‹ Œuvres choisies de Saint-Évremond, precédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 100 sur 116 · LETTRE A MADAME LA DUCHESSE MAZARIN · texte numérisé non relu

LETTRE A MADAME LA DUCHESSE MAZARIN

J'ai entrepris de vous donner un conseil, madame, quoique les femmes n'aiment pas à en recevoir. Mais il n'importe , je suis trop dans l'intérêt de votre beauté pour ne vous avertir pas du tort que vous lui ferez s'il vous arrive de vous parer à la naissance de la reine. Laissez les ornements pour les autres : les ornements sont des beautés étrangères qui leur tiennent lieu de naturelles; et nous leur sommes obligés de donner à nos yeux quelque chose dé plus agréable que leurs personnes. Nous ne vous aurions pas la même obligation , madame , si vous en usiez comme elles. Chaque ornement qu'on vous donne cache une beauté, chaque ornement qu'on vous ote vous rend une grâce, et vous n'êtes jamais si bien que lorsque Ton ne voit en vous que vous-même.

La plupart des dames se perdent avantageusement sous leur parure. Il y en a qu'on trouve fort bien avec leurs perles, qu'on trouverait fort mal avec leurs goûts. Le plus beau collier du monde ferait un méchant effet sur le vôtre. Il en arriverait quelque changement en votre personne , et tout changement qui se fait dans une chose padfaite ne lui saurait être avantageux. Que ceux qui retiennent vos pierreries servent bien votre beauté ! Je suis plus votre serviteur qu'homme du monde; mais, tout votre serviteur que je suis, je trouve des jours à excuser M. Golbert et M. Dumetz^ Si vous étiez

I M. Ck)lbert et M. Dametz, garde du Trésor royal, avaient en garde les pierreries de madame Mazarin.

dans la condition où vous devriez être , on ne démêlerait pas si aisément les avantages de votre mérite d'avec ceux de votre fortune. Ces messieurs noqs en ôtent l'embarras : grâce au soin qu'ils ont de bien séparer ces deux choses , nous voyons nettement que vous n'avez obligation qu'à vous-même de tous les sentiments qu'on a pour vous. Laissez, laissez ruiner les autres en pierreries et en habits, la nature a fait pour vous toutes les dépenses. Vous seriez une ingrate, et nous aurions méchant goût, si nous n'étions également contents des libéralités qu'elle vous a faites.

Je voudrais bien vous voir faire à la naissance de la reine ce que fit autrefois Bussi d'Amboise' à un tournois. Ayant su que tous les grands seigneurs de la cour devaient faire des dépenses extraordinaires pour leurs équipages et pour leurs habits, il habilla ses gens comme des seigneurs , et marcha vêtu fort simplement au milieu de ce train si magnifique. La nature fit valoir tellement ses avantages en la personne de Bussi, que Bussi fut pris seul pour un grand seigneur, et tous les seigneurs qui s'étaient fiés à la magnificence ne passèrent que pour des valets. Réglez-vous, madame, sur l'exemple de Bussi : faites habiller Fanchon et Grenier* en duchesses, et marchez vêtue comme une simple demoiselle , avec le seul charme de votre beauté. Toutes les dames seront prises pour

I Louis d'Amboise, seigneur de Bossi , marquis de Reinel , capitaine de cinquante tiommes d'armes du roi, gouverneur et lieutenant général en Anjou, premier gentil-homme de la chambre du duc d'Alençon, se rendit illustre par son savoir, par son courage, et par sa politesse. La reine Marguerite en parle avec éloge dans ses Mémoires , et comme d^une personne qui ne lui était pas indifférente : elle avoue même qu'on disait hautement au roi Henri IV, son mari , qu'il la servait. Bussi fut malheureusement assassiné en 1579, dans son gouvernement d'Anjou, à Tâge d'environ vingthuit ans. Le comte de Monsoreau ayant su qu'il voyait sa femme, la força le poignard sur la gorge de lui écrire de se rendre incessamment auprès d'elle. Bussi vint , et dés que le comte sut qu'il était dans la chambre de sa femme , il s'y jeta avec cinq ou six hommes armés. Bussi , ne trouvant pas la partie égale, sauta par une fenêtre dans la cour ; mais il s'y vit bientôt attaqué par d'autres personnes. Il se défendit longtemps avec une vigueur et une fermeté incroyable, et leur vendit bien chèrement sa vie. Brantôme n'a pas osé s'étendre sur la mort tragique de Bussi d'Amboise, dans l'abrégé qu'il a donné de sa vie au tome UI des Hommes Illustres,

> Deux demoiselles de madame Uazarin.

DR SAINT-EYBBMOND. «145

des Fanchons, et la simplicité de votre habit n'empêchera pas que vous ne soyez au-dessus de toutes les reines.

Je n'aime pas h faire des contes , et une vanité peut-être assez mal fondée me fait préférer l'expression de ce que j'imagine au récit de ce que j'ai vu. Le métier de conteur est une puérilité dans les jeunes gens et une faiblesse dans les vieillards. Quand l'esprit n'a pas encore acquis sa force, ou qu'il commence à la perdre, il aime à dire ce qui ne coûte rien à penser. Je renonce au plaisir que me donne mon imagination, pour vous conter une petite aventure que j'ai vu arriver à la Haye.

