‹ Œuvres choisies de MarmontelChapitre 33 sur 165 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

lot, madame la Ruette, étaient les maîtres de leur théâtre. Madame la Ruette nous donnait à dîner. Là je lisais mon poème et Grétry chantait sa musique. L'un et l'autre étant approuvés dans ce petit conseil, tout se préparait pour mettre l'ouvrage au- théâtre, et, après deux ou trois répétitions , il était donné.

La sincérité de nos acteurs, à notre égard, était parfaite; soit pour leurs rôles, soit pour leur chant, ils savaient ce qu'il leur fallait, et ils avaient un pressentiment des effets, plus infaillible que nous-mêmes. Pour moi, je n'hésitais jamais à déférer à leurs, avis ; quelquefois même ils m'accusaient d'être trop docile à les suivre. Par exemple, dans l'intervalle de Lucile à Sylvain , j'avais fait un opéra- comique en «trois actes de celui de mes Contes qui a pour titre le Connaisseur, J'en fis lecture au petit comité. Grétry en fut charmé; madame la Ruette et Clairval applaudirent ; mais Caillot fut froid et muet. Je le pris en particulier. « Vous n'êtes pas content, lui dis-je; parlez-moi librement; que pensez-vous de ce que vous venez d'entendre? — Je pense, me#dit-il, que ce n'est qu'un diminutif de la Métronlame ; que le ridicule du bel - esprit n'est pas assez piquant pour un parterre comme le nôtre, et que cet ouvrage pourrait bien n'avoir aucun succès. » Alors revenant vers la cheminée où était notre monde:

« Madame, et vous , messieurs , leur dis-je , nous sommes tous des bêtes; Caillot seul a raison: » et

je jetai mon manuscrit au feu. Ils s'écrièrent que Caillot me faisait faire une folie. Grétry en pleura de douleur, et en s'en allant avec moi, il me pa« rut si désolé , qu'en le quittant j'avais la tristesse dans l'âme.

L'impatience de le tirer de l'état où je l'avais vu m'ayant empêché de dormir, le plan et les premières scènes de Syhain furent le fruit de cette insomnie. Le matin je les écrivais, quand je vis arriver Grétry. a Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit; me dit-il. — Ni moi non plus, lui dis-je. Asseyezvous , et m'écoutez. » Je lui lus mon plan et deux scènes. «Pour le coup, ajoutai -je, me voilà sûr de ma besogne , et je vous réponds du succès. » Il se saisît des deux premiers airs, et il s'en alla consolé.

Ainsi s'employaient mes loisirs, et le produit d'un travail léger augmentait tous les ans ma petite fortune ; mais elle n'était pas assez considérable pour que' madame Gaulard eût pu y voir ud établissement convenable à sa nièce ; elle lui donna donc un autre mari , comme je l'ai dit; et bientôt cette société , que j'tvais cultivée avec tant de soin, fut rompue. Un autre incident me jeta dans des sociétés nouvelles.

Il était naturel que l'aventure de Bélisaire eût un peu refroidi madame Geoffrinsur mon compte, et que , plus ostensiblement tournée à la dévotion, elle eût quelque peine à loger chez elleun auteur censuré. Dès que je pus m'en apercevoir, je pré-

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