RÉPONSE AU PLAIDOYER DE M. ÉRARD, ETC
C'est une chose assurée , messieurs , qu'on ne va point d'un coup à rimpudence. Il y a des degrés par où Ton monte à l'audace de dire et de soutenir les grands mensonges. La vérité n'a besoin ni d'instructions ni d'essais. Elle est née, pour ainsi dire , avec nous ; à moins que de corrompre son naturel , on est véritable. Jugez , messieurs , combien il a fallu d'art, d'étude, d'exercice à M. Érard, pour arriver à la perfection du talent qu'il s'est donné. Que de vérités déguisées , de suppositions, de faits inventés il a fallu pour former la capacité de ce grand homme !
Dire que M. de Nevers accompagna madame sa sœur jusqu'au premier relais , ce qu'il ne fit point ; que madame Mazarin emporta de riches ameublements et beaucoup de vaisselle d'argent, elle qui n'a jamais eu aux pays étrangers ni meubleâ,ni argent, ni pierreries, si vous en exceptez un simple collier qu'elle portait ordinairement en France ; dire qu'elle a demeuré dans les États du roi d'Espagne , où elle ne fit que passer en pleine paix, par la nécessité du voyage ; qu'elle a scandalisé tous les couvents où elle a été , quoiqu'on l'ait vue
* Don Louis de Vasconcellos et Souza, comte de Castelmelhor, premier ministre et favori d*Alphonse, roi de Portugal. Après la révolution qui ar* riva en Portugal en 1667, il obtint la permission de passer en Angleterre , où il demeura dix ou douze ans.
»M. de Saint-Évremond fit cette réponse sur les mémoires que madame Hazarin lui avait donnés , et adoucit les expressions autant qu'elle voulut bien le lui permettre. Madame Mazarin la lit imprimer à Londres , en 1696.
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chérie et hoDorée de madame de Cheiies , de madame du Lis , et de toutes les supérieures des maisons où eHe a vécu ; que sa pension en Angleterre a été donnée en conséquence d'un argent dû à M. le Cardinal , dette que les deux rois ont toujours traitée de chimérique et de ridicule ; inventer cent Mis de cette nature là , déguiser, feindre, supposer, ont été comme les degrés par où IVl. Érard a monté de la hardiesse de son éloge pour M. le duc a Pimpudence de ses calomnies contre madame la duchesse Mazarin.
Si tant de louanges , tant d'opprobres ne sont pas formés dans votre esprit , dites-nous , monsieur Érard , qui a pu vous instruire des vertus de M. Mazarin? Est-ce dans la cour, dans les provinces , dans les villages , qu'on vous en a donné de si belles notions? Qui vous a instruit des méchantes qualités de madame Mazarin ? Est-ce à Paris , à Rome , à Venise , à Londres, qu'on vous les a déclarées. Je puis vous donner de meilleures lumières sur tous les deux ; et pour empêcher que vous ne retombiez dans Terreur, je vous dirai charitablement que M. Mazarin se fait mépriser où il est et où 11 n'est pas ; que madame Mazarin est estimée partout où elle a été , partout où elle est.
Mais en quel pays étiez-vous, ou dans quelle obscurité passiez-vous la vie , pour ignorer comment se Gt le mariage de M. Mazarin? M. le Cardinal, au commencement de sa maladie , voulut examiner le mérite de nos courtisans pour en trouver un à son gré digne d'épouser sa belle nièce, et capable de soutenir l'honneur de son nom. Comme il lui relatait encore quelque vigueur, il n'eut pas de peine à résister aux vertus qui se trouvaient avec peu de bien; mais son mal augmentant tous les jours, et son jugement diminuant avec ses forces , il ne résista point à la fausse opinion qu'on avait des richesses de M. Mazarin. Voilà, monsieur Érard, voilà ce noble et glorieux choix de M. le Cardinal, choix, à parler sérieusement, qui faillit à ruiner sa réputation , malgré tout le mérite de sa vie passée. Là se perdit le respect des courtisans, là les plus retenus se laissèrent aller aux railleries; et des ministres
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étrangers écrivirent à leurs maîtres qu'il ne fallait plus compter son Éminenee, après le mariage ridicule qu'elle avait fait.
