‹ Œuvres choisies de MarmontelChapitre 47 sur 165 · LIVRE IX. 1 l · texte numérisé non relu

LIVRE IX. 1 l

que je m'étais faite d'un poème lyrique français , réalisée ou sur le point dé l'être par un habile musicien. Ce musicien ne savait pas deux mots de français; je me fis son maître de langue, a Quand serai-je en état, me dit^il en italien , de travailler à cet ouvrage? — Demain matin, » lui dis-je, et dès le lendemain je me rendis chez lui.

Figurez-vous quel fot pour moi le travail de son instruction : vers par vers , presque mot pour mot , il fallait lui tout expliquer; et' lorsqu'il avait bien saisi le sens d'un morceau , je le lui déclamais , en marquant bien l'accent, la prosodie, la cadence des vers, les repos, les demi -repos, les articulations de la phrase; il m'écoutait avidement, et j'avais le plaisir de voir que ce qu'il avait entendu était fidèlement noté. L'accent de la langue et le nombre frappaient si juste cette excellente oreille, que presque jamais, dans sa musique, ni l'un ni l'autre n'étaient altérée. Jl avait , pour saisir les plus délicates inflexions de la voix, une sensibilité si prompte , qu'il exprimait jusqu'aux nuances les plus fines du sentiment.

C'était pour moi un plaisir inexprimable de voir s'exercer sous mes yeiix un art , ou plutôt un génie , dont jusque-là je n'avais eu aucune idée. Son harmonie était datas sa tête. Son orchestre et tous lès effets qu'il produirait lui étaient présents. Il écrivait son chant d'un trait de plume, et lorsque le dessin en était tracé, il remplissait toutes les parties des instruments ou de la voix, distribuant

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les traits de mélodie et d'harmonie, ainsi qu'un peintre habile aurait distribué sur la toile les couleurs et les ombres pour en composer son tableau. Ce tratail achevé , il ouvrait son clavecin , qui jusque-là lui avait servi de table , et j'entendais alors un air , un duo, un chœur complet dans toutes ses parties , avec une vérité d'expression , une intelligence , un ensemble , une magie dans les accords qui ravissaient l'oreille et l'amjî.

Ce fiit là que je reconnus l'homme que je cherchais 9 l'homme qui possédait son art et le maîtrisait à son gré ; et c'est ainsi que fut composée cette musique de Roland qui ,» en dépit de la cabale , eut le plus éclatant succès.

En attendant , et à mesure que l'ouvrage avançait, les zélés amateurs delà bonne musique , à la tête desquels étaient l'ambassadeur de Naples et celui de Suède ^ se ralliaient autour du davecin dé Piccini pour entendre tous les jours quelque scène nouvelle ; et tous les jours ces jouissances me dédommageaient de mes peines.

Parmi ces amateurs de la musique se distinguaient MM. Morellet, mes amis personnels, et les amis les plus officieux que Piccini eût trouvés en France. C'était par eux qu'en arrivant il avait été accueilli , logé, meublé , pourvu des premiers besoins de la vie. Ils n'y épargnaient rien , et leur maison était la sienne. J'aimais à croire que de liôus voir associés ensemble , c'était pour eux un motif de plus de l'intérêt qu'ils prenaient à lui; et, entre

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