‹ Œuvres choisies de MercierChapitre 184 sur 272 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

DE L'AUTEUR

En lisant le théâtre de Goldoni, j ai pensé que la pièce intitulée// Jlio&TTe, passerait avec avantage sur notre scène, .parce que le sujet, étant national, et rappelant 1^ mémoire d'un de nos grands hommes, et peut-être le plus regrettable de tous, devait nous plaire et nous intéresser de préférence. L'on n'a donc point vu, sans quelque plaisir, le père de la comédie française monter à son tour sur ce même théâtre qu'il a rendu si illustre ^ et figurer parmi les personnages, enfans de son génie. Il a paru revivre sous de fidèles crayons, et d'ailleurs il a offert par ses moeurs, peintes au naturel, un tableau de la vie privée de l'homme de lettres. Ce point de vue n'est point à dédaigner ; il devient surtout très piquant, lorsqu'il s'agit d'un de ces écrivains célèbres dont l'admiration publique aime à s'entretenir : la curiosité alors devient inépuisable, tant sur les traits de leur caractère que sur les aventures particulières de leur vie. Comme la langue italienne est familière aux littérateurs, ils apercevront d'un coup d'œil ce que j'ai em-

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prunté de la pièce originale , et ils pourront apprécier en même temps les scènes , les personnages , et surtout les détails que j'ai cru devoir y ajouter.

Molière est, parmi nous, le poète qui a consulté davantage la nature, et qui a mis sur notre scène le plus d'expression et de vérité. Peintre fidèle et franc, il a caché l'art que les autres montrent trop; chez lui on ne voit, on n'entend que ses personnages; et le tableau ne paraît si vrai , que parce que sa manière est ingénue. Aussi conserve-t-il parmi les poètes dramatiques la physionomie que La Fontaine a parmi les fabulistes; et l'homme instruit, qui, vers sa quarantième année, se dégoût©" ordinairement de la tragédie française qu'il aperçoit peuplée d'êtres factices , découvre une certaine profondeur dans les pièces de notre poète; il quitte volontiers le romanesque pour porter son attention sur des passions plus naturelles , et des caractères qu'il peut retrouver dans le monde. D'ailleurs la tragédie nous accoutume à ne pleurer que sur les grands désastres , et ce n'est point là un léger inconvénient.

Son chef-d'œuvre, sans contredit , est le Tartufe , et dans' cette pièce à la fois hardie, morale et comique, il me paraît supérieur à lui-même.

Le philosophe a sans doute plus d'un reproche à lui faire ; mais ce n'est pas ici le lieu d'examiner le but et la moralité de chacune de ses pièces, et quelle influence utile ou dangereuse elles ont pu avoir tour à tour sur son siècle. Cet examen formerait un ouvrage sérieux et peut-être neuf à bien des égards. L'art de la comédie

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consiste un peu trop à exercer notre âme à la moquerie,

à la dérision de nos semblables.

Molière mérite notre hommage , pour avoir corrigé son siècle de plusieurs ridicules qui importunaient sans doute la société encore plus que certains vices y puisqu elle lui en a su tant de gré. Mais on ne peut se dissimuler en même temps que , dans plusieurs endroits de ses ouvrages, il alarme la décence et les mœurs ; et toutes ses pièces, osons le dire, ne sont pas également iri^prochables. Il a manqué à cet esprit observateur, à ce peintre étonnant , de méditer plus profondément le but moral , qui donne un nouveau mérite à Fouvrage même du génie , et qui , loin de rien dérober à la marche libre de l'écrivain , lui imprime plus de véhémence et d ehergie , et lui commande ces impressions majestueuses et bienfaisantes qui agissent sur une nation entière. Que n'eût-il point fait , de nos jours , environné d'idées plus saines.^ Car l'art dramatique^ rassemblant et parlant à tout un peuple , est une espèce d'instruction publique qui est de la plus grande importance dans ses effets.