Dans le temps que je demeurais à la Haye , il prit envie un jour à M. le comte de Guiche ' et à M. de la Yallière * de se parer pour attirer les yeux du peuple, et ils voulurent que la parure eût également de la magnificence et de l'invention. Le comte de Guiche se distingua par beaucoup de singularités. Il portait une aigrette à son chapeau; et une boucle de diamants, qu'il eût souhaités plus gros pour cette occasion, tenait le chapeau retroussé. Il avait au cou du point de Venise, qui n'était ni cravate ni colet : c'était une espèce de petite fraise , qui pouvait contenter l'inclination secrète qu'il avait prise pour la Golille à Madrid. Après cela , vous eussiez attendu une roupille à l'espagnole, et c'était une veste à la hongroise. Ici l'antiquité lui revint en tête , pour lui mettre aux jambes des brodequins ; mais, plus galant que les Romains, il y avait fait écrire le nom de sa maîtresse en lettres. assez bien formées dans une broderie de perles. Du chapeau jusqu'à la veste , la Bizarria de l'Amirante avait tout réglé : le comte de Serin régnait à la veste , et l'idée de Scipion lui avait fait prendre les brodequins. Pour la Yallière, il se mit le plus extraordinairement qu'il lui fut possible; mais il sentait trop le Français, et, pour dire la vérité, il ne put s'élever à la perfection de la bizarrerie.

Telle était la parure de nos messieurs quand ils entrèrent

1 Armand de Grammont, mort sur la fin de Tannée 4672. 3 Frère de madame la duchesse de la Valliêre.

dans le Voorhout, lieu destiné pour la promenade à La Haye. A peine y étaient-ils entrés, qu'on accourut de toutes parts pour les regarder, et le monde, surpris de la nouveauté, ne savait encore s'il le fallait admirer comme extraordinaire, ou s'en moquer cooune d'une chose extravagante. Dans cette petite suspension, où l'on songeait à se déterminer, M. deLouvigny < arriva. Il avait un habit noir tout simple, et de beau linge faisait sa parure ; mais on lui voyait la plus belle tête du monde, le plus agréable visage et le meilleur air. Sa modestie insinuait le mérite de ses qualités ; les femmes étaient touchées, il plaisait aux hommes. Disons la vérité, il touchait tout. Sans vous, madame, la question serait décidée, et les avantages de votre sexe seraient perdus. Vous êtes la seule femme qui puissiez faire sur nous des impressions plus fortes. Après vous avoir dépeint ses charmes, vous n'aurez pas de peine à en deviner les effets. Tous les spectateurs furent aussi touchés que M. le comte de Guiche et M. de la Yalière furent confondus. On se souvient encore à La Haye de l'avantage de M. de Louvigny et de la défaite de ces messieurs. Si je n'étais pas en Angleterre , il m'en souviendrait plus qu'à personne ; mais vous ruinez tous objets et toutes idées ; vous déferiez cent Midleton et cent Louvigny : que reste-t-il dans l'un et dans l'autre sexe à vous opposer ?

A LA MÊME

.T'ai songé toute la nuit à la conversation que nous eûmes hier au soir, et je ne m'en étonne point, madame : quand on a eu le plaisir de vous voir et de vous parler le soir, il ne faut pas s'attendre à celui de bien dormir. Il me semblait que M. de Barillon raisonnait avec beaucoup de solidité. Le comte de Melos, qui préférait toujours la soumission de l'esprit au

■ Antoine Charles de Grammont, comte de Louvigny, plus tard duc de Grammont.

DK SAINT-EVBEMOMD. 447

raisonnement, voulut bien se rendre au vôtre, et vos lumières lui tinrent lieu de Tautorité, qu'il a coutume de respecter.

J'avoue que j'étais convaincu et enchanté de vos raisons \ elles faisaient leur impression sur mon esprit avec toute la forc^ de la vérité , et s'insinuaient dans mon cœur avec tous vos charmes. Le cœur, doux et tendre comme il est, a une opposition naturelle à l'austérité de la raison. La vôtre a trouvé un grand secret : elle porte des lumières dans les esprits, et inspire en même temps de la passion dans les cœurs. Jusqu'ici la raison n'avait pas été comptée entre les appas des femmes : vous êtes la première qui l'ait rendue propre à nous donner de l'amour. Sans vous, madame, les vérités que nous cherchons nous auraient paru bien dures. La vérité qu'on a bannie du commerce , comme une fâcheuse , et qu'on a cachée au fond d'un puits, comme une séditieuse qui troublait Tunivers; cette vérité change de nature dans votre bouche, et n'en sort que pour vous concilier généralement tous les esprits. Vous la rétablissez dans le monde avec une pleine satisfaction de tous ceux qui vous entendent.

Ce n'est pas, madam^e, que vous n'ayez votre part de la malignité de la nature. Vous avez quelquefois des desseins formés de nous choquer. Sans être trop pénétrant, on découvre la malice de vos intentions ; mais vos charmes sont audessus de ces intentions malicieuses. Vous plaisez, lors même que vous avez envie de déplaire, et de toutes choses que vous voudriez entreprendre , ne plaire pas est la seule chose dont vous ne sauriez venir à bout.

A LA MÊME

Je ne sais, madame, si le titre d'amitié sans amitié que vous avez donné à mon écrit lui convient; mais je sais bien qu'il ne convient pas à mes sentiments , et particulièrement ù ceux que vous m'inspirez. Depuis c« soir malheureux que

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VOUS m^apprftes la funeste résolution que vous voulez ^«ndre, je n*ai pas eu un moment de rrpos, ou, pour mieux dire, vous m*avez laissé une peine continuelle , une agitation bien plus violente que la simple perte du repos. Comment est-il possible que vous quittiez des gens que vous charmez , et qui vous adorent , des amis qui vous aiment mieux qu'ils ne s^aiment eux-mêmes, pour aller chercher des inconnus qui vous déplairont , et dont vous serez peut-être outragée; songez*vous, madame, que vous vous jetez dans un couvent, et que madame la connétable avait en horreur. Si elle y rentre, c*est qu'il y faut rentrer ou mourir ; et pour y aller, madame, vous voulez quitter une cour où vous êtes si estimée , où Taffection d'un roi doux et honnête vous traite si bien, où toutes les personnes raisonnables ont du respect et de l'amitié pour vous. Songez-y , madame , le jour le plus heureux que vous passerez dans le couvent ne vaudra pas le plus triste que vous passerez dans votre maison.

