‹ Œuvres choisies de MarmontelChapitre 59 sur 165 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

que le parfait, accord des esprits , des goûts et des mœurs. Avec quel plaisir cette femme , liabttuêllement solitaire et naturellement recueillie , nous voyait arriver à sa maison de campagne de Sèvres! avec quelle joie.çon ame se livrait aux douceurs de l'intimité , et s'épanouissait dans le^ petits soupers que nous allions faire à Paris aveceUe ! Assez jeune encore pour goûter les charmes de la vie , la mort nous l'enleva; mais, en la regrettant, j'ai reconnu depuis quQ, pour elle, de plus long^ jours n'auraient été remplis que de Jristesse et d'amertume. Plus tard, elle aurait trop vécu.

J'en reviens à Saint - Brice et au tendre intérêt qui nous y occupait, dans ce temps-là, ma femme et moi : c'était' sa nouvelle grossesse. Le bon air , l'exercice , là vie réglée de la campagne lui avaient été favorables; fet l'hiver nous ayant ramenés à Paris , elle y mit au mondé le plus beau de nos enfants. Ainsi, pour nous encore, tout semblait prospéfer; et, jusque-là, rien de plus doux que la vie que nous menions.

Atys , en dépit de l'envie , avait le même succès qu'avait eu Roland. Les beaux airs de ces deux opéras, chantés au clavedn, faisaient les délices de notre société ^ dans les cmcerts de la comtesse d'Houdetot, et de sa belle -soeur madame de la Briche.

Celle-ci , bonne musicienne , et chantant avec goût, quoique avec une faible voix,* avait la rare modestie de réunir chez elle des talents qui efîiae^

I&O MlâMOIRES.

çaient les siens; et, loin d'en témoigner la moindre jalousie, elle était la première à les faire briller. Parfait modèle de bienséance , sans aucune affectation , aisée dans sa politesse , facile dans ses entretiens, ingénue dans sa gaîté, contant bien, causant bien, elle était simplement et naturelle*ment aimable. Son langage et son style âlaient purs et même élégants ; mais sensible jusqu^à Famitié , rien de passionné n'altérait la douceur et l'égalité de son amé. Ce n'était point la femme que l'on aurait désirée pour être vivement ému , mais c'était celle qu'on attrait choisie pour jouir d'un bonheur tranquille.

£n parlant de mes anciennes sociétés, j^ai dit que j'y avais vu M. Turgot; mais* soit que nos mœurs et nos caractères ne se convinssent pas assez, soft que ma liaison avec M.'Necker lui déplût encore davantage , il ne m'avait jamais témoigné quedèia froideur. Cependant, comme ancien ami de l'abbé Morellet , il avafît pris part à mon mariage ; et je dus à ma femme quelques marques^ de ses bontés : j'y répondis avec d'autant plus de respect qu'il était disgracié, et que je le voyais sensible à sa disgrâce. *

Cependant je perdais successivement mes anciens amis. L'ambassadeur de Suède, rappelé auprès de son roi pour être son ministre de confiance^ me fut enlevé pour toujours. Celui de Naples nous quitta pour aller être vice -roi en Sicile. L'une et l'autre séparation me fut d^autant plus doulou*

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