LIVRE IX
chanté. Sa patrie et son roi , la Suéde et Gustave , objets de son idolâtrie , étaient les. deux sujets dont il m'entretenait le plus éloquemmerit et avec le plus de délices. L'enthousiasme avec lequel il m'en faisait l'éloge s'emparait si bien de mes es-^ prits et de mes sens, que, volontiers, je l'aurai» suivi au-delà de la mer Baltique.
L'un de ses goûts les plus passionnés était l'amour de la musique ^ et la bienfaisance était l'ame de toutes ses autres vertus.
Un jour il vint me conjurer , au nom de notre amitié, de tendre la main à un jeune homme qui était, disait-il, au désespoir et sur le point de se noyer, si je ne le sauvais. «C'est un musicien, ajouta-t-il, plein de talent, et qui ne demande qu'un joli opéra-comique pour faire fortune à Paris. Il vient d'ItaUe; il a fait à Genève quelques essais. Il arrivait avec un opéra fait sur l'un de vos contes {les Mariages samnites) ; les directeurs de ropéra l'ont entendu , et ils l'ont refusé. Ce malheureux jeune homme est sans ressource ; je lui ai avancé quelques louis; je ne puis faire plus; et pour dernière grâce , il m'a prié de le recomman* der à vous. »
Jusque-là je n'avais rien fait qui approchât dé Vidée que je croyais avoir conçue d'un poème français analogue à la musique italienne ; je ne croyais pas même en avoir le talent , mais pour plaire au comte de Creutz, j'aurais entrepris l'im-^ possible.
ya MEMOIRES.
J'avais sur ma table, dans ce moment , u n conte de Y o\taiTe(f Ingénu) ; je pensai qu'il pouvait me fournir le canevas d'un petit opéra comique. « Je vais, dis-je au comte de Creulz, voir si je puis le mettre en scène , et eh tirer des sentiments et des peintures qui soient favorabfles au chant. Revenez dans huit jours , et amenez-moi ce jeune homme.»
La moitié de mon poème était faite lorsqu'ils arrivèrent. Grétry en fut transporté de joie, et il alla commencer son çuvrage , tandis que j'ache^ vais le mien. Le Huron eut un plein succès; et Grétry, plus modeste et plus reconnaissant qu'il ne l'a été dans la suite, ne trouvant pas sa réputation assez bien établie encore , me supplia de ne pas l'abandonner. Ce fut alors que je fis Lucile.
Par le succès encore plus grand qu'eut celle-ci ^ je m'aperçus que le public était disposé à goûter un spectacle d'un caractère analogue à celui de mes Contes \ et avec un musicien et des acteurs en état de répondre à mes intentions , voyant que je pouvais fofmer des tableaux dont les couleurs et les nuances seraient fidèlement rendues , je pris moi-même un goût très-vif pour cette espèce de création ; car je puis dire qu'en relevant le caractère de l'opéra-comique, j'en créais un genre nouveau. Après Lucile^ je fis SjliHiin; après Syhain , VAini de la Maison et Zéinire et Azor; et nos sue* ces à l'un et à l'autre allèrent toujours en croissant. Jamais travail ne m'a donné des jouissances plus pures. Mes acteurs de prédilection , Clairval , Cail-