LIVRE X. l
&nt dépérissait , il était à SwitrCloud ; et, en attendant que sa mère fut en état daller le voir, le curé du. village nous avait promis d'y veiller, il nous en donnait des ^nouvelles ;.niak le cruel nous abusait.
£n arrivant chez la nourrice , nous fûmes douloureusement détrompés. « Mon enfant pâtit ^ me dit sa me^re; vois comme ses mains sont flétries; il me regarde avec des yeux ^qui implorent ma pitié. J.e veux que cette femme me l'apporte à Paris , et que mpn accoucher la voie. » Elle vint; il fut appelé, il visita son sein^ il n'y trouva point de lait. Sur-le-ch^mpil alla nous, chercber une autre nourrice ; «t aussitôt que l'enfant eut pris ce- nouveau sein, où il puisait à. pleine source, il en trouva le lait si bon , qu'il ne pouvait .s'en rassasier.
Quelle fut notre joie de le voir revenir à vued'œil et se ranimer comilhe une plante desséchée et mourante que l'on arrose ! ce cher enfant était Albert, ''et nous sembïions. avoir un doux pressentiment des consolations qu'il nous donne.
Ma femme , pour garder la nourrice auprès -d'elle et faire respirer un air pur à l'enfant^ désira d'avoir une maison de campagne , et un ami de MM. Morellet nous prêta la sjienne à Saint-Brice.
Dans ce village étaient deux hommes estimableis, intimement unis ensemble, et avec qui nioi-méme je fus bientôt lié. L'up était le curé, frère. dîné de l'abbé Maury , homme d'un esprit sage et d'uBk.
l34 MEMOJilES.
caractère excelleni ; l'autre était un ancien libraire appelé Latour, homme doux, paisible , modeste y d'une probité délicate , et aussi obligeant pour moi qu'il était charitable enver» les pauvres du villajgfe. Sa bibliothèque fut la mienne.
Je travaillais à l'Encyclopédie. Je me levais avec le soleil ; et, après avoir employé huit' ou dix heures de la matinée à répandre sur le papier cette foule d'observations que j'avais faites dans mes études , je donnais le reste ^u jour à ma femme et à mon enfant : il faisait déjà nos délices. A mesure que le bon lait de notre jeune Bourguignonne faisait couler la santé dans ses veines , nous voyions sur son petit corps , 9ur tous ses membres délicats f les chairs s'arrondir, s'affermir ; nous voyions ses y-eux s'animer ; nous voyions son visage se colorer et s'embellii^. Ifous croyions voir aussi sa petite ame se développer , et son intelligence éclore. Déjà il semblait nous entendre et commençait à nous connaître ; son sourire et sa voix r^ondaient au sourire , à la voix de sa mère; je le voyais aussi se réjouir .de mes caresses. Bientôt sa langue essaya ces premiers mois de la nature , ces noms si doux qui , des lèvres de l'enfant, vont droit au cœur du père et de la mère.
• Je n'oublierai jamais le moment^ où , dans le jardin de notre petite maison , mon enfant , qui n'avait encore osé marcher sans ses lisières , me voyant à trois pas de lui à genoux, lui tendant les maios, se détacha des bras de sa nourrice , et , d'un pied
LITRK X. l35
efaaiieebal^ maïs résoia, Tint se jeter entre mes bras. Je sais bie» que l'émotion que j*éprotivai ^ans ce moment est un plaisir que la bonne nature a rendu populidicf;) mais malheur à ces cœurs bla-^ ses à qui , pour être émus ^ il faut dés impressions artificielles et rares ! Une femme de nos amis di* sak de moi asse^^ plaiaamm^nt r « Il croit quil n'y a que lui au monde qui^oit père. x> Noû y je ne prétends pas que , ipcfW moi , l'amour p$àtemel ait des douceurs particulières ; mais ce bonheur commun ne 'fut«il accordé qu'à moi , je n'y serais pas plus seasible. Ma femme né Pétait pas moijtis auic pre« mières délices de l'amour maternel ; et tous conoevez qu'auprès de nMre enfant nou6 n'aviô^bs l'tin et l'antre à désirer aucun autre spectacle , tmcune autre société.
Notre famille cependant et quelquM-uns de noa amis venaient note voir les jours de fêtes. Lf'abbé Maury était du nombre, et il fallait entendre comme il se glorifiait d'avoir pressée ition bonhaur.
Nous voyions^ aussi quelquefois nos voisin» ^ le caré de Saint^Brice , le bon Laioitr , et sa digne femme qui aiinait la «ûenne.
Ndus faisions Bsam, fréquemment des pt^ôfo^ nades solitaire» ; et le but de ces pr^raensCchss était communément cette châtaigneraie de Montmorency que SLousseau a rendue eéld3re.
(c C'est ici, disais-je k ma fesnme , qu'il » rêvé ce roman à^Héhîse , dans lequel il a mis tailt d'art et
t36 MEMOIRES.
d'éloquence à farder le viœ d'une couleur d'honnêteté et d'une teinte de vertu. »
Ma feoime avait du faible pour Rousseau ; elle lui savait un gré infini d'avoir pe)iiuadé aux femmes de nourrir leurs en&nts , et d'avoir» pris soin de rendre heureux ce premier âge de la vie. « Il faut, disait-elle , pardonner quelque chose à celui qui nous a appris à être mères. »
' Mais moi qui n'avais vu, dans la conduite et dans les écrits de Rousseau , qu'un contraste perr pétuelde beau langage et de vilaines moeurs ; moi qui l'avais vu s'annoncer pour être l'apôtre et le martyr de la vérité , et s'en jouer, sans oçsse avec d'adroits sophismes ; se délivrer par la calomnie du fardeau de la reconnaissance ; prendre dans sdh humeur farouche et dans ses visions sinistres lés plus fausses couleurs pour noircir ses amis; diffamer ceux des gens de lettres dont il avait le. plus à se louer , pour se sfgnaler seul et les effiacer touà, je Ssiisais sentir à ma femme , pav le bien même que Rousseau avait fait , tout le mal qu'il auraftt pu s'abstenirirde faire , ât , au lieu d'employer son art à servir ses passions, à colorer ses haines, ^ses' vengeances , ses cruelles ingratitudes , à donner à ses calomnios des apparences spécieuses , il eût travaillé sur lui-même à dompter son orgueil , son humeur irascible , ses sombres défiances , ses tristes animosités , ^t à redevenir ce que l'avait fait Ja nature, innocemment sensible, équitable^ sincère et bon. '