Encore si vous étiez touchée d'une grâce particulière de Dieu, qui vous attachât à son service, on excuserait la dureté de votre condition par l'ardeur de votre zèle, qui vous rendrait tout supportable; mais vous n'êtes ni convaincue ni touchée , et il vous faut apprendre à croire celui que vous allez servir si durement. Vous trouverez toutes les peines des religieuses , et ne trouverez point cet époux qui les console. Douter un jour de la félicité de l'autre vie est assez pour désespérer la plus sainte fille d'un couvent; car la foi seule la fortifie , et la rend capable de supporter les mortifications qu'elle se donne. Qui sait, madame , si vous croirez un quart d'heure ce qu'il faut qu'elle croie toujours pour n'être pas malheureuse? Qui sait si l'idée d'un bonheur promis aura jamais la force de vous soutenir contre le sentiment des maux présents? C'est au milieu de l'univers que la contemplation des merveilles de la nature vous fera connaître celui dont elle dépend. La vue du soleil vous fera comprendre la grandeur et la magnificence de celui qui l'a formé ; cet ordre si merveilleux et si juste, cet ordre qui lie et en-

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tretient tontes choses, vous donnera la connaissance de sa sagesse. Enfin , madame, dans ce monde que vous quittez , Dieu est tout ouvert et tout expliqué à nos pensées. 11 est si resserré dans les monastères , qu'il se cache au lieu de se découvrir ; si déguisé par les basses et indignes figures qu'on lui donne, que les plus éclairés ont de la peine à le reconnaître. Cependant une vieille supérieure ne vous parlera que de lui , et ne connaîtra rien moins ; elle vous commandera des sottises , et une exacte obéissance suivra toujours le commandement , quelque ridicule qu'il puisse être. Le directeur ne prendra pas moins d'ascendant sur vous , et votre raison humiliée se verra soumise à .une ignorance présomptueuse. La raison , ce caractère secret, cette image de Dieu que nous portons en nos âmes, vous fera passer pour rebelle, si vous ne révérez l'imbécillité de la nature humaine en ce directeur. De bonnes sœurs trop simples vous dégoûteront ; des libertines vous donneront du scandale : vous trouverez là les crimes du monde; vous en aurez quitté les plaisirs.

Jusqu'ici vous avez vécu dans les grandeurs et dans les délices ; vous avez été élevée en reine , et vous méritiez de l'être. Devenue héritière d'un ministre qui gouvernait l'univers, vous avez eu plus de bien en mariage que toutes les reines de l'Europe ensemble n'en ont porté aux rois leurs époux. Un jour nous a enlevé tous ces biens , mais votre mérite nous a tenu lieu de votre fortune , et vous a fait vivre plus magnifiquement dans les pays étrangers que vous n'eussiez vécu dans le nôtre. La curiosité ^ la délicatesse , la propreté , le soin de votre personne, les commodités, les plaisirs ne vous ont pas abandonnée ; si votre discrétion vous a défendue des voluptés , vous avez cet avantage que jamais faveurs n'ont été si désirées que les vôtres.

Que trouverez-vous , madame, où vous allez? Vous trouverez une défense rigoureuse de tout ce que demande raisonnablement la nature , de tout e^ (|ui est permis à l'humanité. Une cellule, un méchant lit, un plus détestable repas, des habits sales et puants remplaceront vos délices. Vous serez

seule à vous servir, seule à vous plaire au milieu de tant de choses qui vous déplairont ; et peut-être ue serez-vous pas en état d*avoir pour vous la plus secrète complaisance de i*amourpropre; peut-être que votre beauté, devenue tout inutile, ne se découvrira ni à vos yeux ni à ceux des autres.

Cependant, madame , cette beauté si merveilleuse , ce grand ornement de l'univers ne vous a pas été donné pour le cacher. Vous vous devez au public , à vos amis , à vous-même. Vous êtes faite pour vous plaire , pour plaire à tous ; pour dissiper la tristesse, inspirer la joie, pour ranimer généralement tout ce qui languit. Quand les laides et les imbéciles se jettent dans les couvents, c'est une inspiration divine qui leur fait quitter le monde, où elles ne paraissent que pour faire honte à leur auteur : sur votre sujet, madame, c'est une vraie tentation du diable , lequel, envieux de la gloire de Dieu, ne peut souffrir l'admiration que nous donne son plus bel ouvrage. Vingt ans de psaumes et de cantiques chantés dans le chœur ne feront pas tant pour cette gloire qu'un seul jour que votre beauté sera exposée aux yeux du monde. Vous montrer estvotre véritable vocation : c'est le service que vous devez à Dieu ; c'est le culte le plus propre que vous puissiez lui rendre. Si le temps a le pouvoir d*e£facer vos traits , comme il efface ceux des autres ; s'il ruine un jour cette beauté que nous admirons,, retirez-vous alors , et après avoir accompli les volontés de celui qui vous a formée , allez chanter ses louanges dans le couvent. Mais suivez la disposition qu'il a faite de votre vie ; car si vous prévenez l'heure qu'il a destinée pour votre retraite , vous trahirez ses intentions par une secrète complais sance pour sou ennemi.