Il eût été à souhaiter qu'à son exemple on eût envisagé l'art dans une imitation fidèle et précise de la nature. Il la voyait , il la sentait , il la poursuivait; et plein de la chaleur qu elle inspire , il travaillait sur des carao^ tères vivans et non sur des livrés ; de là la ressemblance frappante de ses personnages avec les hommes que nous connaissons, et cette variété qui prouve l'étude de toutes les situations. Il n'avait point ce dédain que des écrivains si inférieurs à lui ont osé affecter , lorsqu'ils ont

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méconnu le véritable attribut de leur art pour s'adonner à des touches raffinées et légères, à de petites formes élégantes et maniérées , à tout Feffort de lesprit qui éblouit et fatigue. Il savait que tout mouvement du cœur humain est intéressant à voir, précieux à saisir, aimable à fixer, et que sa peinture sera toujours noble , si ce n'est devant le sot orgueil de quelques particuliers , qui demain vont disparaître , du moins devant Thumanité entière et Fœil des siècles futurs.

On a resserré depuis lui la scène qu'il tendait visiblement à agrandir; on n'a plus voulu y admettre que certains hommes choisis et distingués par leurs titres et leur naissance , c'est à dire , les seuls que le poète était censé pouvoir fréquenter décemment. La vanité et rinsu0isance ont également trouvé leut compte à ce rétrécissement puéril. Le poète s'est cru responsable ^ pour ainsi dire, de ses personnages; il ne les a introduits qu'avec la plus grande réserve : mais , dès ce moment, il a cessé de voir les objets les plus faits pour être représentés ; il a pris le vêtement pour l'homme ; il n'a point su mettre à profit ce qui devait parler si éloquemment à tous les yeux. Enfin , au nom de la bonne compagnie, on le vit subtiliser le trait large et vigoureux que Molière avait rendu parlant. Comme ce trait était délicat et délié , il crut l'avoir rendu plus parfait ; mais il devint imperceptible, et de jolies miniatures^ brillantes , pointillées et froides , remplacèrent le vaste tableau de la nation , mine inépuisable qu'on désapprit à fouiller. I^es auteurs se concentrant dans un point uni-

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que, à raison de leur incapacité, s*admirant. dans leur jargon étudié, devinrent de jour en jour plus aveugles , et oublièrent la multitude, qui, en revanche, ne les aperçut point.

Un goût exquis pour les petites choses, et, par là même, étroit et pusillanime, amena donc des beautés conventionnelles , et fit disparaître ces touches hardies et fortes qui peignent Thomme dans toutes ses attitudes. On voulut embellir, sous de faux agrémens, ce qui avait tant de charme sous des traits un peu grossiers si Von veut , mais nus et saillans ; et il se trouva à la fin que tous ces raffinemens de société ne laissaient plus reconnaître l'empreinte de Tâme humaine.

Ainsi, la comédie, à qui le bon Molière avait su donner une figure animée, un rire franc, un front populaire^ dégénéra sous les habits brillans et dorés dont on Taffubla à tout propos. Les marquis modernes, en expulsant les bourgeois, chassèrent le naturel et la simplicité. Le jargon brillante succéda au langage naïf; on eût dit que la nation avait changé d'idiome et n'avait plus de physionomie , parce qu il ne se trouvait plus que des peintres maniérés et des écrivains fantasques. L'impuissance, toujours féconde en discours, mit tout en œuvre pour se justifier, et accusa solennellement le peuple de n'avoir plus rien de pittoresque ; et le peuple ignora le reproche et la justification. De là naquirent ces copies rebattues qui vont encore en s'affaiblissant ; le trait original s'éloigna et disparut. Nos pièces tracées d'après des êtres que le poète seul soutient avoir vus

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dans le monde, n'eurent aucun caractère de vérité, et se réduisirent au mérite du style, à quelques dialogues élégans, à quelques traits d'esprit, pâles et mourantes étincelles; mais ces personnages sans physionomie, créés de fantaisie, frappés dans tout leur ensemble du vice héréditaire de leur origine, ne laissèrent point dans la mémoire de trace distincte. Que lé luxe, père de cette vaine comédie, vante après cela le poli de l'expression; que me font ces idées rétrécies et froides , images du cœur dont elles émanent ?

O Molière ! Molière , tu n'es plus ! et à mesure que les années s'accumulent sur ta cendre^ ton génie s'en* fonce plus avant dans la tombe ; la même nature que tu peignis est sous nos yeux , et nous sommes assez dégénérés, pour la voir basse et ignoble où tu l'apercevais vivante et riche ; c'est notre couleur qui est trompeuse et non la tienne. Au milieu de tant d'observations fines y délicates et multipliées, et avec notre esprit tout en épigrammes et en saillies, nous ne savons plus mettre la figure en mouvement , et la placer dans le tableau. C'est que nous courons après l'enluminure , et que nous laissons là la fierté du dessin.

