‹ Œuvres choisies de P. de RonsardChapitre 6 sur 462 · BIOGRAPHIE XV · texte numérisé non relu

BIOGRAPHIE XV

Force fut donc de renoncer aux honneurs et à la vie politique. Ronsard se consola facilement, car ses goûts le por- ' taient plutôt à l'élude et à la méditation. Xa poésie surtout l'attirail, il avait commencé à Faire des vers à douze ans, nous dit-il lui-même (voir Poème à Pierre L'Escot). Le maître de la première école poétique du xvi^ siècle allait disparaître ; il était juste qu'un autre vînt prendre la place, mais celui-ci devait élargir la voie et hausser le ton. Ronsard pensa donc «transférer l'office des oreilles à celuy des yeux pour la lecture des bons livres et se mettre à l'eslude à bon escient

« .... Et ce qui luy augmenta ce désir, fut un gentil-homme nommé le seigneur Paul, Escossois, ainsi que disent aucuns (Baïf m'a asseuré toutesfois qu'il estoit Piemontois), lequel avoit esté page avec Ronsard et ne laissoit de hanter l'escurie du roy, qui estoit lors une escole de tous honnestes et vertueux exercices, comme aussi faisoit Ronsard. Ce gentilhomme avoit fort bien estudié les poêles latins, et mesme lors qu'il estoit page avoit tousjours un Virgile en main, interprétant aucunes fois à Ronsard quelques beaux traits de ce grand poète, où il prit si grand appétit que depuis il ne fut jamais sans un Virgile, jusques à l'apprendre entièrement par cœur... Il ne laissoit toutesfois d'avoir tousjours en main quelque poète françois, qu'il lisoit avec jugement, et principalement (comme luy-mesme m'a maintes fois raconté), un Jean le Maire de Belges, un romani de la Rose et les œuvres de Clément TMarot, lesquelles il a depuis appelé, comme on lit que Virgile disoit de celles d'Ennie, les nettayeures dont il tiroit, comme par une industrieuse laveure, de riches limures d'or.

« Fust donc par la lecture de ces livres, fust donc par la hantise de ce docte genlil-homme qui luy donna entièrement le goust de la poésie et le premier jetta en son esprit la semence de tant de beaux fruits qu'il a depuis produit à l'honneur de nostre France, l'an 1543, il fil trouver bon à son père le désir de se remettre aux lettres, mais non en intention qu'il s'adonnast à la poésie, lui défendant expressément de tenir aucun livre françois, mais seulement des grecs et latins l'ayant oogneu presque dès le berceau enclin au mestier des Muses... Son père mourut bientost après, à sçavoirle sixième jour de juin 1544, en la ville de Paris, servant son quartier chez le roy. Ronsard donc voulant recompenser le temps perdu, ayant le plus souvent pour compagnon le sieur de Carnavalet, gentil-homme breton, et des mieux nourris, se

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desroboit de l'escurie' du roy (près de laquelle il estoit logé auxTournelles), pour passer leau et venir trouver Jean Dorât, honneur du pais Limosin, excellent personnage et celuy que l'on peut dire la source qui a abbreuvé tous nos poëtes des eaux Pieriennes, ou, comme Ronsard a dit de luy, le premier qui a desloupé la lonteine des Muses, parles outils des Grecs

et le recueil des sciences mortes Dorât demeurait lors au

quartier de TUniversité, chez le seigneur Lazare de B.nP, maislre des reqiiestes ordinaire de l'hostel du roy, et enseignoit les lettres grecques à Jean-Antoine de Bai'f, son fils, personnage aussi des plus doctes et des premiers compagnons de Ronsard, et maintenant un des derniers survivans à ceste première et docte volée de bons esprits, qui se fîtparoistre en ce temps-là et auquel est deu Ihonneur des premiers vers françois mesurez à la mode des Grecs et Latins.

u Depuis Ronsard ayant sceu que Dorât alloit establir une académie au collège de Coquerel'', duquel on luy avoit baillé le gouvernemenl, ayant sous sa charge le jeune |{aif, il délibéra de ne perdre une si belle occasion et de se loger avec luy; car ayant esté comme charmé par Dorât du phyltre des bonnes lettres, il vid bien que pour sçavoir quelque chose, et principalement en la poésie, il ne falloit puiser l'eau es rivières des Latins, mais recourir aux fonteines des Grecs. Il se fit compagnon de Jean-Antoine de Baïf, et commença par son émulation à estudier : vray est qu'il y avoit grande diiterence, car Baif estoit beaucoup plus avancé en l'une et l'autre langue, encore que Ronsard surpassast beaucoup Baïf d'âge. Néantmoins la diligence du maistre, l'infatigable travail de Ronsard et la conférence amyable de Bail', qui à toutes heures lui desnouoit les plus fascheux commencemens de la langue grecque, comme Ronsard, en contre eschange, lui apprenoit les moyens qu'il sçavoit pour s'acheminer à la poésie françoise, furent cause qu'en peu de temps il recompensa le temps perdu. Et n'est à oublier que Dorât, par un artilice nouveau, luy apprenoit la langue latine, sçavoir est par la grecque.

1. Escurie. — Ce mot, dans la vieille langue, avait souvent le sens de train de maison, suite. L'écurie du roi était composée de toutes les personnes de sa suite. (Voir mon édition de CL Marot, p. 77, note 3.)

2. Baïf. — La maison de Baïf était située rue des Fossés-Saint- Victor, au-dessous du collège des Écossais. Elle a disparu pour le percement de la rue des Écoles. Elle portait le n" 23. (P. Bl.)

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