LIVRE VIII. 5ï
elle. — Vous l'avez cependant gardée aussi longtemps qu'elle ^ vécu. — Oui, parce que la renvoyer, c'eût été lui donner la mort.». Cette naïveté n'était pas séduisante : aussi madame de Séran ne fut-elle jamais tentée de succéder à une femme que le roi n'avait gardée que par pitié.
Elle en était à ces termes avec lui , lorsqu'elle et moi nous quittâmes tout pour accompagner aux eaux notre amie malade et mourante.
Madame de Séran recevait régulièrement, tous les courriers, une lettre du roi, par l'entremise de Janel; j'en étais confident; je l'étais aussi des réponses, je l'ai été depuis , tant qu'a duré leur correspondance ; et je suis témoin oculaire de l'honnêteté de cette liaison. Les lettres du roi étaient remplies d'expressions qui ne laissaient rien d'équivoque, «Vous n'êtes que trop respectable!.... Permettez-moi de vous baiser les mains... permettez au moins, dans l'éloignement, que je vous embrasse. » Il lui parlait de la mort du dauphin, qu'il appelait notre saint héros , et lui dirait qu'elle manquait aux consolations dont il avait besoin sur une perte aussi cruelle. Tel était son langage, et il n'aurait pas eu la complaisance de déguiser ainsi le style d'un amant heureux. 3'aurai lieu de parler encore de ces lettres du roi , et de l'impression qu'elles firent sur un esprit moins facile à persuader que le mien. En attendant, j'observe ici que l«i roi , à son âge , n'était pas fâché de trouver à goûter les charmes d'une liaison de sentiment,
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d'autant plus piquante et flatteuse qu'elle lui était nouvelle , et que j sans compromettre son amoùrpropre , elle le touchait par l'endroit le plus délicat.
Quoique le bruit que faisait Bélisaire^ et la célébrité que les Contes nioraux avaient dans le nord de l'Europe , m'eussent déjà rendu assez remarqua^ ble parmi cette foule au milieu de laquelle je vivais , une aventure assez honorable pour moi m'attira de nouvelles attentions. Un matin, en passant devant la grande auberge où se tenait le Ridotto , je m'entendis appeler par mon nom. Je lève la tête , et je vois à la fenêtre d'où venait la voix un homme qui s'écrie, Cest lui-même^ et qui disparaît. Je ne l'avais pas reconnu; mais dans l'instant je le vois sortir de l'auberge, courir à moi et m'embrasser en disant: « L'heureuse rencontre! » C'était le prince de Brunswick. «Venez, ajouta-t-il^ que je vous présente ma femme; elle va être bien contente. » Et, en entrant chez elle : « Madame, lut dit41, vous désiriez tant de connaître l'auteur de BéUsaire et des Contes moraux! le voici, je vous le présente. » Son altesse royale , sœur du roi d'Angleterre, me reçut avec la même joie et la même cordialité dont le prince me présentait. Dans ce moment , les magistrats de la ville les attendaient à la fontaine , pour la faire ouvrir devant eux et leur montrer la concrétion de soufre pur qui se formait en stalactique sous la pierre du réservoir ; espèce d'honneur qu'on ne rendait qu'à des per-