‹ Œuvres choisies de Marsollier. Précédées d'une notice sur sa vie et ses écrits par la Csse d'Hautpoul, sa nièceChapitre 8 sur 184 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

LES PRECEDENS, hors STICOTTI.

BEAUMARCHAIS , sans avoir l'air de voir Clavico, à Merville, en lisant , et haut.

Que cet ouvrage est intéressant , et que je setom. m. a

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rais fâché, si, après un voyage entrepris pour

faire connaissance avec l'auteur, je ne pouvais le

rencontrer.

CLAVICO, s'approchant.

L'auteur!... Messieurs, permettez; (il Ht le titre en souriant. ) je le connais, Messieurs , je le connais, et si vous avez besoin de lui, je puis vous répondre d'avance qu'il se fera un vrai plaisir de vous obliger.

BEAUMARCHAIS

Je vous remercie, Monsieur, j'ai entendu vanter ses talens ; nous sommes chargés par le gouvernement français d'établir, dans toutes les villes où nous passerons, une correspondance utile avec les hommes les plus instruits dans le commerce, et la marine; et, comme aucun Espagnol n'écrit avec plus de force , de profondeur que l'auteur de cet ouvrage , j ai cru ne pouvoir mieux servir mes amis qu'en m'adressant à la dame française chez laquelle il loge, pour nous lier avec un homme d'un aussi rare mérite.

CLAVICO.

Le hasard me serl , et je m'en réjouis; je pui* très aisément vous faire trouver avec celui pour lequel vous avez tant d'indulgence , puisqu'en ce moment même il est devant vos yeux ; mais vous, Monsieur, que je n'ai jamais vu dans cette maison, puis-je savoir si c'est le seul motif qui vous appelle en Espagne

Non, Monsieur, une affaire plus intéressante, bien plus intéressante, m'y a fait voler; vous pourrez même m'y rendre service. Dona Maria n'est pas encore visible , et en attendant , si vous le permettez , je vais vous consulter.

CLAVICO.

Je vous écouterai avec la plus grande attention.

( Plusieurs domestiques se promènent dans le vestibule.) J aperçois dans le vestibule. . . Si nous renvoyons ces gens ? . . .

BEAUMARCHAIS

Non , non , ils ne peuvent nous entendre , ils ignorent la langue dont nous nous servons , et mon secret n'a rien à craindre d'eux ; Monsieur même , que je vous présente comme mon ami , n'est pas tout- à -fait étranger à ce que je vais vous dire, et ne sera pas de trop à notre conversation.

CLAVICO.

Vous ne faites qu'accroître ma curiosité.

( Ils sont assis- ) BEAUMARCHAIS.

Un négociant français, chargé de famille, n'ayant qu'une fortune assez bornée, avait quelques parens en Espagne. Un des plus riches , passant par Paris , il y a neuf ou dix ans, lui fit cette proposition : » Donnez-moi deux de vos filles que je les emmène >> à Madrid ; je suis âgé , elles feront le bonheur » de mes vieux jours , et succéderont à un des plus

» riches établissemens de l'Espagne. » L'aînée, déjà mariée, et une de ses sœurs, lui furent confiées. Deux ans après, ce parent mourut et laissa les deux Françaises sans aucun héritage, et dans l'embarras de soutenir seules une maison de commerce ; malgré leur peu d'aisance, une bonne conduite, et les grâces de leur esprit , leur conservèrent une foule d'amis qui s'empressèrent d'augmenter leur crédit et leurs affaires.

CLAVICO.

Ce début m'intéresse, et j'y trouve un rapport... mais, de grâce, continuez.

BEAIT MARCHAIS.

A peu près dans le même temps, un jeune homme , né aux Antilles, s'était fait présenter dans la maison.

CLAVICO , étonné.

Aux Antilles? ( Se remettant. ) Pardon, j'écoute.

BEAUMARCHAIS

Maigre son peu de fortune, les dames, lui voyant une grande ardeur pour l'étude de la langue française, de l'histoire et des sciences, lui avaient facilité les moyens d'y faire des progrès rapides. Plein du désir de se distinguer, il forme enfin le projet, à la fois louable et nouveau , de faire jouir son pays de ses longues et laborieuses recherches ; il donne d abord une feuille périodique dans le genre du Spectateur anglais, le Pensador. Il y joint un Mémoire détaillé sur les relations commerciales des difierens peuples de l'Asie et de l'Europe ;

COMEDIE. a5

pour réussir dans cette double entreprise, il reçoit de ses amis des encouragemens et des secours de toute espèce. La plus jeune , touchée du me'rile et de la tendresse de l'homme qui la recherchait, refuse divers partis avantageux qui s'offraient pour elle; bientôt après, restée seule, sans appui (sa sœur venait de retourner en France), elle préféra d'attendre que celui qui l'aimait depuis quatre ans eût rempli les vues de fortune que tous ses amis osaient espérer pour lui; ce fut elle qui l'engagea à se montrer dans la carrière littéraire et politique, et c est à l'amour qu'il dut son heureuse hardiesse et ses premiers succès.