Le talent est donc un instinct supérieur au raisonnement, et qui supplée à toutes les combinaisons des critiques. Les auteurs s'épuisent en réflexions innombrables, et leur théorie transcendante aboutit à de petites créations languissantes, semblables à ces pauvres lenfans à demi ébauchés , qui portent, sur un front pâle, l'image d'un père efféminé. Molière possédait cet instinct

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qui crée sans disserter, et qui imprime la vie pour dîf* férentes générations. C'était peu , il savait le reconnaître en autrui. Il devina le génie de La Fontaine, alors presque universellement méconnu. Despréaux et Racine se croyaient de bonne foi supérieurs à La Fontaine ; ils le jugeaient, ils le raillaient, ils allaient même jusqu'à une espèce de dédain ; ces deux écrivains , si loin de la naïveté, ne sentirent pas son extrême mérite. Molière, génie original , sentit La Fontaine , et dit de La Fontaine et deux: Ils ont beau faire ^ ils n^ effaceront pas le bonr homme; jugement remarquable, et qui décèle un esprit clairvoyant , car une erreur générale fait illusion aussi aux hommes supérieurs. Où. est l'écrivain de nos jours qui sache apprécier un auteur contemporain d'une manière aussi décidée et avec un tact aussi sûr? On est plus souvent encore injuste par insensibilité, que par envie.

En i66i , Paris avait cinq théâtres, et c'était le moyen de donner à l'ait tout son développemeîit \ Ausfsi, ce furent les beaux jours de la scène française. Les circonstances ne créent point le génie , mais elles aident à son essor. Molière avait un théâtre à ses ordres ; il pouvait essayer ses ouvrages , en voir préalablement les effets et les corriger à plusieurs reprises *. Il avait la protection

I. Lorsqu'il y eu a un trop grand nombre, comme il arrive aujourd'hui, ce développement, poussé trop loin, amène la stérilité; et depuis que Ton donne deux cents pièces nouvelles, par an, à Paris , il s'en trouve à peine deux qui soient bonnes.

a. Et, par conséquent, il n'était pas obligé de mutiler ses ouvrages par complaisance pour les comédiens ; il n'était pas obligé de les faire pour eux ;

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du monarque , dont le coup d œil était fait pour Tenflammer. Il avait des amis illustres qui chérissaient son art. Il était encouragé par ces applaudissemens journaliers qui soutiennent le poète , et lui ordonnent de ' nouvelles compositions. Il ne se faisait imprimer qu'après avoir été joué vingt ou vingt-cinq fois % et les lecteurs, favorablement disposés par le succès, en lisant ses pièces, revoyaient le jeu des acteurs. Il touchait le revenu légitime de ses honorables travaux, et cela montait à près de trente mille livres par an. Il n'avait pas à ses oreilles le bourdonnement monotone et continu de ces insectes folliculaires qui troublent plus qu'ils ne nuisent , qu'on écrase et qui renaissent. Aujourd'hui , quiconque s'abandonne à cette carrière devenue plus difficile, espérerait vainement quelques-uns de ces avantages.

mais, au contraire, ils s'accommodaient comme ils pouvaient à ses pièces, et aucun rôle ne leur répugnait. Molière, avec tout son génie, n'eût peutêtre pas Élit un seul chef-d'œuvre, sll n'eût été comédien lui-même, et, qui plus est, directeur de comédie.

I. Maintenant les auteurs se font imprimer même avant d*être joués, et la rapacité de quelques libraires ne leur laisse pas le tems de perfectionner leurs' ouvrages.

PERSONNAGES

MOLIÈRE, auteur dramatique.

CHAPELLE, ami de Molière.

LA BÉJART, comédienne, demeurant dans la maison de Molière.

ISABELLE, comédienne, fille de la Béjart.

L ATHORILLIÈRE , comédien, et ami de Molière.

PIRLON, ennemi de Molière.

LE MARQUIS DE***

LE COMTE DE***

LA FOREST , servante de Molière.

LESBIN, domestique de Molière.

La scène se passe à Paris , rue de Richelieu , chez MoUèrc

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