Quelque aversion que vous puissiez avoir pour les vérités, faites-vous la violence d'écouter celles que je vais dire de M. Mazarin. Vous ne sauriez avoir plus de répugnance pour les vérités que je. n'en ai pour les mensonges; cependant il m'a fallu écouter ceux que vous avez dits sur le sujet de madame Mazarin avec autant de méchanceté que d'impudence.
A la mort de M. le Cardinal , les courtisans, qui ne connaissaient pas encore la délicatesse du goût du roi , appréliendèrent que M. Mazarin ne fût héritier de la faveur comme des biens et du nom de son Éminenee. On a ouï dire à M. de Turenne que « s'il voyait cette indignité-là, il quitterait la France avec la même facilité qu'il l'avait quittée autrefois pour aller servir M. le Prince. » Le maréchal de Villeroi , qui devait mieux connaître le discernement de sa majesté, pour avoir été son gouverneur, ne laissait pas d'avoir ses appréhensions. Le maréchal de Clérambault , qui s'était signalé à rendre ce mariage ridicule, fut alarmé; mais M. Mazarin, plus dans leurs intérêts que dans les siens , demeura seulement à la cour autant de temps qu'il lui en fallait pour se décrier et donner au roi le judicieux mépris qu'il a conservé pour sa personne.
Toutes les craintes néanmoins ne furent pas levées ; on eut peur que le maréchal de la Meilleraie, qui avait tenu dans son temps le premier poste à la guerre, ne servît d'exemple à son fils pour s'y donner la plus grande considération. M. Mazarin était trop homme de bien pour laisser le monde dans cette erreur. Il renonça à la guerre, comme il avait fait à la cour; et vous m'avouerez, messieurs , que ce ne fut pas la chose la moins sage de sa vie.
Il ne lui restait que trop de quoi se faire considérer. Les charges, les gouvernements, les richesses, en quoi il surpassait tous les sujets de l'Europe, lui attiraient assez de respect; mais il s'en déiit, comme de choses superflues, en philosophe; ou comme de vanités dangereuses au salut, en
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chrétien. De quelque manière que ce fût, il ne se laissa rien d*un amas si précieux à Tégard des hommes. De mille raretés que Topulence et la curiosité avaient amassées, d'un nombre infini de tableaux, de statues, de tapisseries, il n'y eut rien qui ne fût défiguré ou vendu; de toutes les charges, M. Mazarin n'en conserva aucune; de tous les gouvernements, il ne garda que celui d'Alsace, où il savait bien qu'on Tempécherait de commander. Enfin, messieurs, de vingt millions que madame Mazarin lui avait apportés, on a honte de nommer le peu qui reste; et la seule raison qu'il en a donnée, c'est qu'en conscience il ne pouvait pas garder des biens mal acquis. Ils n'étaient pas mal acquis, messieurs; ils ne l'étaient pas : la couronne, défendue contre tant de forces au dedans et tant de puissance au dehors, en avait fait l'acquisition , que la justice et la libéralité du roi ont confirmée; mais ces avantages-ià ont été aussi mal laissés que mal gardés. La mémoire de M. le Cardinal est responsable du mauvais choix qu'il fit de M. Mazarin, et M. Mazarin du méchant usage qu'il a lait de ces grands biens.
Épargnons à madame Mazarin la douleur d'entendre un plus long discours sur cette dissipation : épai^ons à M. Mazarin le honteux souvenir de la manière dont il a tout dissipé. Triste condition à madame ^^azarin d'avoir à souffrir la dissipation de ses richesses; plus triste d'avoir toujours le dissipateur devant les yeux! Voilà comment se passaient les malheureuses journées de madame Mazarin. Elle attendait le repos des nuits, qui ne se refuse pas aux misérables, pour suspendre le sentiment de leurs maux; mais ce soulagement n'était point pour elle. A peine ses beaux yeux étaient fermés, que M. Mazarin , qui avait le diable présent à sa noire imagination , que cet aimable époux éveillait sa bien-aimée pour lui faire part.^.. vous ne devineriez jamais, messieurs, pour lui faire part de ses visions nocturnes. On allume des flambeaux , on cherche partout; madame Mazarin ne trouve de fantôme que celui qui avait été auprès d'elle dans son lit. Sa majesté fut traitée plus obligeamment : elle eut la confidence
(les révélations, des lumières divines que le commerce ordinaire de M. Mazarin avec le ciel lui avait données. Le monde est pleinement informé des révélations; et puisque M. l'avocat a tant fait valoir la dévotion qui a mérité cette grâce, je vous supplie, messieurs, d'avoir la patienee d'en écouter quelques effets ; ils sont singuliers et dignes de votre attention.