CLAVICO , à part , se détournant.

Mes yeux se troublent , et je ne sais. . .

BEAUMARCHAIS

L'ouvrage réussit complètement, le roi même lut avec intérêt cette utile production, et donna des marques de bienveillance à l'auteur , qui alors écarta tous les prétendans à sa maîtresse , par une recherche absolument publique. Le mariage ne se retardait que par l'attente de la place qu'on lui avait promise ; enfui , au bout de six mois de constance d'une part, de soins et d'assiduité de l'autre, l'emploi parut... et l'homme s'enfuit.

CLAVICO , soupirant involontairement.

Dieux! c'est... ( Bas, s'en apercevant) Que fais-je ?

BEAI MARCHAIS.

L'affaire avait trop éclaté pour qu'on pût en voir le dénouement avec indifférence. L'outrage

o6 BEAU M ARC H \IS,

indignait tous les amis communs, qui s'employèrent efficacement à venger cette insulte. L'ambassadeur de France même s'en mêla. Mais lorsque cet homme apprit que la jeune Française employait des protections majeures contre lui, crai gnanl un crédit qui pouvait renverser le sien et détruire en un instant sa fortune naissante , il vint se jeter aux pieds de sa maîtresse irritée ; à son tour il employa tous ses amis pour la ramener; et, comme la colère d'une femme trahie n'est presque jamais que de l'amour déguisé, tout se raccommoda ; les préparatifs d'hymen recommencèrent, et l'infortunée crut enfin toucher à l'époque assurée de son bonheur.

CLAVICO , à part.

Quel intérêt a-t-il donc?... qui est-il?... qui sontils tous deux ?

BEAUMARCHAIS

Il revint en effet de la cour le lendemain , mais au lieu de conduire sa victime à 1 autel, il lui fait dire qu'il change d'avis une seconde fois, et ne Tépousera pas. A cette nouvelle , la jeune Française tombe dans un état de convulsion qui fit craindre pour sa vie. Ce récit émut le cœur de son frère, au point que, voulant éclaircir une affaire aussi délicate , il est parti en toute diligence de Paris; il est arrivé à Madrid, la rage et l'honneur dans le cœur. Il y est, et ce frère. . . c'est moi, qui ai tout quitté, patrie, famille, état, pour venir venger une sœur sensible et malheu-

reuse. C'est moi qui viens, armé de mon bon droit et de la fermeté' , démasquer un traître , écrire en traits de sang son ame sur son visage , et ce traître c est vous! ( Ils se lèvent. )

CLAVICO, vivement

Je dois être surpris. . .

BEAUMARCHAIS, avec calme.

Ne m'interrompe/ pas, Monsieur, vous n'avez rien à me dire , et beaucoup à entendre de moi. Pour commencer, ayez la bonté de déclarer devant mon ami , qui est exprès venu de France , si, par quelque légèreté, faiblesse, ou par quelque vice que ce puisse être , ma sœur a mérité le double outrage que vous avez eu la cruauté de lui faire publiquement.

CLAVICO.

Non, Monsieur, je reconnais dona Maria, votre sœur, pour une personne remplie de grâces, desprit et de vertus.

BEAUMARCHAIS

Vous a-t-elle donné quelque sujet de vous plaindre d'elle , depuis que vous la connaissez ?

CLAVICO.

Jamais! jamais!

BEAUMARCHAIS

Eh ! pourquoi donc , homme sans foi t avezvous la barbarie de la traîner deux fois à la mort, parce qu'elle vous préférait à dix autres qui la méritaient mieux que vous ?

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CLAVICO.

Je l'avouerai, des instigations, des conseils... des espérances hop séduisantes... Si vous saviez tous les combats. . •

BEAUMARCHAIS

Cela suffit. ( a M. .ville.) Vous avez entendu la justification de ma sœur , allez la publier ; ce qui me reste à dire à Monsieur , n'exige plus de témoin.

MERVILLE

Reposez-vous sur mon zèle.

( Il sort. )

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