‹ Œuvres choisies de Marsollier. Précédées d'une notice sur sa vie et ses écrits par la Csse d'Hautpoul, sa nièceChapitre 47 sur 184 · BALZAC, ALFRED · texte numérisé non relu

BALZAC, ALFRED

RALZAC.

Enfin te voilà seul , et dis-moi , je t'en prie , ce que tu as pu faire si long-temps avec ton cher oncle.

ALFRED

Ah ! mon cher Balzac , il m'a encore mis sous les yeux l'avenir le plus triste , et je crains quelquefois qu'il n'ait raison.

RALZAC.

On a toujours tort d'affliger les gens qui aiment à se réjouir , quand même on leur dirait les choses les plus sensées; mais ces vieux parens n'en font

ioo L'AMI CL EU MONT,

jamais d'autre, le plaisir les fuil , la raison leur reste , ils ne s'amusent plus, ils querellent, cl cda leur fait passer le temps.

ALFRED

Il n'y a que ces lettres de change qui m'inquiètent... Tu sais que j'en ai fait.

BALZAC

Bien contre mon avis, tu t'en souviens.

ALFRED

Je ne pouvais pas sans cela trouver de l'argent.

BALZAC

Ni t'en passer, voilà le mal! Ne t'a-t-on pas donne du temps?

Oui ; mais il est écoule , je crois.

BALZAC

Déjà! C'est incroyable!... Il me semble que c'était hier... d'honneur, rien ne fait paraître la vie courte comme les échéances.

ALFRED

Tu ris! mais que ferai-je si on exige avec rigueur?...

BALZAC

Le ciel y pourvoiera ; tout s'arrange. Le jeu! les usuriers! un héritage!... Après tout, le pis aller...

ALFRED

Eh bien !

BALZAC

C'est d'aller passer quelques mois en retraite.

ALFRED

Comment!... en prison?

COMÉDIE, ioi

BALZAC

En prison! c'est un mot que cela... Au fait, c'est une invention très sage; ce sont des tuteurs sévères, des intendans éclairés que Ion vous donne ; pendant que vous êtes là , on fait vos affaires , sans que vous vous en mêliez ; vous sortez, frais, dispos, gaillard, sans embarras, sans inquiétudes, sans dettes ; tout est payé , il n'y a plus c|u'à recommencer.

ALFRED

Mon ami , que tu es heureux de donner une tournure gaie aux événemens les plus tristes!

BALZAC

Ma foi , c'est mon régime , et je m'en trouve bien : le chagrin n a pas de prise sur moi , je suis plus fort que lui ; glisser sur la peine , appuyer sur le plaisir, voilà toute ma philosophie ; et s'il faut je dire , voilà tout le secret du bonheur.

SCÈKE VI.

LES PRÉCÉDÉES, MATHILDE , en amazone. MATHILDE.

Eh bien ! Messieurs, que deviennent nos projets.... vous ne me dites rien... ( a son frère. ) Et notre ami , que fait-il là, je le prie?

BALZAC

Chut!... ne le trouble pas, ma sœur, il réfléchit.

tom. m. 7

km L'AMI CLERMOTNT,

MATHILDE

Ah ! mon dieu î

BALZ\C.

Il faut lui pardonner, cela ne lui arrive pas souvent.

Eh! à quoi rêve-t-il? à quelque plan nouveau de fête, de bal?

BALZAC

Pas tout-à-fait; mais aux bons principes de M. de Lercour , qui vient de prendre la liberté' de lui faire une petite mercuriale fort sage.... et fort ennuyeuse ; l'un ne va guère sans l'autre.

MATHILDE

Et enfin, qu'a-t-il donc dit cet oncle barbare?

BALZAC

Ce que les oncles barbares disent toujours, qu'on se ruine.

ALFBED.

Ne l'écoutez pas, mon aimable Mathilde, votre pre'sence va dissiper ce nuage.

MATHILDE , tendrement.

