‹ Œuvres choisies de MarmontelChapitre 42 sur 165 · LIVRE IX, M · texte numérisé non relu

LIVRE IX, M

quitté pour elle ? Tout ce que peut avoir de charme Tamitié d'une femme et sa société la plus intime j sans amour , je. le trouvais auprès de celle-ci. Certainement , s'il eût été possible d'être amoureux sans espérance , je l'aurais été de madame de Séran; mais elle me marquait la limite des sentiments qu'elle avait pour moi et de ceux qu'il m'était per-^ mis d'avoir pour elle , avec tant d'ingénuité , qu'il n'arrivait pas même à mes désirs d'aller au-<ielà.

J'étais aussi lié d'amitié pure et simple avec des femmes qui » sur le déclin de leur âge , n'avaient pas cessé d'être aimables *, et dont Fontenelle au^ rait dit : On voit bien qtte V amour a pcLSsé par ^là. Je n'avais pas pour elles cette vénération qui n'est réservée qu'à la vertu ; mais elles m'inspiraient un sentiment de bienveillance qui ne m'y attachait guère moins , et qui les flattait davantage. J'étais touché de voir la beauté vieillissante s'attrister devant son miroir de n'y plus retrouver seà charmes. Celle de mes amies qui s'affligeait le .plus de cette perte irréparable , c'était madame de L. P***. Elle me rappelait ^ dans sa mélancolie, ces paroles d'une beauté célèbre dans la Grèce , suspendant son mi^ roir au temple de sa divinité :

Je le donne à Vénns , puisqu'elle est toujours belle ;

Il redouble trop mes ennuis.

Je ne saurais me voû^ dans ce miroir £dèle , Ni telle <pie je fus , ni telle que je suis.

Le cœur le plus sensible , le plus délicat, le plus aimant était celui de madame ^eii. P***. Sans avoir

Mémoires , //. ^

la prétention de la dédommager de ce que les ans lui avaient fût perdre > je cherchais à l'en consoler par tOTs les soins d'un ami raisonnable et tendre ; et, comme un malade docile, elle acceptait tous les soulagements que lui présentait ma raison; Elle avait même prévenu mes conseils, en essayant de faire diversion à ses ennuis par le goût de l'é* tude , et ce goût charmait nos loisirs.

Dans le premier éclat de sa beauté, personne ne s'était douté qu'elle eût autant d'esprit qu'elle en avait reçu de la nature : elle l'ignorait elle-même. Tout occupée de ses autres charmes, et nerévaot qu'à ses plaisirs , sa mollesse et son indolence làis* saient comme endormie au fond de sa pensée une foule de perceptions délicates, fines et justes, qui s'y étaient logées, pour ainsi dire, à son insu, et qui , dans le triste loisir qu'elle avait eu e^fin de se les rappeler , semblaient éclore en foule et comme d'elle-mémes. Je les. voyais dans nos entre* tiens se réveiller et se répandre avec beaucoup de grâce et de facilité. Elle suivait , par complaisance , mes études et mon travail; elle m'aidait dans» mes recherches; mais, tandis que son esprit s'ioccupait^ son cœur était vjde ; c'était là son tourmenta Toute sa sensibilité se porta vers notre amitié mutuelle; et, renfermée dans les limites des seuls sentiments qui convenaient à son âge et au mien, elle n'en devint que plus vive. Soit à Paris , soit à là campagne, j'étais le plus assidu qu'il m'était possible auprès d'elle. Je quittais même assez souvent pour

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