LIVRE Xî. l
Ce fut. alors que s'élevèrent contre lui les rumeurs de la calomnie ; et , comme c'était aux oreilles de l'Académie que ces bruits devaient parvenir, on avait soin de les adresser en droiture à son secrétaire. J'écoutai tout le mal qu'on voulut me dire de lui; et, quand j'eus tout bien entendu, le prenant en particulier : « Vous êtes attaqué, lui disjé , et c'est à moi de vous défendre ; mais c'est à vous de me donner des armes pour repousser vos ennemis* » Alors je lui expliquai article par article tous les torts qu'on lui attribuait. Il m'écouta sans s'émouvoir ; et, avec une facilité qui m'étonna , il réfuta ces accusations, me démontrant la fausseté des unes, et, pour les aiTtres, me mettant sur la voie de tout vérifier moi-même.
La seule qu'il ne put d'abord démentir que vaguement, parce qu'elle était vague, lui était intentée par un académicien qui l'accusait de perfidie et de noirceur. L'accusateur était La Harpe, avec lequel il avait été en grande liaison.
« Puisqu'il m'accuse de perfidie, j'aurais droit, médit l'abbé Maury , de lui en demander la preuve. Je l'en dispense^ et c'est moi qui me charge de prouver qu'il me calomnie , pourvu toutefois qu*il s'explique et qu'il articule des faits. Mettez-moi vis-à*»vis de lui. » .
Je proposai cette entrevue , et l'accusateur l'aôcepta; mais je ne voulus pas être seul témoin et arbitre; et^ en les invitant tous les deux à dîner , je demandai qu'il me fût permis d'admettre à ce
dîner deux académiciens des plus intègres et des plus sages, M. Thomas et M. Gaillard.
Le dîner se passa paisiblement et décemment; mais, au sortir de table, nous étant retirés tous les cinq dans un cabinet: « Messieurs, dis-je à nos deux arbitres ^ M. de L. H. croit avoir à se plaindre de M. L. M. ; celui-ci prétend que la plainte n'est pas fondée; nous allons les entendre. Parlez, M. de L. H. ; vous serez écouté en silence ; et de même en silence M. L. M. sera entendu après vous, »
L'accusation était grave. U s'agissait d'une satire que L. M. aurait conseillé à un Russe , ami de L. H., de faire contre lui , dans le temps qu'ils étaient tous les trois de la même société. Le comte de Schouvalof , le seul témoin que L. H. aurait pu produire, était retourné en Russie; et, conune on ne pouvait l'entendre , on ne pouvait le réfuter.
L'abbé Maury , dans sa défense , fut donc réduit à discuter l'accusation en elle-même, et ce fut par les circonstances qu'il fallut démontrer qu'elle se démentait. C'est ce qu'il fit avec tant d'ordre, de précision, de clarté, avec une présence d'esprit et de mémoire si merveilleuse, que nous en fumes confondus. Enfin, dans cette discussion, il serra de si près son adversaire, et avec tant de force, que celui-ci resta muet. L'avis unanime des trois témoins fut donc que L. H. n'avait aucun reproche à faire à L. M.; et il y eut devant nous, entre eux, une apparence de réconciliation.