Un de vos grands malheurs , madame, si vous écoutez cet ennemi , c'est que vous n'aurez à vous prendre de tous vos maux qu'à vous-même. Madame la connétable rejette les siens sur la violence qu'on loi fait. Elle a les cruautés d'un mari qui la force, l'injustice d'une cour qui appuie son mari; elle a mille objets vrais ou faux qu'elle peut accuser. Vous n'avez que vous , madame , pour cause de votre infortune ;

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VOUS n'avez à condamner que votre erreur. Dieu vous explique ses volontés par ma bouche , et vous ne m*écoutez pas : il se sert de mes raisons pour vous sauver, et vous ne consultez que pour vous perdre. Un jour, accablée de tous les maux que je vous dépeins, vous songerez, mais trop tard, à celui qui a voulu les empêcher. Peut-être êtcs-vous flattée du bruit que fera votre retraite, et ce par une vanité extravagante ; vous croyez quMl n'y a rien de plus illustre que de dérober au monde la plus grande beauté qu'on y vit jamais, quand les autres ne donnent à Dieu qu'une laideur naturelle, ou les ruines d'un visage tout effacé. Mais depuis quand préférez- vous l'erreur de Topinion à la réalité des choses.^ £t qui vous a dit, après tout, que votre résolution ne paraîtra pas aussi folle qu'extraordinaire? Qui vous a dit qu'on ne la prendra pas pour le retour d'une humeur errante et voyageuse? Qu'on ne croira pas que vous voulez faire trois cents lieues pour chercher une aventure , céleste si vous voulez , mais toujours une espèce d'aventure?

Peut-être espérez-vous dé la douceur dans l'entretien de madame la connétable; mais , si je ne me trompe , cette douceur-là finira bientôt. Après avoir parlé trois ou quatre jours de la France et de l'Italie, après avoir parlé de la passion du roi et de la timidité de monsieur votre oncle , de ce que vous avez pensé être , et de ce que vous êtes devenue ; après avoir épuisé le souvenir de la maison de M. le connétable , de votre sortie de Rome , et du malheureux succès de vos voyages , vous vous trouverez enfermée dans un couvent ; et votre captivité, dont vous commencerez à sentir la rigueur, vous fera songer à la douce liberté que vous aurez goûtée en Angleterre. Les choses t]ui vous paraissent ennuyeuses aujourd'hui se présenteront avec des charmes, et ce que vous aurez quitté par dégoût reviendra solliciter votre envie. Alors, madame , alors de quelle force d'esprit n'aurez-vous pas besoin pour vous consoler des maux présents et des biens perdus ? Je veux que mes pénétrations soient fausses et mes conjectures mal fondées, je veux que la conversation de

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madame la connétable ait toujours de grands agréments pour vous; mais qui vous a dit que vous en pourrez jouir librement? Une des maximes des couvents est de ne sou£frir aucune liaison entre les personnes qui se plaisent : parce que Tunion des particuliers est une espèce de détachement des obligations que Ton a contractées avec Tordre. D'ailleurs, les soms de M. le connétable pourront bien s*étendre jusqu'à empêcher une communication qui fait tout craindre à un homme soupçonneux qui a trop offensé. Je ne parle point des caprices d'une supérieure, ni des secrètes jalousies des religieuses , qui voud^nt nuire à une personne dont le mérite confondra le leur. Ainsi , madame, vous vous serez faite religieuse pour vivre avec madame la connétable, et il arrivera que vous ne la verrez presque pas. Vous serez donc ou seule avec vos tristes imaginations , ou dans la foule , parmi les sottises et les erreurs, ennuyée de sermons en langue qui vous sera peu connue, fatiguée de matines qui auront troublé votre repos , lassée d'une habitude continuelle du chant des vêpres et du murmure importun de quelque rosaire.

Quel parti prendre, madame? Conservez votre raison : vous vous rendrez malheureuse si vous la perdez. Quelle perte de n'avoir plus ce discernement si exquis et cette intelh'gence si rare 1 Avez-vous commis un si grand crime contre vous, que vous deviez vous punir aussi rigoureusement que vous feites? £t quel sujet de plainte avez-vous contre vos amis , pour exercer sur eux une si cruelle vengeance ? Les Italiens assassinent leurs ennemis; mais leurs amis se sauvent de la justice sauvage qu'ils se veulent faire.

Mademoiselle de Beverweert et moi avons déjà eu les coups mortels ; la pensée de vos maux a fait les nôtres , et je me trouve aujourd'hui le plus misérable de tous les hommes, parce que vous allez vous rendre la plus malheureuse de toutes les femmes. Quand je la vais voir les matins , nous nous regardons un quart d'heure sans parler ; et ce triste silence est toujours accompagné de nos larmes. Ayez pitié de nous, madame, si vous n'en avez de vous-même. On peut se

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priver des commodités de la vie pour l'amour de ses amis : nous vous demandons que vous vous priviez de ces tourments, et nous ne saurions l'obtenir I II faut que vous ayez une dureté bien naturelle , puisque vous êtes la première à en res- ' sentir les effets. Songez, madame, songez sérieusement à ce que je vous dis : vous êtes sur le bord du précipice ; un pas en avant, vous êtes perdue ; un pas en arrière, vous êtes en pleine sûreté. Vos biens et vos maux dépendent de vous. Ayez la force de vouloir êtrebeureuse, et vous le serez.