Dans le temps que M. Mazarin recherchait mademoiselle Hortense , il donna un billet de cinquante mille écus à M. de Fréjus', à condition qu'il le servirait dans ce mariage, qu'avec raison il sollicitait si ardemment. Le mariage se fit, où M. de Fréjus eut beaucoup de part ; mais comme il n'était ni facile ni honnête à un prélat de se faire payer d'une promesse de cette nature-là, il la rendit à M- Mazarin, se fiant plus à sa parole qu'à son billet. Quelque temps après cette générosité, M. l'évéque eut besoin d'argent pour l'éla-. blissement de ses neveux, et en demanda à M. Mazarin, (fui , faisant violence à son bon naturel, refusa de le payer; instruit par son directeur qu'acheter le sacrement de mariage eût été une simonie plus criminelle pour lui que celle d'adieter l'épiscopat pour un évêque.
Voyez, messieurs, la bonne et délicate conscience de M. Mazarin : M. de Fréjus, tout évéque qu'il était, eût reçu l'argent sans avoir égard à la simonie; M. Mazarin, simplement laïque, fit scrupule de le donner, et religieusement ne le donna pas !
Voici un autre exemple qui confirmera l'opinion qu'on a de sa piété. M. Mazarin avait un procès très-important, dont il pouvait sortir avec avantage par accommodement ; il répondit à ceux qui le proposaient « que Notre-Seigneur n'était point venu au monde pour y apporter la paix ; que les controverses, les disputes, les procès étaient de droit divin , et les accommodements d'invention humaine ; que Dieu avait établi les juges , et n'avait jamais pensé aux arbitres ;
'Zongi Ondedei, évèque de Fréjus , créature du cardinal Mazarin.
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ainsi, qu*îl était résoia de plaider toute sa vie, et de ne s'accommoder jamais : » parole qu'il a chrétteanement gardée , et qu'il gardera toujours.
I.a pudeur ne me permet pas, messieurs, de vous expliquer le sujet de son voyage en Dauphiné, pour consulter M. de Grenoble ; je vous dirai seulement qu'on n'a jamais entendu parler d'un cas de conscience si extraordinaire , ni d'un scrupule si tendre et si délicat '.
Mais voici le chef-d'œuvre de M. Mazarin en dévotion : il n fait nourrir un des enfants de madame de Richelieu avec défense expresse à la nourrice de lui donner à teter les vendredis et les samedis, pour lui faire sucer, au lieu de lait, le saint usage des mortiûcations et des jeûnes.
Voilà, messieurs, la dévotion de M. Mazarin, dont son avocat n'a pas eu honte de faire Téioge; dévotion qui sert aux réfugiés pour s'opiniâtrcr dans leur créance ; mais les catholiques se moquent aussi bien qu'eux d'une piété ridicule, et vous, messieurs, qui en avez une si solide, ne la désapprouvez pas moins que les protestants.
Le premier mallieur de l'homme, c'est d'être privé du sens, dont il a besoin dans la société humaine : le second , c'est d'être obligé de vivre avec ceux qui ne l'ont pas. Ces deux calamités se sont trouvées pleinement dans le mariage infortuné de M. et de madame Mazarin. M. Mazarin a de sa nature un éloignement si grand de la raison , qu'il lui est comme impossible d'être jamais raisonnable : seule excuse que ses amis, s'il en a , pourraient nous donner de sa conduite. Madame Mazarin a reçu de sa mauvaise fortune la contrainte de demeurer avec M. Mazarin. Le supplice du vivant attaché avec le mort n'est pas plus cruel quç celui du sage lié nécessairement avec son contraire ; et c'est la cruauté que madame l^Iazarin a été obligée de souffrir pendant cinq ans : obsédée
' M. Mazarin alla demander à l'évêque de Grenoble ( le cardinal Le Camus) s'il pouvait en bonne conscience consentir au mariage de sa fille afnée avec le marquis de Rtcbeliea. On concevra aisément que le cas de conscience devait être des pins singuliers, puisqu'il avait échappé aux recherches infatigables des casutstes les phis éclairés.
