‹ Œuvres choisies de MarmontelChapitre 41 sur 165 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

parce qu'ils étaient , par Tétat , chargés de celé* brer la' gloire des héros.

« Et aujourd'hui , me demanda-t-on , qui empêche le poète de revêtir ce caractère antique , et de le consacrer à ce ministère public ? » Je répondis que, s'il y avait, comme autrefois, des fêtes, des solennités , où le poète fût entendu , la pompe de ces grands spectacles lui élèverait l'ame et le génie. Pour exemple, je supposai l'apothéose de Voltaire, et, sur un grand théâtre, au pied de sa statue , mademoiselle Clairon récitant des vers à la louange de cet homme illustre: « Croyez- vous , demandai-je , que l'ode , destinée à cet éloge solennel, ne prît pas, dans l'esprit et dans l'ame du poète , un ton plus vrai , plus animé que celle qu'il compose froidement dans son cabinet ? » Je vis que cette 4dée faisait son impression , et mademoiselle Clairon surtout en parut vivement émue. De-là me vint le projet de faire, pour essai, cette ode que vous trouverez dans le recueil de mes poésies.

En la lisant, mademoiselle Clairon sentit que son talent y pouvait suppléer au mien , et voulut bien prêter encore à mes vers le charme de l'illusion qu'elle savait si bien répandre.

Un soir donc que la société était assemblée dans son salon , et qu'elle avait fait dire qu'on l'attendît, comme nous parlions de Voltaire , tout-à-coup un rideau se lève , et , à côté du buste de ce grsfnd homme , mademoiselle Clairon , vêtue en prétresse d'Apollon, une couronne de laurier à la main , com-

tfi MÉMOIRES.

nience k réciter cette ode avec Pair de Finspiration , et du ton de Tenthousiasme. Cette petite fête eut depuis le mérite d'en fiadre imaginer une plus solennelle , et dont Voltaire fut témoin.

Peu de temps après, le comte de Yalbelle^ amant de mademoiselle Clairon ^ enrichi par la mort die MD frère aine , étant allé jouir de sa fortune dans la Tille d'Âix , en Provence , et le prince d'Anspach s^étant pris de belle passion pour notre princesse de théâtre , elle fut obligée de prendre une maison pins ample et plus commode que celle où nous logions ensemble. Ce fut alors que j'allai occuper, chez la comtesse de Séran , l'appartement qui m'était réservé , et ce fut là que M. Odde vint passer une année avec moi.

J'aurais voulu me retirer avec lui à Bort ; et , pour cela, j'avais en vue un petit bien à deux pas de la ville, où je me serais fait bâtir une cellule. Heureusement ce bien fut porté à un prix si haut qu'il passait mes moyens , et il fallut y renoncer. Je me laissai donc aller encore à la société de Paris , et surtout à celle des femmes , mais résolu à me préserver dé toute liaison qui pût altérer mon repos.

Je faisais ma ccHir à la comtesse de Séran aussi assidûment qu'il m'était possible , sans lui être importun. Elle avait la bonté de vouloir que j'sdlasse passer le printemps avec elle en Normandie, dans son petit château de la Tour, qu'elle embellissait. Je l'y accompagnais. Que n'aurais-je pas

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