‹ Œuvres choisies de MarmontelChapitre 18 sur 165 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

mariaient et se fondaient ensemble comme celles de l'arc-» en -ciel. Or, c'est de ce mélange harmonieux de sentiments et dé pensées que résulte le charme de la conversation. Un assentiment unanime ccHumence par être agréable et finit par être ennuyeux. Aussi madame Filleul disait-elle qu'elle aimait la contrariété ; qu'il n'y avait que cela de naturel et de sincère; que la nature n'avait rien ùÀi de pareil, ni deux œufs, ni deux feuilles d'arbres , ni deux esprits et deux caractères ^ et que , partout où l'on croyait voir une ressemblance constante de sentiments et d'opinions , il y avait dissimulation et complaisance de part ou d'autre , souvent même des deux côtés.

L'une des trois , madame de Séran , m'avait mis dans sa confidence , et cette confidence était de nature à donner lieu à d'intéressants téte-à-tête. Il , s'agissait pour elle de succéder, si elle l'avait voulu , à madame de Pompadour. Elle était en relation cofitinuefle avec le roi ; il lui écrivait par tous les courriers; et ces lettres et les réponses me passaient toutes sous les yeux. Voici comment s'était noué le fil de ce petit roman.

'Madame de Séran était fille. d'un M, de Bulioud, bon, gentilhomme, sans fortune, ci -devant gouverneur des pages du duc d'Orléans. Par une fatalité des plus étranges, et que je ne puis expliquer, cette jeune personne, dès l'âge de quinze ans, avait été l'objet de l'humeur violente et sombre de son père , et de l'aversion de sa mère. Belle

comme Tamour, et encore plu» intéressante par le charme de sa bonté et de sa naWe innocence que par Téclat de sa beauté , elle pleurait et gémissait dans cette situation si triste et si cruelle , lorsque son père prit tout-à-coup la résolution de la marier y en lui donnant pour dot sa place de gouverneur des pages qu il cédait à son gendre; Cet époux qu'il lui présenta était aussi un genUrlhomme d'ancienne race, mais n'ayant pour tout bien qu'une petite terre en Normandie. C'était peu d'être pauvre, M. de Séran était laid, et d'une laideur rebutante: roux, mal fait, borgne, etiui' dragon dans l'œil; d'ailleurs, le plus honnête et le meilleur des hommes. Lorsqu'il fut présenté à notre belle Adélaïde , elle en pâlit d'effroi , et le cœur lui bondit dé dégoût et de répugnance. La présence de ses parents lui fit dissimuler , tant qu'il lui fut possible, cette première impression^ mais M. de Séran s'en aperçut. Il demanda qu'il lui fut permis d'être quelques moments tête-à-tête avec elle, et, lorsqu'ils furent seuls : ce Mademoiselle , lui dit-il , vous me trouvez bien laid , et ma laideur vous épouvante; je le vois; vous pouvez l'avouer sans détour. Si vous croyez que cette répugnance soit invincible, parlez-moi comme à votre ami : le secret vous sera gardé ; je prendrai sur moi la rupture ; vos père et mère ne sauront rien de l'aveu que vous m'aurez fait. Cependant , s'il était possible de vous rendre supportables dans un mari ces disgrâces de la nature , et s'il ne &!**

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