le jour, effrayée Ja nuit; fatiguée de voyages sur voyages, faits mal à propos; assujettie à des ordres ex-travagauts et tyranniques; ne voyant que des observateurs, ou des ennemis, et, ce qui est le pire dans les conditions infortunées, malheureuse sans consolation. Toute autre se serait défendue de l'oppression par une résistance déclarée : madame Mazarin voulut échapper seulement à ses malheurs , et aller chercher au lieu de sa naissance, avec ses parents, la sûreté et le repos qu'elleavait perdus.
Tant qu'elle a été à Rome , on Fa vue honorée de tout ce qu'il y avait d'illustre et de grand; revenue en France, elle obtint du roi une pension pour subsister, et un ofOcier de ses gardes pour la conduire sûrement hors du royaume , où elle ne pouvait ni ne voulait demeurer. Après tant d'agitations , elle établit sa retraite à Chambéry, où elle passa trois ans tranquillement dans les réfleitions et dans l'étude; au bout desquels elle vint en Angleterre , par la permission de sa majesté. Tout le monde sait la considération que le ror Charles et le roi Jacques ont eue pour elle; tout le monde sait les grâces qu'elle en a reçues , grâces purement attachées .à sa personne, sans aucune relation à la dette de M. le cardînai. C'est donc aux seuls bienfaits de leurs majestés que madame Mazarin a dû les moyens de subsister ; car son époux, aussi juste et charitable que dévot, lui a fait ôter la pension que le roi de France lui avait donnée.
Que vous agissez peu chrétiennement , monsieur Mazarin , vous qui ne parlez que de l'Évangile ! les vrais chrétiens rendent le bien pour le mal ; vous laissez mourir de faim une femme qui vous a apporté plus de bien en mariage que toutes les reines de l'Europe ensemble n'en ont apporté aux rois leurs époux. Les vrais chrétiens pardonnent les injures qu'on leur fait ; vous ne pardonnez pas les outrages que vous faites. Une persécution en attire une autre ; par une humeur qui s'aigrit , par uu esprit qui s'irrite en faisant le mal , vous augmentez la persécution à mesure que vou& persécutez. Pï'était-ce pas assez de laisser madame Mazariu
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sans aucun bien pendant votre vie , fallait-il songer à la rendre misérable après votre mort? failait-il chercher des précautions contre la fin de ses malheurs , quand vous ne serez plus en état d*en pouvoir jouir?
Ne pensez pas qu'il suffise à votre avocat d'avoir toujours à la bouche , « l'auguste et vénérable nom d'époux , le sacré nœud de mariage , le lien de la société civile » : nous avons pour nous M. Mazarin contre l'époux , nous avons ses mé- (*hantes qualités contre ces belles et magnifiques expressions. Notre premier engagement esta la raison, à la justice, à rhumanité; et la qualité d'époux ne dispense point d'une obligation si naturelle. Quand le mari est extravagant^ injuste, inhumain, il devient tyran , d'époux qull était, et rompt la société contractée avec sa femme. De droit la séparation est iaite : les juges ne la font pas, ils la font valoir seulement dans le public par une solennelle déclaration. Or» que M. Mazarin n'ait pleinémeul les qualités qui font ce divorce , il n'y a personne qui en puisse douter. Son humeur, son procédé , sa conduite , toutes ses actions le prouvent. La difficulté serait d'en trouver une qui ne le prouvât pas; et M. Érard a beau la chercher, messieurs, il n^ la trouvera point. Il dira que M. Mazarin est dévot : je l'avoue ; mais sa dévotion fait honte aux plus gens de bien ; il dira qu'il jeûne, qu'il se mortifie : il est certain ; mais le tourment qu'il donne aux autres lui fournit plus de douceur que son austérité ne lui fait de peine. S'abstenir de nuire , s'empêcher de faire du mal , serait une abstinence agréable à Dieu , et utile aux hommes. Mais la mortification de M. Mazarin en serait trop grande , et sans une grâce extraordinaire du ciel , il ne la pratiquera jamais.