Si vous quittez le monde , comme vous semblez vous y préparer, ma consolation est que je n'y demeurerai pas long* temps : la nature, plus favorable que vous, finira bientôt ma triste vie. Cependant, madame, vos ordres préviendront les siens quand il vous plaira ; car les droits qu'elle se garde sur moi ne vont qu'après ceux que je vous y ai donnés. Il n'est point de voyage que je n'entrepreune , et si pour dernière rigueur vous n'y voulez pas consentir , je me cacherai dans un désert, dégoûté de tout autre commerce que le vôtre. I^à votre idée me tiendra lieu de tous objets; là je me détacherai de moi-même ) s'il est permis de parler ainsi , pour penser éternellement à vous. Là j'apprendrai à mourir, et mes derniers soupirs apprendront à tout le monde ce qu'auront pu sur moi le charme de votre mente et la force de ma douleur.

À Là Même.

Je suis trop discret pour vous demander des approbations, et vous êtes trop judicieuse pour m'en donner ; mais comme le chagrin de l'humeur se mêle à l'exactitude des jugements , je vous supplie, madame, que je ne sois pas censuré généralement sur tout ce que je dis , ni condamné sur tout ce que je £ads. Si je parle , je m'explique mal ; si je me tais, j'ai une pensée malicieuse; si je refuse de disputer, ignorance; si je dispute, opiniâtreté ou méchante foi; si je conviens de ce qu'on dit , on n'a que faire de.uia complaisance ; si je suis

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d*une opinioB , on n*a jamais vu d'homme plus contrariant. Quand j'apporte de bonnes raisons , madame hait les raisonneurs ; quand j'allègue des exemples , c'est son aversion ; sur le passé , je suis un faiseur de vieux contes ; sur le présent, on me met au nombre des radoteurs , et un prophète irlandais ' serait plutôt cru que moi sur l'avenir.

Gomme toutes choses ont leur temps, la conversation finit et le jeu commence, où si je perds , je suis une dupe; si je gagne, un trompeur; si je quitte, un brutal. Veux-je me promener, fai l'inquiétude des jeunes gens; le repos est un assoupissement de ma vieillesse. Que la passion m'anime encore , on me traite de vieux fou ; que la raison règle mes sentiments , on dit que je n'aime rien , et qu'il n'y eut jamais d'indifférence pareille à la mienne. Les contraires me sont également désavantageux , pensant me corriger d'une chose qui vous a déplu, j'en fais une autre opposée , et je ne vous déplais pas moins. Dans la situation où je suis, j'ai appréhension de faillir, je meurs de peur de bien faire : vous ne me pardonnez aucun tort , vous me haïssez quand j'ai rai-» son ; et je me trouve assez malheureux pour m'attirer souvent votre haine.

Voilà , madame , les traitements ordinaires que je reçois ; voilà ce qui me fait désirer votre absence. Mais pour compter trop sur vos chagrins , je n'ai pas songé assez à vos charmes, ni prévu que le plus grand des malheurs devait être celui de ne vous point voir. J'ai pu vous dire les maux que je souffre auprès de vous ; ceux que je sens lorsque j'en suis éloigné ne s'expriment point. Ma douleur est au-dessus de toute expression :

Non, je ne parle point , madame, mais je meurs '.

J'ai fini ma lettre en mourant; mais les vers ont un charme pour faire revivre ceux que vous faites mourir. La première chose que je fais , madame , c'est de vous supplier d'avoir un

' Allusion à on charlatan dont Saint-Êvremond a raconté Thistoire. ' Corneille.

DE SAINT-EVREMOND. 4;3â

peu moins de rigueur pour moi dans la nouvelle vie que je vais mener auprès de vous. Partagez la sévérité de votre justice ; qu'il en tombe une partie sur M. de Villiers , que Dominé n'en soit pas exempt ; que la bonne Lot n'en sauve pas la régularité de ses égards domestiques; que les princes et les mylords soulagent quelquefois la noblesse; et qu'enfin*, madame , je ne sois pas seul à ressentir vos colères , pour assurer des douceurs et des honnêtetés aux autres.

Revenez cependant, soit douce, soit cruelle, Vous reviendrez toujours du monde la plus belle, Et dttssiez-vous encor contre moi vous aigrir, J'aime mieux vous voir et souffrir.

A LA MÊME

On m'a dit comme une chose assurée que vous quittiez l'Angleterre , mcertaine encore du séjour que vous choisirez , mais toute résolue à sortir du pays où vous devriez demeurer. Ah , madame ! à quoi pensez- vous ? qu'allez-vous faire? Vous allez donner à vos ennemis des raisons invincibles contre vous , et ôter à vos amis tout moyen de vous servir. Vous allez réveîDer par cette nouvelle course la faute assoupie de toutes les autres ; vous allez ruiner tous les intérêts que vous avez et que vous pourrez avoir en votre vie. Mais comment se montrer, dites- vous, après l'étrange malHeur qui vient d'arriver ? Mais comment se cacher, - vous répondrai-je , à moins que de vouloir faire un crime d'un simple malheur ? Il est certain que notre méchant procédé tourne en fautes les infortunes. Vous l'éprouverez, madame : si l'obscurité de votre retraite est continuée plus longtemps, chacun vous fera les reproches que vous paraissez vous faire , et vous serez condamnée par mille gens qui sont présentement dans la disposition de vous plaindre.

