‹ Œuvres choisies de Marsollier. Précédées d'une notice sur sa vie et ses écrits par la Csse d'Hautpoul, sa nièceChapitre 172 sur 184 · LA SOIREE D'AUTOMNE · texte numérisé non relu

LA SOIREE D'AUTOMNE

Les arbres ont perdu leur plus belle parure ,

La neige va bientôt remplacer la verdure ;

Mais l'hiver offre aux champs encor quelques plaisirs.

Je veux de ma retraite égayant les loisirs,

Ami , vous retracer une esquisse fidèle

D'un tableau dont chez vous vous avez le modèle.

Je n'ai pas le talent d'embellir mes portraits ;

Mais le cœur doit juger ceux que le cœur a faits.

Quand la fureur d'écrire , en mon âme s allume ,

Je laisse , à l'abandon , errer ma faible plume.

La saison des frimas m'invite à l'exercer ,

Et c'est auprès du feu que je vais commencer :

Le feu trompe l'ennui d'une longue soirée.

Voyez-vous près de lui cette mère entourée

De cinq ou six enfans, demandant à grands cris

Peau d âne ou V Oiseau bleu qu'on leur a cent fois dits.

Dès le matin , le père est parti pour la chasse ;

On l'attend; il revient ; on l'entoure, on l'embrasse ;

Il s'assied ; et Médor, le doyen du logis ,

Prend sa place marquée en avant des trois fils.

L'un saisit le carnier , l'autre la gibecière ;

Celui-ci s'est chargé de l'arme meurtrière ;

Après mille baisers donnés , reçus et pris,

On tente de porter les lièvres, les perdrix.

;24 poésies

On veut savoir si Flore à guéter est habile ,

Si Rustaut toujours boileA et si Mars est docile.

Ils parlent à-la-fois, et parleraient encor ,

Lorsqu'un tison en feu roule jusqu'à Médor.

Le chien crie et se sauve ; à la meute étonnée ,

L alarme, par ses cris, est aussitôt donnée ;

Tous jappent , mais le maître armé d'un fouet vengeur,

En criant plus haut qu'eux, les fait taire de peur.

Le calme enfin renaît, et l'on parle ménage.

On apprend que Fanfan n'a pas été bien sage ,

Mais qu il a témoigné le plus vif repentir,

Et l'on croit que Fanfan n'a jamais su mentir

Tout en causant , on prend , on donne la pincetle.

C'est un charbon qu'on place, un autre qu'on rejette.

Richard , le corps penché , demande à sa maman ,

Pour la millième fois , à revoir son écran ;

Il l'obtient , n'en veut plus , va l'offrir à son frère :

Puis , avec un baiser , le reporte à sa mère.

Un piquet se prépare ; à ce nom , tout se tait,

Car Ton sait le respect que l'on doit au piquet.

Ah! c'est le roi des jeux, et chacun le renomme ;

On ne peut le jouer, qu'alors qu'on est un homme.

On commence , et du moins, pour s'amuser encor,

Les enfans ont le chat et le pauvre Médor.

La porte de la cour , sur ses gonds , tourne et crie ,

Et retourne et se ferme. Ah ! c'est Jean , je parie :

Il revient de la ville; il aura mes volans,

Mes bas neufs, mes sabots, peut-être aussi mes gans.

Jea:;, est-ce vous?— Paix donc. —Papa, veux-tu qu'il vienne

— Montez... Ce n'est pas lui, car notre grosse chienne

DIVERSES. 4a5

Aboyé , entendez-vous ? — Si c'étaient de voleurs ! On dit que dans le bois on en a vu plusieurs.

— Mes enfans, et qui peut avoir fait un tel conte ? De nous le répéter vous devez avoir honte. Vous sentez-vous le cœur de descendre sans moi ?

— Oui , papa , cher papa , pardonnez notre effroi , Nous allons tous. — Un seul. — Un seul. Qu'aucun n'avance, Dit rainé des garçons. À l'instant il s'élance ,

Et bientôt revenant de sa vaine frayeur ,

11 rentre conduisant par la main le pasteur.

Après les bonjours dits, l'abbé met ses lunettes,

Et bientôt de sa poche il tire les gazettes ;

C'est-là qu'on lit, tel jour , tel combat s'est livré ,

Alexandre en ami dans nos murs est entré.

Après tant de malheurs enfantés par la guerre,

La paix et les Bourbons vont consoler la terre.

Pendant que ces messieurs discutent leurs avis ,

J'aperçois les enfans déjà bien endormis;

Mais quel bruit à l'instant vient frapper mon oreille ;

Et quel charme a-t-il donc, que chacun se reveille?

La cloche du souper a seule ce pouvoir.

Le salon est plus chaud , soupons ici ce soir.

On apporte la table, on rallume la braise,

Et par ordre , chacun se place sur sa chaise.

Tous les chats, tous les chiens sont accourus au son ,

Et la cloche a sonné pour toute la maison.

A couper un gigot , le pasteur s'évertue ;

A Richard , à Fanfan , on donne une laitue.

De vieux valets bien gras, le bonheur dans les yeux ,

Servant pour peu d'argent , et n'en servant que mieux.

Œil fixe , col tendu , sont en face du maître ;

Ce sont là leurs enfans , ils les ont tous vus naître.

On apporte au dessert un flacon de vin vieux ;

On entonne à J'envi quelque refrain joyeux,

Et les enfans au lit vont finir la journée,

Que pour leurs bons parens prolonge l'hy menée.

Les époux bientôt seuls... Mais tirons le rideau,

On peut dans l'ombre encore admirer ce tableau.

Le pasteur va chez lui réciter son bréviaire ;

Les chiens autour du clos font leur ronde ordinaire.

Tous sommeillent enfin dans cet asile heureux;

Et vous, grâce à mes vers , vous dormirez comme eux.

A M. DE SAIINT-M...

Ami , si , plus heureux que l'abbé de Saint-Pierre , Parmi tous les humains quelqu'un pouvait jamais Anéantir enfin le fléau de la guerre, Faire fleurir entre eux une éternelle paix ; Ce serait le héros, le grand par excellence, Et l'univers , par lui devenu plus heureux , Pourrait dans les transport de sa reconnaissance Brûler, en son honneur, un encens vertueux. Mais offrir bassement un sacrilège hommage A celui qui n'est fait que pour notre malheur ; Monstre qui se repaît de sang et de carnage , Et qui porte en tous lieux l'épouvante et l'horreur ; L'appeler un héros, un cœur grand, magnanime, Célébrer ses exploits , lui dresser des autels,

Et vanter ses forfaits... C'est le comble du crime Ou de l'aveuglement des malheureux mortels. Puis-je souffrir qu'au ciel on élève Alexandre ! Ce scélérat heureux , ce brigand sans vertus, Qui , pour plaire à Thaïs, mit une ville en cendre, Et de sa propre main assassina Clitus.

Qu'un Titus est bien plus digne de mon hommage! Qu'un Titus est plus grand ; c'est la bonté du cœur Qui fait les vraishéros; c'est moins dans le courage Que dans l'humanité qu'il faut placer l'honneur.

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