‹ Œuvres choisies de MarmontelChapitre 55 sur 165 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

.- Ma femme m'écoutait tristement. Un jour, elle me dit: <c Mon ami, je. suis fâchée xle tous en» tendre parler souvent mal de Rousseau. L'on vous accusera d'être ému contre lui de quelque inimi* tié personnelle, et peut-être d'un peu d'envie.> . T— Pour de la personnalité dans mon aversion , eUe serait; 9 lui dis^jp, trè^^injuste , car il ne m'a jamais offensé , et il ne m'a fait aucun mal. Il serait plus possible qu'il y eût de l'envie, car je l'admire asse2s dans ses écrits pour en être envieux , et je m'accuserais de l'être si je me surprenais à médire de lui ; mais j'épvouv.e, au contraire , en vous. parlant des maladies de son ame,. cette tristesse apière que vous ressentez à m'entepdre. ^^ Pourquoi donc , repritrelle , dans vos écrits , dans vos discours, le traiter si sévèrement? Pourquoi insister sur ses vices ? N'y a-t-il pas de l'impiété à troHbler la cendre des morts ! — Oui, la cendre des morts qui n'ont, lu^disyje, l^ssé aucun exemple, aucun souvenir pernicieux pour les vivants ; mais des poisons assaisonnés dans les écrits d'un éloquent sophiste et d'un corrupteur séduisant , mais des impressions fune§tes qu'il a faites sur les esprits par de spécieuses calomnies , mais tout ce qu'un talent célèbre a laissé de contagieux , doitil passer à la faveur du respect que l'on doit auit moFts , et se perpétuer d'âge en âge ? Certainement j'y opposerai, soit en préser,vatifs , soit en. contre-poisons , tous les moyens qui sont en mon pouvoir; et, ne fùt*ce que pour laver la mémoire

de m» anffs des tftches dont îl Fa souillée, je ne laisserai, si je pois, à ce qui Ini reste de prosélytes et d'enthousiastes , que le choix de penser que Rimsseau a été méchant ; <m qu'il a été fou. Hs m'accuseront moi d'étrê envieux ; mais tant d'hommes iHustres à qui j'iii rendu le plus juste et le plus pur hommage , attesteront qœ jamais l'enTie n'a obscurci dans mes écrits la jtlstîce" et la rérité. J'ai épargné Rousseau tant qu'il a vécu , p«ce qu'il avait besoin è$s hommes, et que je ne voulais pas lui nuire. Il n'est plus ; je ne dms aucun ménagement à la réputation d^un homme qui n'en st ménagé aucune , et qui, dans ses mémoires , a diffamé les gens qui l'ont le plus aimé; tr

A l'égard dlHéloîse , ma femrœ convenait du danger de cette lecture ; et ce que j'en ai dît dans un Essai sur les Romans n'eut pas besoin d'apologie. Mais moi-même avais-je toujours aussi sévèrement jugé l'art qu'avait mis Rousseau à rendre intéressant te crime de Saint-Preux , . le crime de Julie; l'un séduisant son écoliére, l'autre abusant de la bonne foi , de la probité de Wohnar ? SFon , je l'avoue; et ma morale, dans ma nouvelle position , ,se ressentait de l'influence qu'ont nos inté^ rét» personnels sur nos opinions et sur nos sentiments.

En vivant dans un monde dont les mdeurs publiques sont corrompues^ il est difficile de ne pas contracter aa moins de l'indulgence pour certains vices à la mode. L'opinion , l'exemple, les séduc-

tions^ de la VBxàté , et rartout f attrait du piabif , altérât dans de jeunes âmes la rectitude du sens intime : l'air et le ton léger dont de vîeia libenins sarment tourner en badinage les scrupisles de la vertu, et en ridicule les règles d^une honnêteté délicate , font que' l'on s'acMututHe à ne pas y attacher une sérieuse importance* Ce fut ssrtodt de celle mollesse de conscience que me.|fuérit mon nouvel état.

Le dirai*je ? il fout être époux , il faut devenir père, pour juger sainement de ces vices contagieux ^ni attaquent les mœurs dans leur source ; de ces vibes doux et pcFfides qui portent le trouble , la honte, la hain^, la désolation, le désespoir dans le sein des fomilles.

Ua célibataire, insensible àf ces afflictions qui lui sont étrangères, ne pense ni aux larmes* qu'il fera répandre, ni. aux fureurs et aux vengeances qu'il allumera dans les cœurs. Tout occupé , comme l%u^gnée, à tendre ses filets et à guetter l'instant d^ envelopper sa proie, ou H retranche de sa morale le respect des droits les plus saints , ou , s'il lui en revient quelque souvenir , il les regarde comme des lois' tombées en désuétude. Ce que tant d'autres se permettent de foire , ou 9'applaudissent d'avoir foit , lui pai*alt , sinon légitime, du moins très*excusâble. Il' croit pouvoir jouir de la licence des mœurs du tewps.

Mais lorsque lui-même il s'est mis au nombre de ceux que les séductions d'un adroit conrupteur

l4o MEMOIRES.

peuvent rendre malheureux pour toute la vie ; lorsqu'il voit que les artifices , le langage flatteur et attrayant d'<un jeune fat n'ont qu'à surprendre ou l'innocence d'une fille, ou la faiblesse d'une femme , pour désoler le plus honnête homme , et luirméme peut-être un jour ; averti pair son intérêt personnel, il sent combien l'hpnneur» la foi, la sainteté des mœurs copjugales et domestiques sont pour un époux , pour un père , des. propriétés inviolables ; et c'est alors qu'il voit d'un œil sévère ce qu'il y a de criminel et de hcniteux dans de mauvaises mœurs ^ de quelque décoration que le revête, l'éloquence , et sous quelques dehors de bienséance et d'honnêteté que le dégrise un in* dustrieux écrivain.

Je blâmais donc Roussean , mais en le blâmant je m^affligeais que de tristes passions , un sombre orgueil et une vaine gloire, eussent gâté le fonds d'un si beau naturel.

Si j'avais eu la passion de la célébrité, deux grands exemples m'en auraient guéri, celui de Voltaire et celui de Rousseau ; exemples différ^n^ts , opposés sous bien des rapports, mais pareils en ce point, que lamême soif de louange etdç renommée avait été le tourment de.l^r vie. .

Voltaire, que je venais de voir mourir, avait cherché la gloire par toutes leS: ro.utes ouvertes au génie , et l'avait méritée par . d'immenses travaux et par des succès éclatanls ;. jpsais sur toutes ces routes il avait rencontré l'envie et toutes les

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