LIVRE XI
«Je n^en crois pas moins, me dit L« H., ce que m'a certifié mon ami Schouvalof. — Vous pouvez te croire, lui dis-je; mais en honnête homme, vous n'avei plus droit de le dire ; et , satis compter mon opinion, celle de deux hommes aussi justes, âus$i impartiaux que Thomas et Gaillard, doit vous fermer là bouche; Potir moi , si , dans le monde , j'^tendaiâ répéter vos plaintes , trouvez bon que je rende compté dé ce qui vietit de se passer chez moi. »
je pris le même soin d'éclaircir tous les autres faits imputés à L. M. Je les trouvai tous supposés, et non-seulement déttUés de preuves , mais dépourvus de vraisemblance* Dès-ldrs oii eut beau s'obstiner à me dire du mal de lui, je répondis que, dans la louange comme dans la satire , les épithètes l^tuites ne prouvaieht que la bassesse du flatteur ou la malice du médisant ; je défiai même les mÈllveillants d'articuler un fait que je ne fusse en état de détruire; et, de tout mon crédit, j 'engageai mes confrères à consoler un grand talent d'une grande persécution, en le recevant à l'AcadémiiB. Il fut reçu; et dès-^lors rien ne fut plus intime que notre mutuelle amitié.
L'abbé M. avait dans le caractère uii excès
d'énergie et de véhémence qu'il contenait difficilement , mais qu'il me laissait modérer. Quand je trouvais en lui des mouvements impétueux à réprimer, je les lui reprochais avec, une franchise qui le soulevait quelquefois , mais qui ne l'irritait
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jamais. Il était violent et doux, et aussi juste que sensible.
Un jour 9 dans son impatience, il me dit que j'abusais trop de l'ascendant que j'avais pris sur lui. «Je n'ai, lui dis-je, et ne veux avoir sur vous d'autre ascendant que celui de la raison animée par l'amitié; et, si j'en use, ce n'est que pour vous empêcher de vous nuire à vous-même. Je connais la bonté, la droiture de votre coeur; mais vous avez encore trop de feu et trop de verdeur dans la tête. Votre esprit n'est pas mûr, et cette sève qui en feit la force a besoin d'être tempérée. Vous savez avec quel plaisir je loue en vous ce qui est louable ; avec la même sincérité , je reprendrai ce qui sera répréhensible ; et, lorsque je croirai qu'une vérité dure vous sera nécessaire, je vous estime trop pour croire avoir besoin de l'adoucir. Au reste, c'est ainsi que j'entends être votre ami. Si la condition vous déplaît , vous n'avez qu'à le dire, je cesserai de l'être.» Pour toute réponse, il m'embrassa.
« Ce n'est pas tout, repris-je : cette sévérité dont je me fais un devoir envers vous, en est un pour vous envers moi; vous avez les défauts qui sont naturels à la fçrce, et moi j'ai ceu/de la faiblesse. La trempe de votre ame peut donner à la mienne plus de vigueur et de ressort ; et j'exige de vous de ne me passer riien qui sente la mollesse et la timidité. Ainsi, dans l'occasion, je pourrai vous donner des conseils de prudence et de modération >
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et vous m'en donnerez de résolution et de fermeté courageuse. » La convention fut réciproque , et par-là furent écartés les nuages qu'aurait élevés entre nous Famour-propre ou la vanité.
La même année que mon ami fut reçu à l'Académie, elle perdit Thomas, l'un de ses plus illustres membres , et Fun des hommes les plus recommandables par Fintégrité de ses mœurs et Fexcellénce de ses écrits.
V intégrité^ l'égaUté d'une vie irrépréhensible : le rare éloge, mes enfsints! et qui Fa mérité cet éloge mieux que Thomas ? Il est bien vrai qu'une partie en était due à la nature. Il était né sage , et il eut la sagesse de tous les âgeà de la vie. Tempérant^ sobre et chaste, aucun des vices de la mollesse , du luxe et de la volupté n'eut accès dan^ son ame. Aucune passion violente n'en troubla la tranquillité ; il ne connut des plaisirs sensuels que ce qui en était innocent, encore n'en jouissait-il qu'avec une extrême réserve. Toute la force ejt la vigueur qu'avait en lui Forgane de la pensée et du sentiment s'étaient réunies en un point, l'amour du vrai, du juste et de l'honnête, et la passion de la gloire. Ce fut là le mobile , le ressort de son ame , le foyer de soji éloquence.
Il vécut dans le monde , sans jamais s'y livrer ni à des goûts frivoles , ni à de vains amusements : il ménageait toutes les faiblesses ; il n'en avait aucune. Sensible à Famitîé , il la cultivait avec soin ; mais il la voulait modérée ; il en chérissait les
liens ; il en aurait redouté la chaîne ; elle occupait les intervalles de ses travaux , de ses études ; mais elle ne lui en dérobait rien, et une solitude silencieuse avait fK>ur lui des charmes qu'il préférait souvent au commerce de ses amis. Il se laissait aimer , et autant qu'on voulait; mais il aimait à sa mesure^
Dans la société commune, il paraissait timide; il n'y était qu'indifférent. Rarement l'entretien y fixait son attention. Était-il téte-à-téte, ou dans un petit cercle , lorsqu'on lui cédait la parole sur quelqu'un des objets qu'il avait médités , il étonnait par l'élévation et l'abondance de ses idées, et par la dignité de son élocution ; mais dans la foule il s'effaçait , et son ame semblait alors se retirer en elle-même. Aux propos légers et plaisants il souriait quelquefois ^ il ne riait jamais. Il ne voyait les femmes qu'en observateur froid , comme un botaniste voit les fleurs d'une plante^ jamais en amateur des grâces et de la beauté. Aussi les femmes disaient-elles que ses éloges les flattaient moins que les injures passionnées et véhémentes de Rousseau.
Thomas était par complexion et par principes un stoïcien , à la vertu duquel il n'aurait fallu que de grandes épreuves. Il aurait élé, je le crois, un Rutilius dans l'exil , un Thraséas ou un Séranus sous Tibère , mieux qu'un Sénèque sous Néron , un Marc-Aurèle sur le trône ; mais, placé dans un temps de calme et sous des règnes modérés, la