SCÈNE IX
CLAVICO , BEAUMARCHAIS.
BEAUMARCHAIS
A présent que nous sommes seuls , voici quel est mon projet , et j'espère que vous l'approuverez ; il convient également à vos arrangemens, comme aux miens que vous n'épousiez pas ma sœur ; mais vous avez outragé à plaisir une femme d'honneur, parce que vous l'avez crue sans soutien , en pays étranger ; ce procédé est celui d'un homme sans délicatesse , sans probité . . .
CLAVICO.
Monsieur , cessez , de grâce , de pareilles expressions!
BEAUMARCHAIS
Appréciez la grandeur de l'offense , et vous ne les trouverez pas trop fortes; laissez-moi conti-
COMEDIE. an
nuer : Vous allez commencer par reconnaître de voire main, en pleine liberté, toutes les portes
Ouvertes, (Les domestiques paraissent toujours dans le fond.)
que vous avez trahi, trompé, outragé ma sœur , sans aucun sujet, et votre déclaration dans mes mains, je vais trouver mon ambassadeur; je lui montre l'écrit, je le fais ensuite imprimer; après demain, la cour et la ville en seront instruites; j'ai des appuis considérables ici ; du temps et de l'argent , tout sera employé à vous poursuivre sans relâche, jusqu'à ce que ma sœur, suffisamment vengée, me dise: « Arrête, mon frère, c'est » assez, »
CLAVICO.
Je ne ferai point... je ne puis pas faire une telle déclaration.
BEAUMARCHAIS
Je le crois ; à votre place , je ne la ferais pas non plus : voici donc ce qui me reste à vous apprendre ; écrivez ou n'écrivez pas, dès ce moment je m'attache à vous , je ne vous quitte plus, j'irai partout où vous irez, jusqu'à ce que , impatienté d'un pareil voisinage , vous ayez pris , pour vous débarrasser de moi , le seul moyen qui convient entre de braves gens ; vous devez m'entendre ! Si je suis plus heureux que vous , Monsieur , sans parler à personne , je prends ma sœur mourante entre mes bras , et je m'en retourne en France avec elle. Si, au contraire , le sort vous favorise , tout sera fini pour moi , j'aurai fait mon devoir et je laisserai au
3o BEAUMARCHAIS,
ciel le soin de la venger: j'attends votre réponse ; mais avanl de me la Taire , dites-vous bien que celui qui vous parle, frère, sensible et offensé, porte dans son cœur l'honneur qui lui a fait concevoir un pareil projet , et la fermeté qui saura l'accomplir.
CLAVICO.
Monsieur de Beaumarchais, écoutez-moi: rien au monde ne peut excuser ma conduite auprès de mademoiselle votre sœur: mais un combat, quelle qu'en puisse être l'issue , nous perdrait tous les deux, et ne ferait qu'ajouter à ses malheurs, écoutez-moi donc : l'ambition m'a égaré ; c'est à elle que j'ai voulu, je l'avoue, sacrifier l'amour que votre sœur m avait inspiré ; mais revenant sans cesse à mes premiers sentimens, tour à tour coupable et repentant, ma vie n'a été qu'un tissu continuel d'inconséquences et de regrets ; aujourd'hui vous, désillez mes yeux, votre conduite noble et franche vient de me pénétrer de la plus haute estime, et je ne crains pas de vous supplier de réparer , s il est possible , tous les maux que j'ai faits à votre sœur ; rendez-la-moi, Monsieur, et je me croirai trop heureux de tenir de vous ma femme et le pardon de tous mes torts.
BEAUMARCHAIS
Il n'est plus temps, Monsieur, ma sœur ne vous aime plus; elle ne doit plus vous aimer. Expliquezvous donc sans détour , et à l'instant même. Conjentez-vous à faire la déclaration?
COMEDIE. 3i
CLAVICO , très piqué.
Sans détour, et à l'instant même , je vous répète qu'il m'est impossible de souscrire à ce que vous exigez de moi.
BEAUMARCHAIS
Vous en êtes le maître... mais vous savez aussi à quelle condition je puis me désister de ma de mande; ainsi, pour la dernière fois, écrivez ou sortons.
CLAVICO, irrite.
Sortons ; c'est trop abuser...