M. Érard descendra peut-être de la religion à la morale, et parlera de sa libéralité : nous opposerons son avarice en toutes les choses honnêtes à sa prodigalité en ce qui n'est pas permis. Pour mieux dire, il ne donne point, il dissipe : il ôte à sa femme, à ses enfants ce qu'il abandonne aux étrangers. Les vertus changeraient de nature entre ses mains.
et deviendraient plus condamnables que les vices. PltH n Dieu , messieurs , que uous eussions besoin de faux vices , comme en a M. Ërard de fausses vertus ! Pour notre malheur, nous n^avons que trop de méchantes qualités véritables à vous alléguer. Des procès mal fondés avec les voisins , des inimitiés sans retour avec les proches , un traitement tyrannique aux enfants , une persécution éternelle à la femme , sont les funestes et incontestables preuves de ce que nous soutenons.
Pour M. Érard , après avoir négligé toutes vérités comme basses, grossières, indignes de la délicatesse de son esprit : après avoir usé sa belle imagination à inventer et à feindre : à donner la couleur des vertus aux vices , Tapparence des vices aux vertus, rebuté enfin du mauvais succès de ses artifices, il a recours à des lois éteintes, dont il veut rétablir Tautorité ; il a recours à la vieille et ridicule novelle de Justinien : belle ressource à un avocat de si grande réputation !
La voici , messieurs , cette loi menaçante et redoutable à la société humaine , cette novelle qui ôte aux honnêtes gens la plus douce consolation de la vie, par la punition d*un commerce tout raisonnable et tout innocent.
« Si une femme mange avec des hommes , sans la permission de son mari , elle déchoit de ses droits ; elle n*a plus de part à ses conventions matrimoniales. »
Heureusement la novelle n'a point de lieu dans les États où Ton vit présentement : il n'y aurait pomt de femmes aux Pays-Bas , en France et en Angleterre, qui ne perdissent leur dot si la bonne loi avait conservé quelque crédit. Je m'étonne que pour faire voir une plus grande connaissance de Tautiquité, M. Érard ne nous ait menés du temps de Justiuien à celui de Romulus, où les maris et pères ne revenaient jamais à la maison sans baiser leurs femmes et leurs filles, pour sentir à leur haleine si elles avaient bu du vin ; et en ce cas on punissait le mal que le vin pouvait causer, eu* core que le mal ne fût pas fait.
J'avoue que les lois autorisent fort les maris, mais il n'y
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Je ti^ <timf« point <)iie madame de Bouillon et madame Ma/voriii nVunftfiiit fli^cfomp/in^ni^ In reine avec plaisir; mais le Èm^i de quïiUir mt royauiiio était »i important , qu'elle ne
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le communiqua à personne; ainsi les dames furent laissées par nécessité dans un trouble que la seule présence du nouveau prince put apaiser. Depuis ce temps-là il n'a pas été possible h madame Mazarin de quitter un pays où ses créanciers la tiennent comme assiégée; où proprement M. Maza** rin la retient, Fayant obligée à contracter des dettes inévitables , qu'il ne veut pas payer. Il demande, avec cet empire de mari si cher à son avocat^ qu'elle retourne à Paris ; et il en nécessite Téloignement; il entretient la séparation dont il se plaint. Il semble vouloir la personne , et ne veut en effet que le bien , pour en achever la dissipation.
Le parlement d'Angleterre a voulu chasser madame Mazarin, je l'avoue; mais elle n'a pas eu besoin d'implorer la protection du roi qui règne; sa justice a prévenu la grâce qu'elle eût été obligée de demander.
Mais dites-moi , monsieur l'avocat, qui vous a poussé à déclamer si injurieusement contre ce roi? Vous le nommez le destructeur de notre foi bien mal à propos. Sans son humanité, sa douceur, sa protection, il n'y aurait pas un catholique en Angleterre. Vous avez cru faire votre cour ati roi de France , et vous vous êtes trompé. Un prince qui a le vrai goût de la gloire, un prince si éclairé, connaît le fsx^nd mérite partout où il est. Ses lumières et ses affections ne sont pas toujours concertées; être généreux, dans Tinfortune de son allié ne l'empêche pas d'être équitable aux vertus de son ennemi.