Mais que vous est-il arrivé , madame , qui n'arrive assez communément? Je pourrais vous alléguer des beautés mo-

4r>o mvvnt% cmoistui

deriiM , qui ont nouffert la perte de leuri nmtmU avee des regretii fort modérée, ai Je ne ^ardaii pour voua un plua grand exemple. Hélène, moina belle que voua, et aprèa voua la plua b(*lle qu*alt vue le monde ; Hélène a fait battre dix ana durant lea dieux et lea honimea , plua glorleuae de ea qu*on falaait pour elle que honteuae de ee qu*elle avait fait. Voilft , madame, lea héroïnea qu'il faut imiter; non paa lea Didon et lea Thiabé , cea miaérablea qui ont déalionoré Tamour par Textravagance déaeiipérée de leur paaiion. Maia que penaez* voua faire par voa regreta? Pleurer un mort n*eat paa pleurer un amont. Votre amant n'eat plua que le triate ouvrage de votre imagination : o*eat être amoureune de votre idée , et ramante d'Alexandre * eat auaai exouaable dana la vlNion que voua dana la vâtre, puiaqu*un homme mort aujourd'hui n'o paa plua de part au monde que ee conquérant.

Voire amant aat ensevall .

Kt flAiii le« noir» floti de roiibli OU la Parque Ta fait dMeendre, H ne Mit rien de votre ennui ) ICt m (M'W mort qu*AiiJourd'liuf , Piil«i{u'il nW plus qu'us et que cendre , Il e»t AUMi mort qu*Alexamlre, ICI vou» touolie auMl peu que lui *.

(:*eat donc voua qui (àitea le aujet de von lormea ; voua qui, trop Adèle à voa douleura, tAcheis vainement de rétablir ee que la nature a au détniire :

Qn\iUi9. de ce ir6\m Pinutili) entretien { AbAmlonitex un dinill i»f fetal h voi clmrm(« ; Celui que vouh pleure/ AujourdMuil n'est plui rien , ta c*0fit vous qui forme» le Kujet de vo« laruioA ,

Votre Ame d*un amaA de lugubras eA|)rits Compose un vain objet dont elle est poAHé<lée; JCIle retrace en soi \m traits qu'ello a ciiéris , Kt prête k AA douleur une nineite idée.

Je voua dia lea meilieurea ralAona du monde en proae i«t

• Tli(Si|»li)le, (lAiM l'<i<|e h M. Ue !.. wr Is riiort de mn pcn».

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4^8 GEUVBES CHOISIES

roadame MazariD, si elle avait vu un petit troupeau religieux passer la mer pour établir sa sainteté vagabonde chez une personne de qualité? £t que n'aurait-elle pas dit de Thospitalière qui aurait logé ces bonnes sœurs? Qu'aurait dit madame Mazarin si elle avait vu la révérende mère supérieure partager son temps entre les exercices de piété et ses leçons amoureuses , entre la ferveur de la prière et Tavidité de la guinée , entre les fraudes pieuses de la religion et les tromperies à la bassette ? Qu'aurait-elle dit si elle avait vu ces jeunes plantes, qui avaient besoin d'être arrosées, porter miraculeusement un fruit avancé par la bénédiction particulière de cette maison? Venez, petite Marote, prosélyte de leurs saintetés ; venez nous apprendre quelque chose du mystère où vous êtes initiée : montrez- vous , Marote, et faites voir au public un plein effet de leurs salutaires instructions. L'affaire est trop sérieuse et trop pressante pour railler longtemps.

Au nom de Dieu, madame, ce nom dont abusent les hypocrites , qui au jugement de Bacon sont les grands athées ; au nom de Dieu, défaites-vous d'un commerce contagieux de méchanceté et de sottise. A peine en serez-vous délivrée y que vous reprendrez toute votre intelligence , et que vous retrouverez votre première réputation. Songez solidement à vos intérêts et sagement à votre repos : c'est toute la grâce que je vous demande ; rendez-vous heureuse , et vous ferez plus pour moi que vous ne sauriez faire pour un amant , quelque précieuses que soient vos faveurs.

A LA MÊME

Vous ne doutez pas, madame, que je ne sois sensiblement touché de vous voir quitter l'Angleterre; mais je serais au désespoir si c'était pour aller trouver les princes allemands ou les grands d'Espagne. Rien n'est plus naturel pour vous que le séjour de France : je ne demanderais ni un meilleur air ni

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un plus beau pays. L'Angleterre pourtant ne laisse pas d'avoir ses commodités : beaucoup de guinées, avec la liberté d*en jouir à sa fantaisie. Je ne puis continuer cette sorte de discours. Pour amuser ma douleur toute diversion m'est nécessaire ; mais l'usage en est bien difficile quand je songe que je ne vous verrai jamais. Je vous regarde comme une personne morte à mon égard : toutes vos bonnes qualités s'oi&ent à moi pour m'affliger, et je ne saurais envisager aucun défaut qui me console. Plût à Dieu que vous m'eussiez laisse quelque sujet de plainte plus piquant que l'abandonnement à mou peu de mérite. Un juste ressentiment de quelque injure m'animerait contre vous ; mais votre mépris m'oblige à me faire une justice fâcheuse , et ne me laisse rien à vous reprocher. Ma lettre me servira d'adieu, s'il vous plaît; car je n'aurai pas la force de vous le dire , et je pleurerai dans ma chambre , comme je fais déjà , pour m'épargner la honte à mon âge de répandre des larmes en public. Souvenez^ vous quelquefois d'un ancien serviteur. Je crains pourtant ce que je demande; car vous ne vous en souviendrez que dans la vérité de mes prédictions, et j'aime beaucoup mieux qu'elles soient fausses et être oublié. Pour vous , madame , vous ne serez jamais oubliée des personnes qui ont l'honneur de vous connaître. Ceux que vous croyez les moins disposés à vous plaindre ne vous pardonnent point la résolution que vous avez prise de nous quitter. Vous n'avez d'ennemis qu'en vous , et autour de vous de tristes idées, un attirail de mélancolie et d'enuui. Qui verrait dans votre tête , comme on peut voir sur votre visage , on trouverait votre cervelle toute noircie des morts de la Trappe et de vos autres imaginations funestes. Adieu, madame; le seul discours de votre affliction ferait la mienne, si elle n'était pas toute formée. Devinez ma douleur et mon zèle ; il n'est pas en mon pouvoir de vous l'exprimer. Il y a longtemps que je ne me mêle pas de vous donner des conseils : le dernier est de vous accommoder avec M. Mazarin , pour peu de sûreté que vous y trouviez. S'il n'y en a aucune, revenez en Angleterre demeurer quelque temps à la campagne. Je suis persuadé

