‹ Œuvres choisies de MarmontelChapitre 29 sur 165 · LIVRE Vlll · texte numérisé non relu

LIVRE Vlll

sourit à son amie en lui disant adieu , et son trépas ne fut qu'une dernière défaillance.

A mon retour d'Aix-la-Chapelle , j'avais trouvé la censure de la Sorbonne affichée à la porte de l'Académie , et à celle de madame Geoffrin. Mais les suisses du Louvre semblaient s'être entendus pour essuyer leurs balais à cette pancarte. La censure et le mandement de Tarchevêque étaient lus en chaire dans les paroisses de Paris, et ils étaient conspués dans le monde. !Ni la cour, ni le parlement ne s'était mêlé de cette affaire : on me fit dire seulement de garder le silence ; et Bélùaire continua de s'imprimer et de se vendre avec privilège du roi. Mais un événement plus affligeant pour moi que lés décrets de la Sorbonne m'attendait à Maisons , et ce fut là qu'en arrivant j'eus besoin de tout mon courage.

J'ai parlé d'une jeune nièce de madame Gaulard, et de la douce habitude que j'avais prise de passer avec elles deux les belles saisons de l'année, quelquefois même les hivers. Cette habitude entre la nièce et moi s'était changée en inclination. Nous n'étions riches ni l'un ni l'autre ; mais , avec le crédit de notre ami Bouret , rien n'était plus facile que de me procurer, ou à Paris, ou en province, une assez bonne place pour nous mettre à notre aise. Nous n'avions fait confidence à personne de nos désirs et de nos espérances; mais, à la liberté qu'on nous laissait assemble, à la confiance tranquille avec laquelle madame Gaulard elle-même

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regardait notre intimité , nous ne doutions pa$ qu'elle ne nous fût favorable, Bouret , surtout , seipblait si bien se complaire à nous voir de bonne intelligence , que je me croyais sûr de lui ; et , dès que je lui aurais ramené son intime amie en bonne santé 9 comme je l'espérais , je comptais l'engager à s'occuper de ma fortune et de mon mariage.

Mais madame Graulard avait un cousin qu'elle aimait tendrement , et dont la fortune était faite. Ce cousin , qui était aussi celui de la jeune nièce , ei^ devint amoureux , la demanda en mon absence, et l'obtint sans difficulté. Elle , trop jeune , trop timide pour déclarer une autre inclination , s'engagea si avant , que je n'arrivai plus que pour assister k la noce. On attendait la dispense de Rome pour aller à l'autel ; et moi , en qualité d'ami intime de la maison, j'allais être témoin et confident de tout. Ma situation était pénible ; celle de la jeune personne ne l'était guère moins; et, quelque bonne contenance que nous eussions résolu de faire , j'ai peine à concevoir comment notre tristesse ne nous trahissait pas aux yeux de la tante et du futur époux. Heureusement , la liberté de la campagne nous permit de nous dire quelques mots consolants, et de nous inspirer mutuellement le courage dont nous avions tant de besoin. En pareil cas , l'amour désespéré se sauve entre les bras de l'amitié ; ce fut notre recours. Nous nous promîmes donc , au moins , d'être amis toute notre vie ; et , tant qu'on laissa nos deux cœurs se

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