‹ Œuvres choisies de MarmontelChapitre 52 sur 165 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

ker n'avait aucun des agréments d'une jeune Française. Dans ses manières, dans son langage, ce n'était ni l'air , ni le ton d'une femme élevée à l'école des arts , formée à l^ole du monde. Sans goût dans sa parure, sans aisance dans son maintien^ sans attrait dans sa politesse ^ son esprit, comme sa contenance, était trop ajusté pour avoir de la grâce,

Mais un charme plus digne d'elle était celui de la décence , de la candeur, de la bonté. Une édu-^ cation vertueuse et des études solitaires lui avaient donné tout ce que la culture peut ajouter dans l'ame à un excellent naturel. Le sentiment en elle était parfait; mais , dans sa tête ^ la pensée était souvent confuse et vague. Au lieu d'éclâircir se» idées , la méditation les troublait ; en les exagérant, elle croyait les agrandir ; pour les étemdre, elle s'égarait dans des abstractionis ou dans des hyperboles. Elfe semblait ne voir .certains objets qu'à travers un brouillard qui les grossissait à ses yeux ; et alors son expression s'enflait tellement que l'emphase en eût été riôible , si l'on n'avait pas su qu'elle était ingénue.

Le goût était moins en elle un sentiment qu'un résultat d'opinions recueillies et transcrites sur ses tablettes. Sans qu'elle eût cité ses exemples , il eût été facile de dire d'après qui et sur quoi son juge-^ ment s'était formé. Dans Fart d'écrire , «lie n'estimait que l'élévation , la majesté , la pompe. ïjes gradations , les nuances, les variétés de couleur ©t

t*a8 MRMOIRES.

de ton la touchaient faiblement. Elle avait entendu louer la naïveté de La Fontaine , le naturel de Sevigne ; elle en parlait par ouï-dire; mais eUe y était peu sensible. Les grâces de h. négligence, la facilité , l'abandon lui étaient inconnus. Dans la con versation même, la familiarité lui déplaisait. Je m'amusais souvent à voir jusqu'où elle portait cette délicatesse. Un jour , je lui citais quelques exprès^ sions familières, que je croyais, disais-je, pouvoir êtro reçues dans le style élevé, comme: /a ire r amour, aller voir ses amours y ccmm^encer à voir clair; prenez votre parti ; pour bien faire, il faudrait; non, vois^tu faisons mieux, etc. Elle les rejeta comme indignes du style noble. Racine, lui dis-je , a été moins difficile que vous. Il les a toutes employées; et je lui en fis voir les exemples. Mais son opinion, une fois établie, était invariable; et l'autorité de Thomas, ou celle de Buffon , était pour elle un article de foi.

On eut dit qu'elle réservait la rectitude et la justesse pour la règle de ses devoirs. Là , tout était précis et sévèrement compassé; les amusements même qu'elle semblait vouloir se procurer avaient leur raison , leur méthode. .

On la voyait tout occupée à se rendre agréable à sa société, empressée à bien recevoir ceux qu'elle y avait admis ; attentive à dire à chacun ce qui pouvait lui plaire davantage; mais tout cela était prémédité; rien ne coulait de source, rien ne faisait illusion.

Page 1