L ŒUVRE EN GENERAL
Clément Marot était du peuple, vivait surtout avec le peuple el n'était guère admis que par privilège à la cour. Il était de petite érudition et ne scLvait rien au delà du Roman de la Rose, d'Alain Charlier et de Villon, en français; rien au delà de Pétrarque, en italien ; et en latin^ de Catulle, de Virgile, d'Ovide et de Martial. Mais, si c'est un mérite, il avait été, pour ainsi dire, le dernier représentant de l'esprit gaulois; il en avait eu souvent le naturel dans ses vers, el, usant de la laugue commune, en avait souvent conservé la grâce, la vivacité et la gentillesse mêlée à une malice enjouée. Ses disciples, comme tous les imitateurs qui sont dépourvus de génie et d'originalité, étaient bien vite tombés dans le trivial./Une ■ réforme s'imposait donc; on sentait le besoin de hausser le ton de la poésie. C'est ce qui fut tenté par Ronsard et ses amis de la Pléiade^ et le moment semblait favorable : la Renaissance commençait à produire ses fruits; on commençait à\^ pouvoir lire les chefs-d'œuvre de l'antiquité grecque et latine. ]
1. Voir : 1° l'Hellénisme en France, par Egger, l . l^'' , passim ; — 2" Tableau de la poésie française au xvi« siècle, par Sainte- Beuve, p. 62 et suiv. ; — 3'^ Ronsard considéré comme imitateur d'Homère el de Pindare , par E. Gaiidar, passim ; — 4" Le xvu' siècle en France, par A. Darmestetor et A. Hatzfeld, p. 118 et suiv.
xxxtv LORUVRE DE RONSARD
I. Ronsard essaya d'abord de former une langue poétique tout à fait distincte de la prose.
Vivant à la cour, loin du vulgaire, dans l'intimité avec les , plus grands seigneurs et les rois et, faisant, pour ainsi dire, partie du monde officiel, la vie n'était pas pour lui, comme pour Marot, à la merci de la libéralité des princes. Son public ne se composait que d'une élite; c'était comme un petit cénacle. Voyant les choses de plus haut, il pouvait dire : « que la poésie ne doit pas avoir pour sujets les vulgaires personnes ». Sa muse ne devait donc parler qu'une langue choisie, et celte idée était fortifiée en lui par la lecture des anciens. Sous la savante direction de Daurat, il alla droit aux véritables monuments de la poésie antique, et goûla l'hellénisme à ses sources les plus pures; il avait lu dans le texte Homère, Eschyle, Aristophane. Pindare lui avait appris que la muse ne doit se tenir que « parmi les roches hautaines » (voir plus loin p. 86), et célébrer seulement les œuvres guerrières des rois et des héros. Car les poètes reçoivent l'inspiration divine.
« Ceux là que je feindrai poètes (dit Jupiter, p. 59). Par la grâce de ma bonté Seront nommés les interprètes Des dieux et de leur volonté, etc. »
'< Dieu est en nous, et par nous fait miracles. <>
rf dit Ronsard ailleurs (p. 132). C'est en s'inspirant de ces idées, qu'il tente de ramener le rôle du poète à ce qu'il était chez les Grecs; il veut faire de lui une sorte du personnage religieux dont on écoute les vers avec respect.' C'est pourquoi il désire que son langage ne ressemble en rien à celui du vulgaire. L'intention était bonne r^la poésie doit parler un langage plus élevé, plus choisi que la prose. Mais pourquoi
^ tomber dans l'exagération? Il alla jusqu'à rejprendre les tournures des langues anciennes, les inversions; aux mots français il impose les constructions de la langue latine qui
\ avaient disparu dès le xiv« siècle avec la déclinaison du vieux ^f^ançai3. Ainsi il dit :
<< Des royaumes la clef tu portes, »
{Ode de la paix.)
L'OEUVRE DE RONSARD xxxv
« De l'ayr la vagabonde troupe t'ôbeyt... »■
{ibid.)
« Ckjmme un affamé lion, Qui de soif la gorge a cuite.. . »
(p. 40) etc.
Tantôt, comme les poètes latins, il se sert d'un qualificatif pour qualifier un verbe :
Je sens Hécate horrible me tenir
[Franciade, IV.)
