LIVRE X
}>eàux , et , renonçant à son emploi , se fut retiré dans sa patrie^ mon avenir , si serein jusqu'alors , s'obscurcit à mes yeux ; je ne vis plus pour moi que les dangers du mariage, ou que la solitude d'un triste célibat et d'une vieillesse abandonnée)
Je redoutais dans le mariage des chagrins domestiques qu'il m'aurait été impossible d'eissuyer sans mourir, et dont je voyais mille exemples; mais un malheur plus effrayant encore était celui d'un vieillard obligé , ou d'être le rebut du monde, en y traînant une eimuyeuse et infirme caducité, ou de rester seul délaissé, à la merci de ses valets,, livré à leur dure insolence et à leur servile domination.
Dans cette situation pénible, j'avais tenté plus d'une fois de me donner une compagne , et d'adopter une famille qui me tînt lieu de celle que la mort avait moissonnée autour [de moi ; mais , par une heureuse fatalité, aucun de mes projets ne m'avait réussi , lorsque je vis arriver à Paris la sœur et. la nièce de mes amis MM. Morellet : ce fut un coup du Ciel.
Cependant tout aimables qa'elles me semblaient l'une et l'autre, la mère, par un caractère de franchise , de cordialité , de bonté ; la fille , par un air de candeur et de modestie qui, joint à la beauté , l'embellissait encore ; toutes les deux , par un langage où j'aperçus, sans peine autant d'esprit que de raison, je n'irqaginais pas qu'à cinquante ans, passés je fusse un mari convenable
I l8 MÉMOIRES.
à une personne qui n'avait guère que dix • huit ans. Ce qui m'éblouissait en elle y* cette fleur de jeunesse, cet éclat de beauté, tant de charmes que la nature avait à peine achevé de former , était ce qui devait éloigner de moi Tespérance , et avec Fespérance, le désir de la posséder.
Je ne vis donc pour moi , dans cette agréable aventure , que l'avantage d'une nouvelle et char- ' mante société.
Soit que madame de Montigny fut prévenue en ma faveur, soit que ma bonhomie lui convînt au pi^emîer abord , elle fut bientôt avec Fami de ses frères comme avec un ancien ami qu'elle-même aurait retrouvé. Nous soupâmes ensemble. La joie qu'ils avaient tous d'être réunis anima ce souper. J'y pris la même part que si j'eusse été l'un des leurs. Je fus invité à dîner pour le lendemain , et successivement se forma l'habitude de nous voir presque tous les jours.
Plus je causais avec la mère, plus j'entendais parler la fille, plus je trouvais à l'une et à l'autre ce naturel aimable qui m'a toujours charmé. Mais, encore une fois, mon âge, mon peu de fortune, ne me laissaient voir pour moi aucune apparence au bonheur que je présageais à l'époux de mademoiselle de Montigny; et plus de deux mois s'étaient écoulés sans que l'idée me fût venue d'aspirer à ce bonheur-là.
Un matin, l\in de mes amis, et des amis de MM. Morellet, l'abbé Maurv , vint me voir^ et me
tlYRE X. f 19
dit : « Voulez-vous que je vous apprenne une nouvelle ? Mademoiselle de Montigny se marie. — *Elle se marie ? avec qui ? -^ Avec vous. — Avec moi ! — Oui, avec vous-même, — Vous êtes fou, ou vous rêvez. — Je ne rêve point, et ce n'est point une folie; c'est une cl^ose trèsi-sensée , et dont aucun de vos amis ne doute. »
«ÉcQutez-moi, lui dis-je, et croyez-moi, car je VQUS parle sérieusement. Mademoiselle de Men^tigny est charmante ; je la crois accomplie , et c*est pour cela merne que je n'ai jamais eu la folle idée de prétendre au bohheqr d'être son épouic — -Eh bien! vous le jprez sans y avoir prétendu. — A mon âge! — Bon! à votre âge! Vous êtes jeune encore , et en pleine santé. » Alors le voilà qui dé^ ploie toute sqn éloquence à me prouver que wen n'était plus çonvenal^le; que je serais aimé; que nous ferions un bon ménage; et , d'un ton de pro<«* phète , il m'annonça que nous aurions de beaux enfants.
Après cette saillie , il ipe laissa livré à mes ré-> flexions ; et , tout en me disant;, à moi-même qu'il était fou, je çomn;iençai à ii'être pas plussâgè,-
Mes cinquante-quatre ans ne me semblèrent plus un obstacle si effrayant; la santé, à cet âge,^ pouvait tenir lieu de jeunesse. Je como^ençai à croire que je pouvais inspirer , non pas de l'a- *mour, mais une bonne et tendre amitié; et je me rappelai ce que disaient les sages : Que l'amitié fait plus de bons ménages que l'amour.
