‹ Œuvres choisies de MarmontelChapitre 73 sur 165 · LIVRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI

laquelle étaient jointes déiix médailles d'or jfrappées en mémoire de son vertueux frère.

Ce fut vers ce temps-là qu'à sa quatrième grossesse, ma femme convint avec moi de la nécessité de prendre son ménage; mais, comme la séparation se fit de bon accord avec ses oncles et sa mère, nous nous éloignâmes le moins qu'il fut possible. Ma femme lie fut pas insensible à l'agrément d'être chez elle à la tête de sa maison. Pour moi j'éprouvai, je l'avoue, un grand soulagement de vivre avec l'abbé Morellet dans une pleine indépendance, et il en fut lui-même bien plus à son aise avec moi. Il avait fait venir auprès de lui une autre nièce, jeune^ aimable, pleine de talent et d'esprit, aujourd'hui madame Chéron , à qui ma femme cédait son logement. Ainsi tout se passa de la meilleure intelligence.

Ce qui rendait notre nouvelle situation encore plus agréable, c'était l'aisance où nous avait mis un accroissement de fortune. Sans parler du casuél assez considérable que me procuraient mes ouvrages , la place de secrétaire de l'Académie française, jointe à celle d'historiographe des bâtiments , que mon ami , M. d'Angîviller , m'avait fait accorder , à la mort de Thomas, me valaient un millier d'écus. Mon assiduité à l'Académie y doublait mon droit de présence. J'avais hérité, à la mort de Thomas , de la moitié de la pension de deux mille livres qtf il avait eue , et qui fut partagée entre Gaillard etiQoi, comme l'avait été celle de l'abbé

la.

l8o MÉMOIRES.

Batteux. Mes logements de secrétaire au Louvre et d'historiographe de France à Versailles, que j'avais cédés volontairement, me valaient ensemble dix-huit cents livres. Je jouissais de mille écus sur le Mercure. Mes fonds dans l'entreprise de l'île des Cygnes étaient avantageusement placée ; ceux que j'avais mis dans les octrois de la ville de Lyon me rendaient l'intérêt légal, comme ceux que j'avais placés dans d'autres caisses. Je me voyais donc en état de vivre agréablement à Paris et à la campagne; et dès-lors je me chargeai seul de la dépense de Grignon.La mère de ma femme, sa cousine et ses oncles y avaient leurs logements, lorsqu'il leur plaisait d'y venir; mais c'était chez moi qu'ils venaient. ^

Je me donnai une voiture qui, trois fois la semaine , dans une heure et demie , me menait de ma campagne au Louvre, et après la séance de l'Académie mfe ramenait du Louvre à ma ; campagne.

Dès-lors , jusqu'à l'époque de la révolution , je ne puis exprimer combien la vie et la société eurent pour nous d'agrément et de charmç. -Ma femme était heureusement accouchée de son quatrième enfant; M. et madame d'Angiviller Tavaient tenu sur les fouts de baptême; ils s'en étaient fait une fête, et nous avaient donné, dans cette occasion, les plus vifs témoignages d'une tendre amitié. Leur filleul Charles leur devint cher comme s'il eût été leur enfant.

Page 1