‹ Œuvres choisies de MarmontelChapitre 69 sur 165 · LIVRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI

fortune lui refusa et ses hautes faveurs et ses rigueurs extrêmes. Sa sagesse et sa modestie n'eurent à se garantir d'aucune des séductions de la prospérité; aucune adversité n'éprouva sa constance. Libre, exempt des inquiétudes auxqueites on s'expose en devenant époux et père, il ne fut éprouvé par aucun des grands intérêts de h. nature. Isolé autant que peut l'être, dans l'état so« cial, un simple individu , il n'eut pas m!ême un en^ nemi qui fût digne de sa colère.

Ce n'est donc que par ses écrits que l'on peut se former une haute idée de son caractère. C'est là qu'on trouve partout l'empreinte d'un cœur droit, d'une ame élevée ; c'est là que se montrent le cou*rage de la vérité, l'amour de la justice, l'éloquence de la vertu.

L'Académie française jeta les fondements de la réputation de Thomas , en proposant , pour le prix d'éloquence, les éloges de nos grands hommes. Personne , dans cette carrière , ne put le passer ni l'atteindre , et il se surpassa lui-même dan» l'éloge de Marc-Aurèle. L'élévation et la profondeur étaient les caractères . de sa pensée. Jamais orateur n'a mieux embrassé ni mieux pénétré ses sujets. Avant d'entamer un éloge, il commençait par étudier la profession, l'emploi, l'art dans lequel son héros s'était signalé ; et c'est ainsi qu'il louait Maurice de Saxe, en militaire instruit; Duguay-Trouin , en homme de mer; Descartes, en physicien; d'Aguesseau, en jurisconsulte; Sully, en administrateur;,

J'JIÀ MEMOIRES.

Marc-Aurèle , en philosophe moraliste , égal en sagesse à Apollonius et à Marc-Aurèle lui-même. C'est ainsi qu'en ne voulant faire qu'une préface à ces éloges, il composa, sous le nom d'Essais, le plus savant et le plus beau traité de morale historique, à propos des éloges donnés dans tous les temps avec plus ou moins de justice et de vérité , selon les mœurs des siècles et le génie des orateurs : ouvrage qui n'a pas la célébrité qu'il mérite.

Vous concevez qu'une tension continuelle et une hauteur monotone devaient être le défaut des écrits de Thomas. Il manquait à son éloquence ce qui fait le charme de l'éloquence de Fénélon et de Massillon dans la prose, de l'éloquence de Yir--^ gile et de Racine dans les vers; l'effusion d'une ame sensible et l'intérêt qu'elle répand. Son style était grave, imposant, et n'était point aimable. On y admirait tous les caractères d'une beauté virile ; les femmes y auraient désiré quelques traits de la leur. Il avait de l'ampleur , de la magnificence, jamais de la variété, de la facilité; jamais la souplesse des grâces ; et ce qui le rendait admirable quelques moments le rendait fatigant et pénible à la longue. On lui reprochait particulièrement d'épuiser ses sujets, et de ne rien laisser à penser au lecteur : ce qui pouvait bien être en lui un nlanque de goût et d'adresse, mais ce qui n'en était pas moins un très-rare excès d'abondance.

Dans un temps où j'aurais eu moi-même si grand besoin d'un censeur rigide et sincère , Tho-

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