Je reviens à madame Maasarin ; il ne me reste à la justifier que de trois accusations , qui ne me feront pas beaucoup de peine. La première^. c'est qu'il y a cheselle une banque; la seconde,.qu'elley voit de&épiscopaux et des presbytériens; la troisième , qu'elle converse avec des mylords.
Écoutez , messieurs ^écoutez» tonner votre orateur. .Jamais le Démostliène des Grecs ne lança ses fbudres avec tant de force contre Philippe, que l'Érard des Français lance les siens contre madame Mazarin. Madame Mazarin a une banque chez file; quel dér^lementL une bassette eu sa maison; quelle
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honte ! Elle y voit des épiscopaux et des presbytériens ; quelle impiété à une catholique ! à la femme de M. Mazarin , appliqué sans relâche au bien des congrégations et des confréries ! Elle parle à des milords; quelle dépravation de mœurs .' O tempera! O mores!
Revenez , monsieur l'orateur, de la chaleur de votre éloquence au sang froid. Les grands génies sont sujets à l'emportement? permettez- vous un peu d'attention, donnez-vous le loisir de considérer un peu les choses. Pensez-vous que trois grandes reines dévotes et vertueuses , sll y en eut jamais ; que la reine Catherine , la reine Marie, qui est en France , que la reine régnante en Angleterre , que la princesse sa sœur, qui a tant de régularité, pensez^vous qu'elles eussent eu des bassettes publiques à la cour, si la bassette n'était pas un divertissement honnête, un jeu innocent?
L'accusation de voir des épiscopaux et des presbytériens est ridicule. Reprocher à madame Mazarin de voir à Londres des protestants, c'est la même chose que reprocher à un protestant qui serait à Rome , d'y voir des catholiques. Mais s'il y a du crime à voir des protestants en Angleterre, nY eu a-t-il pas davantage à les épouser? Cependant une 611e de Franee et une infante de Portugal n'en ont pas fait difOculté. Leurs chambellans, leurs dames d'honneur étaient protestants. La reine Marie avait ses principaux ofBciers de cette religion-là : comment est-ce que madame Mazarin eût pu aller à la cour sans les voir? Les yeux de la reine s'en accommodaient, pourquoi ceux de madame Mazarin en auraient-ils été offensés? Mais si jamais zèle pour la religion catholique s'est signtilé, c'a été celui du roi Jacques et de la reine Marie; ces princes, véritablement zélés , n'ont pas laissé de se faire couronner à Westminster, de prier avec les évêques , et de recevoir la couronne des mains de l'archevêque de Cantorbéry. La société a des lois indispensables, des lois également ennemies de l'impiété , et des difficultés scrupuleuses.
Enfin, 'nous voici arrivés aux mylords, aussi peu connus
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de M. Érard que les bâchas et les mandarins. Je lui apprendrai que les mylords sont les pairs du royaume d^Angleterre , les sujets les plus considérables de Ja nation. Madame Mazarin avouera qu'elle en connaît beaucoup qu*on estime autant par leur mérite, qu*on les considère par leur rang et leur dignité;, elle avouera qu'elle en a reçu de grands sen'ices en des temps fâcheux , et de grandes assistances dans ses besoins. Après cette confession , il me semble que j'entends M. Érard s'écrier : Quelle dépravation de mœurs, O temporal O mores ! Qu'il ne trouve pas mauvais que je m'écrie avec plus de raison : O inepfiam inaudiiamîO impertinence inouïe ! iSottise achevée !
£h quoi ! messieurs , il sera permis à M. Mazarin de déshonorer dans tous les villages le nom qu'il porte ; il lui sera permis de régler l'honnêteté nécessaire à conduire les moutons , d'ordonner le juste payement dû aux pâtres , pour les expéditions de leurs taureaux , de prescrire la bienséance que doit garder un garçon d'apothicaire quand il donne un lavement; il lui sera permis de défendre aux femmes de tirer les vaches, et de filer au rouet; et M. l'orateur ne pourra souffrir que madame Mazarin soutienne la dignité de son nom dans toutes les cours et chez toutes les nations où elle se trouve ?
