LIVRE X
oncle Tabbé sera de l'avis de maman ; mais , jusqu'à son retour , permettez-moi de garder le silence. »
. Comme on ne doutait pas qu'il ne fut de l'avis commun, mon intention une fois déclarée, et la mère , la fille et l'oncle étant d'accord , je ne dissimulai plus rien. Je crus même m'apercevoir qu'un sentiment qui m'occui3ait sans cesse trouvait quelque accès dans le cœur de celle qui en était l'objet.
L'abBé'Se fit attendre , enfin il arriva ; et, quoique tout se fût arrangé sans son aveu , il le donna. Le lendemain, le contrat fut signé. Il y institua sa nièce son héritière après sa mort et après la mort de sa sœur; et moi, dans cet acte dressé et rédigé par leur notaire, je ne pris d'autre soin que de rendre, après moi, ma femme heureuse et indépendante de ses enfants.
Jamais mariage ne s'est fait sous de meilleurs auspices. Comme la confiance entre mademoiseïîe de Montigny et moi était mutuelle et parfaite, et qtie nous nous étions bien persuadés l'un l'autre du vœu que nous allions faire à l'autel, nous l'y prononçâmes sans trouble et sans aucune inquiétude.
Au retour de Féglise , où Ghastellux et Thomas, avaient tenu sur nous le voile nuptial , on voulut bien nous laisser seuls quelques moments; et ces moments furent employés k nous bien assurer l'uti l'autre du désir de nous rendre mutuellement heu-
reux. Cette première effusion de deux cœurs que
la bonne foi d'un côté, l'innocence deFautre , et des deux côtés Tamitié la plus tendre unissent à jamais , est peut^tre l'instant le plus délicieux de la vie.
Le dîner, après la toilette, fut animé d'une gaité du bon vieux temps. Les convives étaient d'Alembert, Chastellux, Thomas, Saint-Lambert, un cousin de MM. Morellet, et quelques autres amis communs. Tous étaient occupés de la nou-^ velle épouse; et, comme moi, ils en étaient si charmés, si joyeux, qu'à les voir on eut Mit que chacun en était l'époux.
Au sortir de table , qn passa dans un salon en galerie , dont la riche bibliothèque de l'abbé Morellet formait la décoration. Là, un clavecin, des pupitres , annonçaient bien de la musique ; mais quelle nxusique nouvelle et ravissante on allait entendre ! L'opéra de Roland , le premier opéra français qui eut été mis en musique italienne , et pour l'exécuter, les plus belles voix et l'élite de l'orchestre de l'Opéra.
L'émotion qu'excita cette nouveauté eut tout le charme de la surprise. Piccini était au clavecin ; il animait l'orchestre et les acteurs du feu de son génie et de son ame. L'ambassadeur de Suède et l'ambassadeur de Naples assistèrent à ce concert, ils en étaient ravis. Le maréchal de Beauvau fut aussi de la fête. Cette espèce d'enchantement dura jusqu'au souper , où furent invités les chanteurs et les symphonistes.
Ainâi se passa ce beau jour, Tépôque et le présage du bonheur qui s'est répandu sur tout- le reste de ma vie , à travers les adversités qui Tont troublé souvent , mais qui ne l'ont point corrompu.
Il était convenu que nous habiterions ensemble, les deux oncles , la mère et nous , que nous paie*rions un cinquième par tête dans la dépense du ménage , et cet arrangement me convenait à tous égards. Il réunissait l'avantage de la société domestique à celui d'une société toute formée du dehors, et dont nous n'avions qu'à jouir.
J'ai fait connaître une partie de ceux que nous pouvions appeler nos amis; mais il en est encore dont je n'ai pas voulu parler comme en passant, et sur lesquels mes souvenirs se plaisent à se reposer.
Vous avez, mes enfants, entendu dire mille fois par votre mère , et dans sa famille , quel était pour nous l'agrément de vjvk'e avec M* de Saint- Lambert et madan)e la comtesse d'Houdetot, son amie ; et quel était le charme d'une société où l'esprit, le goût, l'amour des lettres > toutes les qualités du cœur les plus essentielles et les plus désirables nous attiraient, nous attachaient, soit auprès du sage d'Eaubonne, soit dans l'agréable retraite de la Sévigné de Sanois. Jamais deux esprits et deux âmes n'ont formé un plus parfait accord de sentiments et de pensées ; mais ils se ressemblaient surtout par un aimable empressement à bien recevoir leurs amis. Politesse à la fois
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libre , aisée,, attentive; politesse d'un goût exquis , ^ qui vient du cœur, qui va au cœur, et qui n'est
bien connue que des âmes sensibles.
Nous avions été, Saint-Lambert et moi, des sociétés du baron d'Holbach, d'Helvétius, de madame Geoffrin ; nous fumes aussi constamment de celle de madame Neckçr; mais, dans celle-ci, je datais de plus loin que lui ; j'en étais presque le doyen.
C'est dans un bal bourgeois, circonstance assez singulière , que j'avais fait connaissance avec madame Necker; jeune alors, assez belle, et d'une fraîcheur éclatante , dansant mal , mais de tout son cœur.
A peine m'eut-elle entendu nommer, qu'elle vint à moi, avec l'air naïf de la joie. «En arrivant à Paris, me dit-elle, l'un de mes désirs a été de connaître l'auteur des Contes, moraux. Je ne croyais pas faire au bal une si heureuse rencontre» J'espère que ce ne sera pas une aventure passa* gère. — Necker, dit-elle à son mari, en l'appelant , venez vous joindre à moi pour engager M. Mar<montel, l'auteur des Contes moraux, à nous faire l'honneur de nous venir voir.» M. Necker fut très* civil dans son invitation; je m'y rendis. Thomas était le seul homme de lettres qu'ils eussent connu avant moi ; mais bientôt, dans le bel hôtel où ils allèrent s'établir, madame Necker, sur le modèle de la société de madame Geofirin , choisit et composa la sienne.
Étrangère aux mœurs de Paris, madame Nec*