‹ Œuvres choisies de MarmontelChapitre 15 sur 165 · LIVRE VIÎÎ · texte numérisé non relu

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sentait , et le peu de temps qu^il passa avec nous ne fut obscurci par aucun nuage. Il témoigna même à madame Filleul des sentiments assez affectueux. «Je vous laisse, lui dit -il, notre chère Julie ; il est bien juste qu'elle donne des soiii« à k santé de sa mère. Dans quelque temps je viendrai la reprendre , et j'espère trouver alors parfaitement rétablie cette santé qui nous est si précieuse à tous. » Il dit aussi des choses aimables à la comtesse de Séran, et il nous laissa tous persuadés qu'il s'en allait tranquille ; mais en lui le plus petit grain d'humeur était comme un levain qui fermentait bi^i vite , et dont l'aigreur se communiquait à toute la masse de ses pensées. Dès qu'il fut seul et livré à lui-même, il se représenta sa femme l'oubliant auprès de sa mère, et plus en liberté , se réjouissant avec nous de son éloignement. tu Elle ne i aimait points elle ne vUfait point pour lui, et il s'en fallait bien qu'il fût ce qiCelle aidait de plus cher au monde. » Telles étaient les réflexions qu'il roulait dans sa malheureuse tête. Il m'en avait fait phis d'une fois la triste confidence. Ses lettres (Cependant furent assez aimables durant tout son voyage , et jusqu'à son retour nous n'aperçûmes rien de ce qui se passait en lui. Laissons - le voyager , et parlons un peu de la vie qu'on menait à Aix-la-Chapelle.

Quoique madame Filleul , naturellement vive , volontaire et gourmande , fît , malgré nous , tout ce qu'il feUait pour retarder sa guériscm ^ la vertu

des eaux et des bains ne laissait pas de chasser encore les nouveaux principes d'acrimonie qu'elle faisait passer tous les jours dans son sang, avec des jus très-épicés et des ragoûts dont l'assaison-^ nement était un vrai poison pour elle. Comme elle se vantait d'être guérie , sans en être aussi persuadés qu elle , nous le croyions assez pour nous en réjouir. Ainsi nos dames se donnaient tous les amusements des eaux; je les partageais avec elles. L'après-dlner c'était des promenades, le soir c'était la danse à l'assemblée du Ridotto, où l'on jouait gros jeu; mais aucun de nous ne jouait. Les danses étaient toutes anglaises y et très-jolies et très-bien dansées. C'était pour moi un curieux spectacle que ces chaînes d'hommes et de femmes de toutes les nations du nord, Russes, Polonais, Allemands, Anglais surtout , réunis et mêlés par l'attrait commun du plaisir. Je n'ai pas besoin de vous dire que deux Françaises, d'une rare beauté , dont la plus vieille avait vingt ans , n'eurent qu'à se montrer pour s'attirer des soins et des hommages. Lors donc que le matin , à la promenade des eaux , ou quelquefois chez elles , on leur faisait la cour , j'avais des heures solitaires ; je les employais au travail ; je faisais les Incas.

Dans ce temps-là deux de nos évéques français vinrent aux eaux , et se trouvèrent logés dans notre voisinage. L'un, Broglie, évêque de Noyon, était malade ; l'autre l'accompagnait ; c'était Marbeuf , évéque d'Aulun , qui depuis a été ministre de la

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Feuille. L'auteur du livre que la Sorbonne- censurait dans ce moment* là fut pour eux un objet de curiosité. Us vinrent me voir, et m'invitèrent à faire ensemble des promenades. Je compris bien que ces prélats voulaient peloter avec moi , et comme le jeu tne plaisait assesjefisvolontiersleur partie.

Ils commencèrent , comme vous pensez bien, par me parler de- Bélisaire. Us s'attendaient à me trouver fort effrayé du décret que la Sorbonne allait fulminer contre moi-, et ils furent assez surpris de me voir si tranquille sous l'anathème. « Bélisaire, leur dîs-je^ est un vieux militaire^ honnête homme et chrétien dans l'ame , aimant sa religion de bon cœur et de bonne foi ; il en- croit tout ce qui lui est enseigné dans l'Évangile , et ne rejette que ce qui n'en est pas. Cestaux noirs fantômes de la superstition^ c'est aux monstrueuses horreurs du fanatisme que Bélisaire refuse sa croyance. J'ai proposé à* la Sorbonne de rendre cette distinction évidjente dans des notes explicatives que j'ajouterais à mon livre. Elle a refusé ce moyen de conciliation ; elle a voulu que le quinzième chapitre fut retranché d'un livre dont quarante mille exemplaires sont déjà répandus : demande puérile ; car l'édition tronquée et mise au rebut n'aurait lait que me ruiner. Enfin elle s'est obstinée à vouloir que je reconnusse le dogme de l'intolérance civile, le droit du glaive , le droit des proscriptions , des exils, des cachots , des poignards, des tortures et

des bûchers , pour forcer à croire à la religion de Tagneau , et dans l'agneau de FÉvangile je n'ai pas voulu reconnaître le tigre de l'inquisition. Je m'en suis tenu à la doctrine de Lactance , de Tertulien , de saint Paul et à l'esprit de l'Évangile. Voilà pourquoi la Sorbonne est actuellement occupée à fa* briquer une censure , où elle foudroiera Bélisaire , LactaRce , Tertulien , saint Paul et quiconque pense comme eux. Prenez garde à vous , messeigneurs y car vous pourriez bien être du nombre^ »

-^ a Mais de quoi se mêlent les philosophes , me dit l'évêque d'-\utun , de parler de théologie ? — De quoi se mêlent les théologiens , lui répliquai-je, de tyranniser les esprits , et d'exciter les princes à employer la force pour violenter la croyance ? Les princes sont-ils juges sur l'article de la doctrine et sur les objets de la fcH ? — Non , certes , me dit-il , les princes n'en sont pas les juges. — Et vous en faites les bourreaux ! ^^^ Je ne sais pas , reprit-il ^ pourquoi on accuse aujourd'hui les théologiens d'un genre de persécution qui ne s'exerce plus. Jamais l'Église n'a mis tant de modération dans l'usage de sa puissance. —* Il est vrai, monseigneur, lui dis-je, qu'elle en use plus sobrement; et, pour la conserver, elle l'a tempérée. — Pourquoi donc prendre, insista-t-ii, ce temps-là même pour l'attaquer .î*-^ Parce qu'on n'écrit pas seulement, répondis-je, pour le moment où l'on écrit; qu'il est à craindre que l'avenir ne ressemble au passé , et qu'on prend le moment où les eaux sout

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