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que le roi ne vous abaudounera pas, et vous trouverez plus de gens disposés à vous servir que vous ne croyez. Pour les couvents, on y est malheureux, à moius que de devenir imbécile. Souffrir pour souffrir, il vaut mieux pour une femme mariée que ce soit avec son mari qu'avec une supérieure : il y a plus d'honneur et de vertu. Défaites- vous le plus tôt qu'il vous sera possible des noires fantaisies nées de la rate, où l'imagination même n'a point de part.

À LÀ MÊME

Il n'y a point de jour, madame, que vous ne me marquiez le changement des bontés que vous aviez pour moi. J'en cherche le sujet en moi-même sans le pouvoir trouver. Faitesmoi la grâce de me le dire : il me semble que je serai moins malheureux quand je saurai la cause de mon malheur.

Ce n'est plus le « maudit vieillard » que vos enjouements favorisaient autrefois de cette injure ; c'est un « vieux coquin », lequel a donné au monde une affaire malheureuse, qui n'a de fondement que dans la malice de ses insinuations.

Voilà , madame , la réputation où je suis auprès de vous. La malignité a ses joies secrètes : un autre les aurait senties au lieu des douleurs qu'un tendre intérêt pour ce qui vous touche m'a Fait souffrir. Paurais eu dans l'indifférence, si elle avait été en mon pouvoir, une liberté d'esprit douce et tranquille. Cette amitié commode et aisée, que vous me reprochez toujours, m'aurait exempté de beaucoup d'ennuis, m'aurait garanti de beaucoup d'inquiétudes et d'appréhensions; mais j'ai été trop honnête, trop sensible, et moins heureux.

La moindre apparence de peine pour vous en est une pour moi trop véritable. Je suis le même que j'étais quand vous m'avez vu partager vos maux avec vous, assez changé dans votre opinion pour en avoir perdu votre confiance, toujours égal dans le sentiment de vos douleurs. Au-dessus de tous les chagrins de la vieillesse je n'ai aucun trouble, que le vôtre ; et

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U est bien juste que mon âme soit altérée par le désordre de la vôtre , puisque Theureuse assiette où je Taî vue autrefois a fiait si longtemps la tranquillité de la mienne. C'est trop parler de mon mérite à votre égard : faire souvenir de nos services est une injure à ceux qui les ont mal reconnus. Je vais donc vous demander une grâce , au lieu de vous reprocher une obligation; c'est, madame, que vous me permettiez de me justifier des soupçons que vous avez. Je jure avec la plus grande vérité du monde ( vertu qui subsisterait dans la ruine de tous les principes de morale et de tous les seutiments de religion), je jure avec cette vérité qui m'est si chère, que je n'ai jamais rien fait, rien dit, rien insinué, par où la personne la plus délicate et la plus sensible pût être blessée. £t que dirais-je de criminel contre vous, madame? Ce ne sont pas des crhnes, ce ne sont pas des injustices et des violences qu'on pourrait vous reprocher; ce sont vos ennuis, vos mélancolies^ ce sont les embarras de votre esprit qu'on ne vous pardonne point. Si vous êtes coupable , c'est envers vous de votre afOiction, envers nous de la perte de notre joie. Chacun est en droit de vous redemander vos agréments et ses plaisirs.

Oui , madame, vous devez compte à tous les honnêtes gens des manières obligeantes que vous avez eues ; vous le devez à tous vos amis de la douceur de votre commerce et de la liberté de votre maison. Vous le devez aux savants de votre lecture, aux délicats de votre bon goût, à moi de vos grandes qualités, que j'ai tant louées. Rendez-moi cette femme illustre qui n'avait rien des faiblesses de son sexe; rendez-moi cette sagesse enjouée, cette fermeté agréable, ces vertus qui fai* saient des philosophes de vos amants ,. ces charmes- qui vous faisaient des amants des philosophes.

Qu'est devenu ce temps heureux Où la raison, d'accord avec vos plus doux vœux , Où les discours sensés de la philosophie Partageaient les plaisirs de votre belle vie !

Faites revenir ce temps heureux où , toujours maîtresse

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de vous-même , vous ne laissiez de liberté à personne qui valût la peipe d'être assujetti. Vous le pouvez, madame, vous le pouvez ; vous avez encore en vous le fonds de ce mérite dérobé au monde, et nous avons notre première disposition à Tadmirer, aussitôt que vous en aurez retrouvé Tusage. Ren^ trez donc en possession de votre esprit; reprenez cette intelligence que vous avez soumise à de moindres lumières que les vôtres.

En rétat que vous êtes présentement , vous me faites souvenir d'un prince qui se portait mieux que son médecin^ était plus bomme de bien que son confesseur, et plus éclairé que son ministre ; cependant, tout plein de santé qu'il était, il n'eût osé manger d'aucune cbose que par l'ordre d'un médecin languissant; touché chrétiennement de son salut, il s'en rapportait à un directeur qui n'avait aucun soin du sien propre; et très- habile dans la connaissance de ses affaires, il les remettait toutes à un conseiller qui n'y entendait rien.

Voilà , madame , les crimes dont vous êtes accusée ; pour ceux d'une autre nature, vous n'en avez point, ou en tout cas

Le charme des beautés leur tient lieu d^innocence.'

