LIVRE X. l/jl
furies dont elle est escortée. Jamais homme ée lettres n'avait essuyé tant d'outrages, sans autre crime que de grands talents et l'ardeur, de les signaler; On croyait être «es rivaux en se montrant ses ennemis; ceux qu'en passant il foulait <àux pieds l'insultaient encore dans leur fange. Sa vie entière fut une lutte, et il y fût infatigable. Le combat ne Ait pas toujours dighe de^lui , et il eut encore plus d'insectes à écraser ^ue de serpents à étouffer. Mais il ne sut jamais ni dédaigner ni provoquer l'offense: les plus vils de ses agresseurs ont été flétris de sa main; l'arme du ridicule fut l'instrument de ses vengeances; et* il s«'en fit un jeu redoutable et cruel. Mais le plus grand des biens, le repos , lui fut inconnu. Il est vrai que l'envie parut enfin lasse de le poursuivre, et l'épargner au moins sur le bord du tombeau. Dans le voyage qu'on lui permit de faire à Paris après un long exil, il jouit de sa renommée et de l'enthousiasme de tout un peuple reconnaissant des plaisirs qu'il lui avait donnés. Le débile et dernier eÉfort qu'il faisait pour lui plaire , /rè/ie, fut applaudie comme l'avait été Zaïre; et ce spectacle, où il* fut couronné, fut pour iui le plus beau triomphe. Mais dans quel moment lui venait cette consolation , ce prix de tant de veilles ! Le lendemain je le vis dans son lit. «Eh bien ! lui dis-je , enfin , êtes -vous rassasié de gloire ? — Ah ! mon ami , s'écria-t-il , vous me parlez de gloire, et
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je.su»'au supplice ,'et je îne meurs dans des tourments affreux I »
Ainsi finit Tun des hommes les plus illustres dans les lettres , et l'un des plus aim£d)les dans la société. Il était sensible à l'injure j mais il Tétait à l'amitié* Celle dont il a honoré ma jeunesse fut la même jusqu'à sa mdrt; et un dernier témoignage qu'il m'en donna fiit l'accueil plein de graot» et de bonté qu'il fit k ma femme , lorsque je la loi présentai. Sa maison ne désemplissait pas du monde qui venait le voir 9 et nous étions téinoîns de la fatigue qu'il se donnait pour répondre convenablement à idhacnn. Cette attaition continuelle épuisait ses forces ; et pour ses vrais amis , c'était un ^spectacle pénible. Mais nous étions de ses soupers, et là nous jouissions des dernières lueurs de cet esprit <|ui allait s'éteindre.
Rousseau était malheureux comme ^ui et par la même passion ; mais l'ambitioti de Voltaire avait on fonds de modestie: vous pouvez le ^ voir dans ses lettres ; au lieu que celle de Rousseau était pétrie d'orgueil ; la preuve en est dans ses écrits.
Je l'avais vu , dans k société des gens de lettres les pkis estimables, accueilli et considéré: ce ne fut pas asssz pour lui ; leur célébrité i'oflusquait ; il les crut jaloux de la sienne. L^eur bienveillance lui fut suspecte. Il commença par les soupçonner , ^ il finit par les noirdr. Il eut malgré lui des amis, cea omis l«u firent du bien ; leur bonté lui fut îm-
portune* Il reçut leurs bien&its , mais il les accusa d'avoir voulu rhumilier , le déshonorer , l'avilir ; et )a plus odieuse diffamation fut le prix de leur biepfaisance.
On ne purlait de lui dans le monde qi^^ivec un intérêt sensible. Ia cHtique .elle-même était poiir lui pleine d'égards et tempérée par d^s éloges. Elle n!eQ était, disai4:«'U , que plus adroite et plus perfide. Dgns le repos le plus tPanquiUe, il voulait toujours ou se croire, pa se dire persécuté. Sa maladie était d'imag^nef dan^ les événements les plus fortuits, dans les rencontres les plus communes , quelque intention de l«ii nuire , comme « dans le monde tpiis les yeux ^e l'envie avaient été attachés sur lui. Si le duc de CUioiseul ârvait ftlt conquérir la Corse , <s'avait été pour lui ôter h gloire d'en être lé législateur. Si le toéme duc ailait sonper à Montmorency , chez la maréchale de Lu^sembourg-, c'était pour usurper la place qm'il avait coutume d'occuper auprès d'elle k table. Hume 9 à l'entendre, avait été entieux de l'accu^ que lui avait fait lé prince de Conti. Il ne pardon*nait pas à Grimm d'avoir eu sur lui quelque pré^ séance chez madame d'Épinay;et l'on peut voir dans ses mémoires comment son âpre vanité s'est vengée de cette pffçnse.
Ainsi pour Voltaire -et pour lui la vie avait été perpétuellement, mais diversement agitée. iElle avait eu pour l'un des peifies souvent bien euidiunr tes, mais des jouissances très-viv^; pour l'autre ,
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ce n'étaient que des flots d'amertume , sans presque aucun mélange de joie et de douceur. Assurément à aucun prix je n'aurais voulu de la condition de Rousseau ; il n'avait pu l'endurer lui-même, et après avoir empoisonné ses jours-, je ne suis point surpris qu'il en ait volontafirement abrégé la triste durée.
^ Pour Voltaire, j'avoue que je trouvais sa gloire encore trop chèrement payée par toutes les tribulations qu'elle lui avait fait éprouver, et je disais encore: Moins d'éclîit et plus de repos.
Restreint dans mon ambition , d'abord par le besoin de mesurer mon vol à la faiblesse de mes ailes, et puis encore par l'amour de ce repos de l'esprit et de l'ame qui accompagne un travail paisible , et que je croyais le partage de l'humble médiocrité; j'aurais été content de cet heureux état. Ainsi , renonçant de bonne heure à des tentatives présomptueuses, j'avais, pour ainsi dire, capitulé avec l'envie, et je m'étais réduit à des genres d'écrire dont on pouvait sans peine pardonner le succès. Je n'en fus pas plus épargné; et j'éprouvai que les petites choses trouvent encore, dans de petites âmes , une envieuse malignité.
Mais je m'étais fait deux principes : l'un de ne jamais provoquer dans mes écrits l'offense par l'offense ; l'autre d'en mépriser l'attaque et de n'y répondre jamais. Je fus trente ans inébranlable dans ma résolution ; et toute la rage des Fréron, des Palissot , des Linguet , des Aubert et de