‹ Œuvres choisies de MarmontelChapitre 70 sur 165 · LIVRE Xï · texte numérisé non relu

LIVRE Xï

œas, bien plus*jeune que moi, m'avait pris pour le sien* Je le louais avec franchise et souvent même avec transport ; mais je ne lui dissimulais pas que j'aurais voulu dans son style plus de modulation ,' moins de monotonie. «Vous ne touchez qu'une corde, lui disais-je; il est vrai qu'elle w rend de beaux sons, mais sont-ils assez variés ? » Il m'écoutait d'un air triste et modeste , et peut-être se disait-il que ma critique était fondée ; mais l'austérité de ses moeurs avait passé dans son éloquence : pour la rendre plus souple , il aurait craint de l'amollir.

Il ne tint pas à moi qu'il n'employât plus utilement les années qu'il donna au poème du Gzar. Je lui faisais voir clairement que ce poème manquerait d'unité et d'intérêt du côté de l'action ; et , en lui mettant sous les yeux tous les modèles de l'épopée: « Homère, lui disais-je, a chanté la colère d'Achille dans V Iliade , le retour d'Ulysse à Ithaque dans \ Odyssée ; Virgile, la fondation de l'empire romain ; le Tasse, la délivrance de la cité sainte ; Mîlton, la chute du premier homme ; Voltaire, là conquête de la France, par Henri de Bourbon , héritier des Valois. Vous, qu'allez-vous chanter? quel événement, quelle action principale sera le terme de vos récits ? Vous raconterez les voyages du czar , sa guerre contre Charles XII, la désobéissance et la mort de son fils , les factions détruites dans ses états , la discipline militaire établie dans ses armées , les arts et les sciences transplantés dans son

empire, fa ville de PétersbcMirg fondée au bord de la Baltique : et ce sont bien là les matériaux d'un poème historique, d'un éloge oratoire; mais je n'y vois point le sujet unique et simple d'un poème épique. » Il convaoait qu'il n'y avait point de réponse à «mon objection; mais, s'il n'avait pas, disait-il , une action dramatique à nouer et à dénouer, il avait dans le czar un très^grand caractère à peindre Avant que de me consulter , il avait déjà composé quatre chants des voyages du czar en Hollande, en Angleterre, 6n France, en Italie. Ce magnifique vestibule renfermait de grandes beautés, il espéra trouver les moyens d'achever l'édifice; il reconnut enfin qu'il tentait l'impossible ; et, au bout de neuf ans, il me témoigna le regret de n'avoir pas suivi le conseil que je lui donnais d'abandonner son entreprise.

Un projet que je lui connaissais, et qu'il aurait supécieurcpient bien rempli, était d'écrire, sur l'histoire de France , des discours dans le genre de ceux de Bosauet sur l'Histoire universelle. Il n'aurait pas eu , comme Bossuet, l'avantage de donner aux événements une chaîne mystérieuse dans l'ordre de la Providence; mais, sans sortir de Fonk^e politique et moral; il en aurait tiré des leçons sa* lutaires et des résultats importants.

Thomas a laissé en mourant une haute opinion de lui, plutôt qu'une renommée éclatante ; et l'on doit le compter parmi les écrivains illustres plutôt que dans le nombre des écrivains célèbres. Les

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