It20 MÉMOIRES.
Je croyais avoir remarqué dans cette jeune et belle^ personne du plaisir à me voir, du plaisir à m'en tendre : ses beaux yeux , en me regardant ^ avaient un caractère d'intérêt et de bienveillance. J'allai jusqu'à penser que , dans les attentions dont m'honorait sa mère, dans le plaisir que témoignaient ses oncles à me voir assidu chez eux, il eutrait peut-être quelque disposition favorable au vœu que je n'osais former. Je n'étais pas riche; mais cent trente mille francs, solidement placés, étaient le fruit de mes épargnes. Enfin puisqu'un ami sincère , l'abbé JVIaury , trouvait cette union non-seulement raisonnable, maié désirable des deux côtés, pourquoi moi-même aurais-je pensé qu'elle fut si mal assortie ?
J'étais engagé ce jour-là à dîner chez MM. Morellet. Je m'y rendis avec une émotion qui m'était inconnue. Je crois même me souvenir que je mis un peu plus de soin à ma toilette; et dès-lors je donnai une attention sérieuse à ce qui commençait à mUntéresser vivement. Aucun mot n'était négligé, aucun regard ne m'échappait; je faisais délicatement des avances imperceptibles, et des tentatives légères sur les esprits et sur les âmes. JAbbé ne semblait pas y faire attention; mais sa sœur, son frère et sa nièce me paraissaient sensibles à tout ce qui venait de moi.
Vers ce temps, l'abbé fit un voyage à Brierine en Champagne , chez les malheureux Loménie , avec lesquels il était lié depuis sa jeunesse; et, en son
LIYRE X. * 121
absence , la société devint plus familière et plus intime.
Je savais bien que de flatteuses apparences pouvaient rendre trompeur Tattrait d'une première liaison; je savais quelle illusion pouvait faire la grâce \inie à la beauté; deux ou treismois de connaissance et de société étaient bien peu pour s'assurier du caractère d'une jeune personne. J*en avais vu plus d'une dans le monde que l'on n'avait instruite qu'à feindre et à dissimuler; mais on m'avait dit tant de bien du naturel de celle-ci, et ce naturel me semblait si naïf, si pur et si vrai , si éloigné de toute espèce de dissimulation, de feinte et d'artifice ; la bonté , l'innocence , la tendre modestie, en étaient si visiblement exprimées dans son air et dans son langage , que je me sentais invinciblement porté à le croire tel qu'il s'annonçait; et, si je n'ajoutais pas foi à tant de vraisemblance, il fallait donc n^ défier de tout, et ne croire jamais à rien.
Une promenade aux jardins de Sceaux acheva de me décider. Jamais ce lieu ne m'a para si beau , jamais je n'avais respiré l'air de la campagne avec tant de délices; la présence de mademoiselle de Montigny avait tout embelli : ses regards répandaient je ne sais quoi d'enchanteur autour d'elle. Ce que j'éprouvais n'était pas ce délire des sens que l'on appelle amour; c'était une volupté calme, et telle qu'on nous peint celle des purs esprits. Le dirai-je?. il me, semble que je connus alors
pour la première fois le vrai sentiment de l'amour.
Jusque-là, le plaisir des sens avait été le seul attrait qui m'eût conduit. Ici je me sentis enlevé bors de moi par de plus invincibles charmes ; c'étaient la candeur, l'innocence , la douce sensibilité, la chaste et timide pudeur, une honnêteté dont le voile ornait la grâce et la beauté ; c'était la vertu couronnée des fleurs de la jeunesse , qui ravissait mon ame encore plus que mes yeux ; sorte d'enchantement mille fois au-dessus de tous ceux des Armides que j'avais cru voir dans le monde.
Mon émotion était d'autant plus vive qu'elle était retenue.... Je brûlais d'en faire Taveu; mais à qui l'adresser? et comment serait-il reçu? La bonne mère y donna lieu. Dans l'allée où nous nous promenions, elle était à deux pas de nous avec son frère. « Il feut, me dit-elle en souriant, que j'aie bien de la confiance en vous ^ pour vous laisser ainsi causer avec ma fille, té te*à-té te. --^ Madame, lui dis-je , il est juste que je réponde à cette confiadce , en vous disant de quoi nous pous entretenions. Mademoiselle rne faisait la peinture du bonheur que vous goûtez à vivre ensemble tous les quatre en famille; et moi, à qui cela faisait envie , j'allais vous detnander si un cinquième , comme moi t par exemple, gâterait la société.*— Je ne le crois pas, me répondit-elle, demandez plutôt à mon frère. — Moi, dit le frère avec ^frajnchise, je trouverais cela très-bon. — Et vous, mademoiselle? — Moi, dit-elle, j'espère que mon