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Ce n'était point pour nous , ce n'était point pour elle qu'elle se donnait tous ces soins , c'était pour 3on mari. Nous le faire connahre, lui concilier noS esprits, faire parler de lui avec éloge dans le. monde, et commencer sa renommée, tel fut lé principal objet de la fondation de sa société littéraire. Mais il fallait encore que son ssrlon,. que son dîner, fussent pour son mari un délassement, un spectacle; car, en effet, il n'était là qu'un spectateur silencieu:^ et froid. Hormis quelques mots fins qu'il plaçait çà et là, personnage muet, il laissait à sa feipme le soin de^ soutenir la conversation. Elle y. faisait bien son possible ; mais son e^rit n'avait rien d'afenant à 'des propos de table. Jamais une saillie, jamais un mot piquant, jamais un trait qui put réveiller les esprits. Soucieuse, inquiète , sitôt qu'elle voyait la scène et le dialogue languir, ses regards en cherchaient la cause dans nos yeux. Elle avait znéme quelquefois la naïveté de s'en ^plaindre à ^oi. « Que voulez-vous , madame, luidisais-je, on n'a pasde l'esprit quand on veut , et l'on n'est pas toujours en humeur d'être aimable. Voyez M. Necker lui-même s'il est tous les Jours amusant. »
Les attentions de madame Necker et tout son désir de nous plaire n'auraient pu vaincre le dégoût de n'être à ses dîners que pour amuser son mari. Mais il en était de ses dîners comme de beaucoup d'autres, où la société , jouissant d'elle*»
Mémoires, II, q
f3o MÉMOIRES.
même , dispense l'hôte d'être aimable , pourvu qil'il la dispense de s'occuper de lui.
Lorsque Necker a été ministre^ ceux qui ne Ta^r vaient pas connu dans sa vie privée ont attrîjnié son silence, sa gravité, son air de tête k l'arrogancse de son nouvel état. Mais je puis attester qu'avant même qu'il eût fait fortune , simple associé du banquiei^ l'hélussson , il avait le même air , le même caractère silencieux et grave, et qu'il n'était ni plus liant, ni plus familier avec nous. Il recevait civilement sa compagnie; mats il n'avait avec au* cun de nous cette cordialité qui flatte, et qui do^e à la politesse une apparence d'amitié.
Sa fiUe a dit de lui qu'il sapait tenir son monde à (instance. Si telle avait été l'intention de son père , en le disant , elle aurait trahi bien' légère* ment le secret d'un orgueil au moin« ridicule. Mais la vérité simple était qu'un homme accou^ tumé I dès sa jeunesse, aux opéradons mystérieiïses d'une banque , et enfoncé dans le9 calculs des spéculations commerciales , connaissant peu 4e monde, fréquentant p^ik les hommes, très-peu même les livres , superfidellement et vaguement instruit de ce qui n'était pas la science de son état, devait^ par discrétion, par prudence , par amourpropre, ae tenir réservé pour ne pas donner sa n^ejiure ; aussi parlait-il librement et abondamment de ce qu'il savait bien , mais sobrement de tout le reste. XI était cibnc adroit et sage , et nbn pas
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arrogante Sa fille est quelquefois une aimable étourdie.
A l'égard de madame Necker , elle avait parmi nous des amis qu elle distinguait ; et je fus toujaurs de ce nombre. Ce n'était pa$ que nos esprits et nos goûts Rissent bien d'accord* J'affectais même d'op«poser mes idées simples et vulgaires à ses hautes conceptions; ^t il fallait qu'elle descendît de ces hauteurs inaccessibles pour cçmmuniquei^ avec moi. Mais ^ quoique indocile à la suivre dans la région de ses pensées, et plus dominé ipar mes sens qu'elle n'aurait voulu , elle ne m'en aimait pas moins. ^ ' ^
Sa société avait pour moi un agrén^nt bien précieux , celui . d'y retrouver Tambassadeur de Naples et celui de Suède, deux hommes dont j'ai le plus regretté l'absence et la perte. L'un, par sa bqnhomie et sa cordialité, autant que par sesgoùts et ses lumières , me rendait tous les jours son commerce plus désirable^ L'autre , par sa tendre amitié, par sa douce philosophie, par je ne sais quelle suave odeur de vertu naïve et modeste ^ par je ne sais quoi de mélapcolique et d'attendris* sant dans son langage et dans son ^ractère, m'attachait plus iatimem'ent encore. Je les voyais chez moi , chez eux , chez nos amis , le plus souvent qu^il m'était possible, et jamais assez à mon gré. ^
Heiu*eux dans mes sociétés , plu^ heureux dans mon intérieur domestique , j'atfiaidais , après dix*
l3a MEMOIRES.
huit mois de mariage, les premières couchas de . ma femme , comme l'événement qui mettrait le comble à mes voeux. Hélas! combien cruellement je fus trompé dans mes espérances ! cet enfant ^ si ardemment désiré , était mort en venant au monde. Sa mère étonnée, inquiète de ne pas entendre ses cris y demandait à le voir ; et moi , immobile et tremblant , j'étais encore dans le salon voisin à attendre sa délivrance, lorsque ma bellemère vint me dire : « Venez embrasser votre femme et la sauver du désespoir ; \otre enfant est mort en naissant. » Je crus sentir mon cœur meurtri du coup que ces mots y portèrent. Pâle et glacé , me soutenant à peine , je me traînai jusqu'au lit de ma femme, et là , faisant un effort sur moi-même*: « Ma bonne amie, lui dis-je , voici le moment de me prouver que vous vivez pour moi. Tîotre enfant n'est plus , il est mort avant d'avoir vu la lumière. » La malheureuse jeta un cri qui 'me perça le cœur, et tomba évanouie entre mes bras. Comme elle lira ces Mémoires , passons sur ces moments cruels, pour ne pas rouvrir sa blessure qui n'a que trop long-temps saigné.
A son second enfant, je la vis résolue à le nourrir lie son lait; je m'y opposai; je la croyais trop faible encore. La nourrice que nous avions choisie était , en apparence , la meilleure possible ; l'air de la santé , la fraîcheur , un teint, une bouche de rose, de belles" dents , le plus beau sein , elle avait tout , bornais du lait. Ce sein était de marbre ; l'en-