‹ Œuvres choisies de MarmontelChapitre 28 sur 165 · LIVRE VI If · texte numérisé non relu

LIVRE VI If

mai l'auberge et les trois dames que j'accompagnais ; je dis aussi mon nom. <c Vous avez l'air d'être de bonne foi, dit-il enfin, retirez * vous. » Je ne me le fis pas répéter.

Comme je racontais mon aventure à nos dames, nous vîmes arriver le major de la place , qui , se trouvant heureusement un ancien protégé de madame de Pompadôur, venait rendre ses devoirs à la belle-sœur de sa bienfaitrice. Je le trouvai instruit de ce qui venait de m'arriver. Il me dit que j'étais encore bien heureux qu'on ne m'eût pas mis en prison ; mais il m'offrit de me mener lui-même, le lendemain matin , voir tous les dehors de la place. J'acceptai son offre avec reconnaissance, et j'eus le plaisir de parcourir l'enceinte de la ville , tout à loisir, et sans danger.

Peu de temps après notre arrivée à Paris , nous eûmes la douleur de perdre madame Filleul. Jamais mort n'a été plus courageuse et plus tranquille. C'était une femme d'un caractère très-singulier, pleine d'esprit, et d'un esprit-dont la pénétration, la vivacité , la finesse ressemblaient au coup-d'œil du lynx ; elle n'avait rien qui sentit ni la ruse ni l'artifice. Je ne lui ai jamais vu ni les illusions ni les vanités de son sexe : elle en avait les goûts , mais simples , naturels, sans fantaisie et sans caprice. Son ame était vive, mais calme; sensible assez pour être aimante et bienfaisante , mais pas asse^ pour être le jouet de ses passions. Ses inclinations étaient douces, paisibles et constantes;

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elle s'y livrait sans faiblesse , et ne s'y abandon^ nait jamais; elle voyait les choses de la vie et du inonde comme un jeu qu'elle s'amusait à voir jouer, et auquel il fallait dans l'occasion savoir jouer soimême , disait-elle , sans y être ni fripon , ni dupe : c'était ainsi qu'elle s'y conduisait , avec peu d'attention pour ses intérêts propres , avec plus d'application pour les intérêts de ses amis. Quant aux événements , aucun ne l'étonnait ; et dans toutes les situations elle avait l'avantage du sang-froid et de la prudence. Je ne doute pas que ce ne fut elle qui eût mis madame de Séran sur le chemin de la fortune; mais elle ne fit que sourire à l'ingénuité de cette jeune femme , lorsqu'elle lui entendit dire que , même dans un roi , fut-il le roi du monde , elle ne voulait point d'un amant qu'elle n'aimerait pas. a On t'en fera , lui disait-elle , des rois dont tu sois amoureuse ; on te donnera des fortunes où l'on n'ait que la peine de prendre du plaisir. — Vraiment , disait la jeune femme , vous voudriez bien tous que je fusse toute-puissante, pour n'avoir qu'à me demander tout ce qui vous ferait envie ; mais, pendant que vous vous amuseriez ici, je m'ennuierais là-haut et j'y mourrais de chagrin, comme madame de Pompadour. -^ Allons , mon enfant , soyons pauvres , lui disait madame Filleul , je semis à ta place aussi béte que toi ; » et le soir nousmsuigions gaîment le gigot dur , en nous moquant des grandeurs humaines. Ainsi , sans s'émouvoir de la vue et des approches de la mort , elle

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