d'injures et qui lui annonçaient la mort. Après deuxheuresde silence et d'angoisses , il avait résolu de passer de la salle du comité dans la grande salle , pour demander au peu-^ pie à être entendu et jugé par l'assemblée géné*^ raie des électeurs, las de vivre, et voulant mourir plutôt que d'endurer une si cruelle agonie. En effet ^ c'était se livrer à une mort certaine que d'aller se jeter dans cette foule impitoyable. Il y passa , et il y prit séance dans le cercle des électeurs. Il se voyait couché en joue de toutes parts ; mais d'autres inoî-» dents ayant fait diversion à la fureur dont il était l'objet , il profita de ce relâche ; et se penchant vers un ecclésiastique qui était auprès de lui ( c'était Tabbé Fauchet), il lui tendit la main, le conjurant tout bas de se rendre à ta hâte au district Saint*Roch. « On y veut ma tête, ajouta-t-il, et c'est de là que

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partent toutes les accusations intentées contre moi. Allez j et dites-leur que je ne danande que le temps de me jttstifier. » Fauchet, s'étant ému pour lui d'un sentiment de compassion , alla implorer cette grace^ et l'implora inutilement. H s'agissait d'é* pouvanter ceui qui, comme Flesselles, se croi« raient par devoir attachés au parti du roi ; et, pour vaincre la probité par la terreur, il fallait encore des victimes. Le peuple n'était pas enfcore assez habitué au crime, et pour l'y aguerrir, on voulait l'y exercer. Lq district, conducteur de l'insurrection , fut donc inexorable , et Flesselles ne revit plus celui dont il attendait son salut.

Ici je dois faire observer quels étaient, à l'Hôtel-» de-Ville , ceux qu'on y envoyait demander la tête de Flesselles. <K C'étaient, nous dit un fidèle témoin, des hommes armés comme des sauvages ; et quels hommes ?'de ceux qu'on ne se souvient pas d'avoir jamais rencontrés au grand jour. D'où sortaient-^ ils? qui les avait tirés de leurs réduits ténébreux ?

€( A la tête du comité des électeurs , nous dit le même témoin, Flesselles marquait encore quelque assurance : on le vit jusqu'au moment fatal écoutant tout le monde avec un air d'empressement et d'affabilité si naturel, qu'il s'ea serait tiré, si le parti de le faire périr n'avait pas été pris irrévocablement. Il fut témoin de la joie féroce qu'on fit éclater à la vue de cette lance au bout de laquelle était la tète du gouverneur de la Bastille. Il fut témoin des efforts que firent , dans ces mo-

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ments ^ quelques bons citoyens pour arracher au peuple quelques-unes de ses victimes. Il entendit les cris de ceux qui demandaient que lui-même il leur fût livré. Cependant, parmi tant d'horreurs , hasardant tout pour s'échapper , et se croyant oublié un moment, il osa sortir de sa place et se glisser parmi la foule. Il l'avait percée en effet ; mais ceux qui l'avaient poursuivi dans cette salle, et qui sans doute avaient promis sa mort, le poursuivaient encore en lui criant : Au Palais-Royal ! au Palais-RoyaU Soit, leur dit-il en sortant; et , le moment d'après, sur l'escalier de l'Hotel-de-Ville, un de ces brigands lui cassa la tête d'un coup de pistolet. Cette t;ête fut aussi promenée dans Paris en triomphe, et ce triomphe fut applaudi. 11 en fut de même du meurtre des soldats invalides que l'on voyait égorger dans les rues , tant le délire de la fureur avait étouffé dans les âmes tout sentiment d'humanité I

« J'ai remarqué , ajoute mon témoin , en se servant d'une expression de Tacite que , si , parmi le peuple, peu de gens alors osaient le crime, plusieurs le voulaient, et tout le monde^ le souffrait. Ils n'étaient pas de la nation ces brigands qu'on voyait remplir l'Hôtel-de-Ville , les uns presque nus, est les autres bizarrement vêtus d'habits de diverses couleurs, hors d'eux-mêmes, et la plupart ou ne sachant ce qu'ils voulaient, ou demandant la mort des proscrits qu'on leur désignait , et la

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demandant d'un ton auquel , plus d'une fois , il ne fut pas possible de résister. »

Si l'assemblée nationale eût voulu pressentir les maux dont le royaume était menacé par cette effroyable anarchie ; si elle avait prévu l'impuissance où elle serait elle-même de faire rentrer dans les liens d'une autorité légitime cette béte féroce qu'elle aurait déchaînée; si ceux qui la flattaient avaient pensé qu'un jour peut -être eux-mêmes ils en seraient la proie, ils en auraient frémi d'une salutaire frayeur. Mais , pour se donner à soimême une autorité dominante, on ne songea qu'à désarmer celle, qui seule aurait pu tout sauver.

La bourgeoisie de Paris, se laissant aveugler sur ses intérêts véritables, se livra aux transports d'une joie insensée , quand il fut décidé que la Bastille serait ^détruite. On n'eût pas vu avec plus d'allé* gresse, sous le règne de Louis XI, les cages de fer se briser. L'histoire rendra cependant ce témoi-* gnage à la mémoire de Louis XVI , que, de sept prisonniers qui se trouvèrent à la Bastille , aucun n'y avait été enfermé sous son règne.

Tandis que la ville de Paris se déclarait hautement soulevée contre l'autorité royale, les moteurs de la rébellion triomphaient à Versailles , en paraissant gémir des malheurs et des crimes qu'ils avaient commandés; et, pour en effrayer le roi, ils l'en affligeaient tous les jours. « Vous déchirez de plus en plus mon cœur, leur dit-il enfin , par le récit que vous me faites des malheurs de Paris. Il n'est

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