LIVRE Vllt. 6l
renfermé chez lui comme dans une boife. Son cabinet n'était ouvert qu'à des personnes considérables ou à de fameux connaisseurs. Je n'étais rien de tout cela; mais, après avoir pris une idée de son caractère, j'espérai l'amener à me bien recevoir. Je me fis présenter à lui. « Ne vous étonnez pas, lui dis-je, monsieur le chevalier, qu'un homme de lettres qui fréquente à Paris les artistes les plus célèbres et les amateurs des beaux-arts, veuille pouvoir leur dire des nouvelles d'un homme pour lequel ils ont tous l'estime la plus distinguée. Ils sauront que j'ai passé à Bruxelles, et ils ne me pardonneraient pas d'y avoir passé sans vous avoir vu et sans m'être' informé de l'état de votre santé. — Ah ! monsieur , me dit-il , ma santé est bien misérable ; » et il entra dans des détails de ses maux de nerfs, de ses vapeurs , de la faiblesse extrême de ses organes. Je l'écoutai , et , après lui avoir bien recommandé de se ménager, je voulus prendre congé de lui. a £h quoi ! monsieur, me dit-il, vous en irez-vous sans jeter un coup-d'œil. sur mes tableaux ? — Je ne m'y connais pas , lui dîs-je , et je ne vaux pas la peine que vous prendriez de me les montrer. » Cependant , je me laissai conduire, et le premier tableau qu'il me fit remarquer fut un très - beau paysage de Berghen. « Ah ! j'ai pris d'abord, m'écriai-je, ce tableau pour une fenêtre par laquelle je voyais la campagne et ces beaux troupeaux. — Voilà , me dit-il avec
ravissement , le plus bel éloge que Ton ait fait de ce tableau. » Je témoignai la même surprise et la même illusion en approchant d'un cabinet de glace où était enfermé un tableau de Rubens qui représentait ses trois fenjmes, peintes de grandeur naturelle; et, ainsi successivement , je. parus recevoir de ses tableaux les plus resnarquables l'impression de la vérité. Il ne se lassait point de renouveler mes surprises : je l'en laissai jouir tant qu'il voulut , si bien qu'il finit par me dire que mon instinct jugeait mieux ses tableaux que les lumières de bien d'autres qui se donnaient pour connaisseurs, et qui examinaient tout, mais qui ne sentaient rien.
A Valenciennes ^ une curiosité d'un autre genre manqua de me porter malheur. Gomme nous étions arrivés de bonne heure dans cette place, je crus pouvoir employer le reste de la soirée à me promener sur le rempart pour voir les fortifications. Tandjis que je les parcourais , un officier de garde , à la tête de sa troupe , vint à moi et me dit brusquement : « Que faites-vous là ? — Je me promène, et je regarde ces belles fortifications. — Vous ne savez donc pas qu'il est défendu de sepromener sur ces remparts , et d'examiner ces ouvrages ? — Assurément je l'ignorais. — ^ D'où êtesvous ? — De Paris. — Qui êtes - vous ? — Un homme de lettres, qui , n'ayant jamais vu de place de guerre que dans des livres , était curieux d'en voir une en réalité. — Où logez-vous ?» Je nom-