Tantôt à la façon des poètes grecs surtout, il forge des épithèles redondantes avec les noms de personne ou de lieu : « Phebus Cynthien, Cytherean, trépied cymbrean, etc., etc. »
Il veut aussi former des mots composés à la façon d'Homère (voir plus loin : Étude sur la langue et Glossaire).
II. Mais sa tentative porta surtout sur la mythologie. QhQi.^^-f/.-^.c les poètes du moyen âge, dans le Roman de la Rose, dans '' ^ Villon, on ne s'élève pas bien baut, on désigne les choses comme les désigne le vulgaire; il règne une espèce de naturalisme, on personnifie ce qui frappe un chacun : la Fortune, la Nature, le Bonheur, VAdversité, etc. Cl. Marot offre encore des exemples de ces personnifications ; Ronsard lui-même n'en est pas exempt. Mais la Renaissance a vaincu, et la Pléiade trouve bien plus beau, bieii^ plus intéressant de ramener la vieille mythologie grecque,,' que la^ foule ne connaît plus, bien loin d'en comprendre le sens. On rapporte sans mesure sur la scène, tous les dieux, tous les demi-dieux de l'antiquité, toutes les allégorie^ grecques ou latines. Ronsard en met avec une telle profusion dans ses poésies, que de suite il a fallu des commentateurs pour les îxpliquer.- Personne, si ce n'est la Pléiade et quelques rares initiés, n'était préparé à cette rénovation de choses et de personnages vénérés dans un monde disparu depuis bien des siècles. C'est à ce propos que l'on peut dire avec vérité : la Muse de Ronsard a parlé grec en français. Le plus souvent ce poète se servait de la langue commune et la recommandait [voir ses préfaces) ; semais ses œuvres sont trop remplies d'allusions mythologiques; on ne connaissait plus guère ces divinités antiques ; la Renaissance pouvait se rappeler leurs noms ; mais leurs attributs étaient tout à fait ignorés du grand nombre.
xxxvi L'OEUVRE DE RONSARD
Ronsard, dans son enthousiasme pour le grec, croyait dire des choses connues quand il parlait des « sources agannipides » de « l'antre Thespien » (p. 408j; de « la Cyprienne estoile » (p. 409). Les Estienne, Ronsard, Amyot, presque seuls, pouvaient lire Homère et le comprendre; Rabelais aussi était lecteur de Platon, d'Hippocrate ou d'Homère. Mais Montaigne nous avoue qu'il a lu Plularque dans la traduction d'Amyot. Pour la plupart de grec était, comme l'on dit, lettre morte. De là vient que ces emprunts mythologiques, trop abondants, trop fréquents, n'ont été compris de presque personne; au contraire ils ont nui souvent à l'œuvre du poéte.'l.e xv!!** siècle, quoique plus familier avec tous ces termes, d'evait être plus modéré en ce point.
Iir. Ronsard tenta encore d'élargir le cercle de la poésie française; il créa des genres nouveaux. H ignorait le moyen âge français et les romans de chevalerie ; il n'avait lu que quelques liiades factices composées par des scoliastes. Il ne pouvait donc se douter de quels matériaux précieux il se privait. Aussi l'ignorance de notre vieille littérature, d'une part, de l'autre, une admiration exagérée, mais bien excusable, pour les littératures anciennes ne lui permettaient de voir que le grec et le latin. C'est uniquement aux sources grecques et latines qu'il alla puiser, et voulant nous donner une épopée, les modèles qu'il prit furent Homère et Virgile, comme si les temps et les hommes n'étaient pas bien changés ! (Voir plus loin p. xxxix.)
Il introduisit aussi l'ode en français; ici il réus.it, du moins, en partie. Le moment n'était plus à l'ode pindarique, puis l'esprit français ne s'accommode guère d'une obscurité voulue. Ronsard fut plus heureux dans l'ode horatienne, ou l'ode anacréontique ; dans ces pièces de plus courte haleine, le poète est plus à l'aisé ; sa muse semble plus vive, plus alerte plus française (Voir plus loin p. xxxvii.)
IV. S'il en est ainsi, c'est que Ronsard inventa des rythmes nouveaux : le rythme lui paraissait, avec raison, trop pauvre en français ; il fit tous ses eflbrts pour le rendre plus riche, plus cadencé, plus sonore, pour varier les formes delà strophe. « C'est à lui, dit M. A. Darmesteter*, qu'ii