Je le désire.

ALFRED

Il est sur que les discours de mon oncle ont fait sur moi une impression...

BALZAC

Profonde. . . oh!. . . nous avons réellement du chagrin.

MATHILDE , riant.

Combien cela durera-t-il ?

COMÉDIE. fo3

BALZAC, soupirant.

Long-temps ! . . . oh ! oui , nous en avons au moins (Rîaîit.) pour cinq grandes minutes; il faut l'arranger là-dessus.

MATHILDE, riant.

Cinq minutes ! mais c'est éternel ! Sa figure est d'un grave. (Elle le tourne en face d'elle.) Regardez-moi... regardez - nroi donc, Monsieur... riez -vous? voyons!... non !... un peu pourtant ! Mais ce n'est pas encore de bon cœur ! ( plus tendrement. ) Mon cher Alfred , vous me feriez douter de ce pouvoir extrême que vous voulez bien m 'attribuer ; comment ! je vous préfère, je vous l'ai avoue'. . . ma main vous est promise , je suis près de vous !... et vous n'êtes pas heureux !

ALFRED

C'est que l'avenir m'effraie.

MATHILDE

Et vous vous vantez de savoir aimer, vous, oh ! non , non , il n'y, a que les femmes à qui la nature donne un cœur qui ne connaît au monde de félicité que dans la tendresse qu'elles éprouvent, et dans celle qu'elles peuvent inspirer; qui ne redoutent d'autre malheur que celui de cesser de plaire à celui qu'elles ne peuvent cesser de chérir.

ALFRED

Alors , ma chère Mathilde , vous devez être bien sûre d'être toujours heureuse.

MATHILDE

A la bonne heure , je reconnais mon chevalier

.u; L'AMI 6LERMONT,

Très bien ; mais le cher oncle? qu'est-ce qu'il dira de vos amours et de vos projets?

MATHILDE

11 les blâmera, il grondera, criera, se fâchera même.

BALZAC

C'est juste , il en a le droit.

MATHILDE

Sans doute ; mais on rira , et 1 on n'en fera pas moins ce qu'on a résolu de faire : on a bien aussi ce droit-là , ce me semble.

BALZAC

C'est tout aussi juste... et cela promet un intérieur charmant ; l'oncle qui gronde ; le neveu qui n'en tient compte ; ma sœur qui rit de tout ; moi, comme le plus sage, prenant le rôle de conciliateur... Mais, cessons de plaisanter, et occupons-nous de choses sérieuses ; tes chevaux sontils prêts , partons-nous pour la course ?

MATHILDE

C'est de rigueur ; tout Paris y sera ; je dois y essayer mon nouveau cheval.

ALFBED.

Nous serons vos écuyers.

MATHIIJ)E.

J'y compte.

Je vous mène en calèche ; les chevaux iront nous attendre à la porte du bois ; mais d'abord allons déjeûner.

COMEDIE. jo5

MATHILDE

Soit ; mais je demande qu'avant de partir nous venions tous dire un petit bonjour au cher oncle, ne fut-ce que pour lui donner un léger mouvement d'humeur. On dit qu'il ne se porte jamais si bien que quand il gronde.

BALZAC

J'y consens , par égard pour sa santé.

ALFRED

Mais avec tous les ménagemens qu'on doit à un parent âgé , respectable...

BALZAC

Oh ! c'est juste ; nous ne lui proposerons que de venir se divertir avec nous, ce n'est pas bien méchant , je pense !... Mais j'aperçois un homme qui a toute la tournure d un créancier... Oui , M. de JLercour le suit; ils parlent avec vivacité... Nous pourrions troubler cet intéressant tête -à- tète, ainsi éclipsons-nous légèrement, et laissons à ton oncle le temps de déployer toute son éloquence.

MATHILDE

Oui , sortons sans faire de bruit.

( Mathilde rentre dans son appartement, Alfred et Balzac dans L chambre opposée.)

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