‹ Œuvres choisies de MarmontelChapitre 8 sur 165 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

pareil. le n'étais pas fait pour y être remarqué ; je le fîis cependant. Helvétius ayant dit au prince . qu'il lui trouvait de la ressemblance avec. le prétendant, et le prince lui ayant répondu qu'en effet bien des personnes avaient déjà fait cette remarque, je dis à demi-voix: «Avec quelques traits de plus de cette ressemblance, le prince Edouard aurait été roi d'Angleterre. » Ce mot fut entendu; le prince y fut sensible, et je l'en vis rougir de modestie et de pudeur.

Autant la lecture de Bélisaire avait réussi à l'Académie , autant j'étais certain qu'il réussirait mal en Sorbonne. Mais ce n'était point là ce qui m'inquiétait; et pourvu que la cour et le parlement ne se mêlassent point de la querelle , je voulais bien me voir aux prises avec la faculté de théologie. Je pris donc mes précautions pour îi'avoir qu'elle à redouter.

L'abbé Terray n'était pas encore dans le ministère ; mais , au parlement , dont il était membre , il avait le plus grand crédit. J'allai avec madame Gaulard, son amie, passer quelque temps à sa terre de la Motte , et là je lui lus Bélisaire. Quoique naturellement peu sensible , il le fut à cette lecture.. Après l'avoir intéressé , je lui confiai qiie j'appréhendais quelque hostilité de la part de la Sorbonne, et je lui demandai s'il croyait que le parlement condamnât mon livre, dans le cas qu'il fût censuré. Il m'assura que le parlement ne se mêlerait point de cette affaire, et me promit d'être mon défenseur: si quelqu'un m'y attaquait.

aa MÉMOIRES.

Ce n'était pas tout. Il me fallait un privilège , et il me fallait l'assurance qu'il ne serait point révoqué. Je n'avais aucun crédit personnel auprès du vieux Maupeou, alors garde des sceaux; mais la femme de mon libraire, madame Merlin, en était connue et protégée. Je le fis pressentir par elle , et il nous promit toute faveur.

Il me restait à prendre mes sûretés du côté de la cour; et ici , l'endroit périlleux de mon livre n'était pas la théologie. Je redoutais les allusions, les applications malignes , et l'accusation d'avoir pensé à im autre que Justinien dans la peinture d'un roi faible et trompé. Il n'y avait , malheureusement, que trop d'analogie d'un règne à l'autre; le roi de Prusse le sentit si bien, que, lorsqu'il eut reçu mon livre, il m'écrivit de sa main , au bas d'une lettre de Son secrétaire LecatmJe viens de lire votre Bélisaire; vous êtes bien hardi!» D'autres pouvaient le dire ; et si les ennemis que j'avais encore m'attaquaient de ce côté-là, j'étais perdu.

Cependant il n'y avait pas moyen de prendre, à cet égard ^ des précautions directes. La moindre inquiétude que j'aurais témoignée aurait donné l'éveil, et m'aurait dénoncé. Personne n'aurait pris sur soi ni de me rassurer, ni de me promettre assistance ; et le premier conseil que l'on m'aurait donné, aurait été de jeter au feu mon ouvrage, ou d'en effacer tout ce qui pouvait être susceptible d'allusion; et que n'aurait-il pas fallu en effacer?

Je pris la contenance toute contraire à celle de

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