LIVRE IX
mots trop amers et trop légers qui lui échappèrent sur cette amie absente : « RespectezJa , monsieur, lui dit sa femme ; vous le devez pour elle , vous le devez pour moi , et je veux bien vous dire que .vous ne l'offenserez jamais sans me blesser au cœur. »
Il est vrai que , dans l'intimité de ces deux femmes, tout le soin de madame de Séran s'employait à inspirer à son amie de la douceur, de la complaisance, et , s'il était possible , de l'amour pour un homme qui avait , lui disait-elle , des qualités aimables , et dont il ne fallait que tempérer la violence et adoucir l'humeur pour en faire un très-bon mari.
Un peu de force et de fierté ne laissait pas d'être nécessaire avec un homme qui , ayant lui-même de la franchise et du courage , estimait dans un caractère ce qui était analogue au sien. Nous prîmes donc avec lui le ton d'une raison douce , mais ferme ; et je remplis si bien entre eux l'office de conciliateur, qu'en les quittant je les laissai d'un bon accord ensemble. Mais j'en avais assez vu , et surtout assez appris dans les confidences que me £aiisait la jeune femme , pour juger que ces deux époux , en s'estimant l'un l'autre, ne s'aimeraient jamais.
Au printemps suivant , je fus encore de leur voyage en Touraine. Dans celui-ci , j'eus le plaisir de voir M. de Marigny pleinement réconcilié avec madame de Séran ; hormis quelques moments d'hu» meur jalouse sur Fintimité des deux femmes , il
fut assez aimable entre elles. A mon égard , il était si content de m'avoir pour médiateur , qu'il m Wfrit, en pur don , pour ma vie, auprès de Ménars, une jolie maison de campagne. Un petit bosquet, un jardin , un ruisseau de l'eau la plus pure , une retraite délicieuse située au bord de la Loire , rien de plus séduisant ; mais ce don était une chaîne , et je n'en voulais point porter.
A mon retour , ce fut à Maisons que je me rendis. Cette retraite avait pour moi des charmes ; j'aimais tout ce qui l'habitait, et je me flattais d'y être aimé. Je n'aurais pas été plus libre et plus à mon aise chez moi. Lorsque quelqu'un de mes amis voulait me voir, il venait à Maisons, et il y éiait bien reçu. Le comte de Creutz était celui qui s'y plaisait le plus et qu'on y goûtait davantage ^ parce qu'avec les qualités les plus rares du côté de l'esprit, il était simple et bon.
Un bosquet, près d'Alfort, était le lieu de repos de nos promenades. La son arae se dilatait et se déployait avec moi. Les sentiments dont il était rempli^ les tableaux que l'observation et l'étude de la nature avaient tracés dans sa mémoire, et dont son imagination était comme une riche et vaste galerie , les hautes pensées que la méditation lui avait fait concevoir et que son esprit répandait dans le mien avec abondance , soit qu'il parlât de politique ou de morale, des hommes ou des choses, des sciences ou des arts , me tenaieiTt des heures entières attentif et comme en-