Tant qu'il n'arrive aucun changement à ce beau visage, les plus sévères vous sont obligés des moindres égards que vous voulez avoir pour la vertu ; mais ces privilèges ne sont que pour vous, madame; un vieux pécheur comme moi doit avoir des pensées austères, sur la nécessité d'une conduite r^lée et sur l'affreuse condition de l'avenir. Aussi le dessein de ma retraite m'est- il venu d'un certain esprit de dévotion, inspiré heureusement aujourd'hui à tous nos Français : je me suis ressenti du mérite édifiant de la conversion des uns et de la sainteté exemplaire des autres. C'est par cette disposition secrète que j'ai suivi le triste coriseil de mettre un temps entre la vie et la mort; c'est par elle que je me suis détaché du plus grand charme de ma vie, qui était la douceur de votre entretien, pour me réduire à moi-même et me trouver en état de pouvoir cesser de vivre avec moins de tendresse et de

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regret. Quand je n'aurai plus affaire qu'à Tamour-propre, connaissant le peu que je vaux , je ne serai pas fort embarrassé à me quitter.

Ajoutez à des considérations si épurées , qu'il y a des saisons de plaire, et alors on ne saurait avoir trop d'assiduité; mais qu'il y en a d'autres où il ne reste de mérite pour nous que la discrétion des absences , et tout au plus où il ne faut se présenter qu'aux occasions où l'on peut servir. Que je me tiendrais heureux , madame , d'en rencontrer ! je vous ferais avouer que personne n'a jamais été attaché à vos intérêts avec plus de zèle, de fidélité et de persévérance que votre, etc.

A LA MÊME

Si vous trouvez des extravagances dans le petit livre que je vous envoie , vous êtes obligée de les excuser, puisque vous m'avez ôté le jugement qui m'aurait empêché de les écrire. J'ai passé ma vie avec des personnes fort aimables , à qui j'ai l'obligation de m'avoir laissé tout le bon sens dont j'avais besoin pour estimer leur mérite, sans intéresser beaucoup mon repos : j'ai bien sujet de me plaindre de vous , de m^avoir ôté toute la raison qu'elles m'avaient laissée.

Que ma condition est malheureuse ! j'ai tout perdu du côté de la raison ; du côté de la passion je ne vois rien pour moi à prétendre. Demaaderai-je que vous aimiez une personne de mon âge ? je n'ai pas vécu d'une manière à pouvoir espérer un miracle en ma faveur. Si le mérite de mes sentiments obtenait de vous un regret que je sois vieux et un souhait que je fusse jeune, je serais content. La grâce d'un souhait est peu de chose , ne me la refusez pas. Il est naturel de souhaiter que tout ce qui nous aime soit aimable.

Il ne fut jamais de passion si désintéressée que la mienne. J'aime les personnes que vous aimez , et je n'aime pas moins ceux qui vous aiment. Je regarde vos amants comme vos sujets , au lieu de les haïr comme mes rivaux : ce qui est à vous

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m^est plus cher que ce qui est contre moi ne m'est odieux. Pour ce qui regarde les personnes qui vous sont chères , ]e n*y prends guère moins d'intérêt que vous : mon âme porte ses affections et ses mouvements où vont les vôtres. Je m'attendris de votre tendresse, je languis de vos langueurs. Les chants les plus passionnés des opéras ne me touchent plus d'eux-mêmes : ils ne font d'impression sur moi que par celle qu'ils ont faite sur vous. Je suis touché de vous voir touchée, et ces soupirs douloureux qui vous échappent coûtent moins à votre cœur qu'ils ne coûtent au mien.

J'ai pea de part à faire vos peines, et j'en ai aiiitant que vous à les souffrir. Quelquefois vous produisez en nous une passion différente de celle que vous avez voulu exciter. Si vous récitez les vers d'j4ndromaque, vous donnez de l'amour avec les sentiments d'une mère qui ne veut donner que de la pitié. Vous cherchez à nous rendre sensibles à ses infortunes, et vous nous trouvez sensibles à vos charmes. Les choses tristes et pitoyables rappellent nos cœurs secrètement à la passion qu'ils ont pour vous, et la douleur que vous exigez pour une malheureuse devient un sentiment naturel de nos propres maux.

On ne le croirait pas sans en avoir fait l'expérience. Les matières les plus opposées à la tendresse prennent un air touchant dans votre bouche: vos raisonnements, vos disputes, vos contestations, vos colères ont leurs charmes ; tant il est difficile de trouver rien en vous qui ne contribue à la passion que vous inspirez. Il ne sort rien de vous qui ne soit aimable : il ne se forme rien en nous qui ne soit amour.

Une réflexion sérieuse vient m'avertir que vous vous moquerez de tout ce discours, mais vous ne sauriez vous moquer de mes faiblesses que vous ne soyez contente de votre beauté ; et je suis satisfait de ma honte si elle vous donne quelque satisfaction. On sacrifie son repos , sa liberté , sa fortune : 0 la gloire ne se sacrifie point, » dit Montaigne. Je renonce ici à notre Montaigne, et ne refuse pas d'être ridicule pour l'amour de vous. Mais on ne saurait vous faire un sacrifice de cette

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nature-ià : il ne peut y avoir de ridicule à vous aimer. Un ministre ' renonce pour vous à sa politique, et un philosophe à sa morale, sans intéresser leur réputation. Le pouvoir d'une grande beauté justifia toutes les passions qu'elle fait produire; et, après avoir consulté mon jugement autant que mon cœur, je dirai, sans craindre le ridicule, que je vous aime.

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