Vous êtes éloquent, monsieur Érard, vous parlez bien ; mais les choses déraisonnables dites éloquemment ne font aucune impression sur un bon esprit. Que madame Mazarin doive retourner avec son mari, pour entrer dans la congrégation des bergers, des pâtres, des garçons d'apothicaire ; qu'elle retourne avec M. Mazarin, pour trouver de nouveaux règlements sur son sujet aussi ridicules que ceux qu'il a fait imprimer , c'est ce que toutes vos belles paroles ne persuaderont pas à des gens sensés. Si vous haranguiez devant un peuple ignorant , vous pourriez l'éblouir, ou l'émouvoir ; mais pour votre malheur vous avez affaire à des juges éclairés , à des hommes sages, précautionnés contre toutes les fausses lumières et contre toutes les vaines exagérations.
478 œUVRES CHOISIES
Je voudrais, messieurs, que M. et madame Mazarin parussent devant vous à une audience. Vous liriez leur séparation sur leurs visages. Tous les traits de M. Mazarin seraient autant de preuves qui confirmeraient ce que j*ai dit. Un regard de madame Mazarin confondrait toutes les impostures de M. Érard. Le ciel les a déjà séparés par la contrariété des humeurs, par l'opposition des esprits, par les bonnes et les mauvaises inclinations , par la noblesse des sentiments de Fune et l'indignité de ceux de l'autre ; la nature les a séparés comme le ciel, par une beauté qui charme les yeux , par un visage moins délicieux à la vue. Un astre funeste avait fait des nœuds infortunés , dont la raison de madame Mazarin Va dégagée. Ainsi , messieurs , vous avez la cause du ciel, de la nature, de la raison, soumise à vos jugements. Que votre sagesse donne la dernière forme à ce grand ouvrage; qu'elle assure cette séparation pour jamais, et qu'ôtant à M. Mazarin l'administration de ses biens , elle sauve aux enfants le peu qui reste de l'amas prodigieux qu'il a dissipé.
ORAISON FUMÈBRe DE MADAME LA DUCHESSE MAZARIN *.
J'entreprends aujourd'hui une chose sans exemple ; j'entrepends de faire l'oraison funèbre d'une personne qui se porte mieux que son orateur. Cela vous surprendra, messieurs ; mais s'il est permis de prendre soin de son tombeau , d'y mettre des inscriptions , et de donner plus d'étendue à notre vanité que la nature n'en a voulu donner à notre vie; si tous les vivants peuvent se destiner le lieu où ils doivent être, lorsqu'ils ne vivront plus; si Charles-Quint a fait faire ses funérailles , et a bien voulu assister à son service deux ans durant, trouverez-vous étrange, messieurs, qu'une beauté
I Madame Maurin ayant dit un Jour qu'elle souhaiterait bien de savoir ce qu'on dirait d'elle après sa mort, cela donna occasion ï M. de Saint- Évremond de composer son oraison funèbre, ou plutôt son panégyrique»
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plus illustre par ses charmes que ce grand empereur par ses conquêtes veuille jouir du bonheur de sa mémoire , et entendre pendant sa vie ce qu'on pourrait dire d'elle après sa mort? Que les autres tâchent d'exciter vos regrets pour quelque morte , je veux attirer vos larmes pour une mortelle, pour une personne qui mourra un jour par le malheur nécessaire de la condition humaine, et qui devrait toujours vivre par l'avantage de ses merveilleuses qualités.
Pleurez , messieurs ; n'attendant pas à regretter un bien perdu , donnez vos pleurs à la funeste pensée qu'il le faudra perdre; pleurez, pleurez. Quiconque attend un malheur certain peut déjà se dire malheureux : Hortense mourra ; cette merveille du monde mourra un jour ; l'idée d'un si grand mal mérite vos larmes : ^
Vous y viendrez à ce triste passage , Hortense , hëlas ! vous y viendrez un jour, Et perdrez-là ce beau visage Qu'on ne vit jamais sans amour.
Détournons notre imagination de sa mort sur sa naissance, pour dérober un moment à notre douleur. Hortense Mancini est née à Rome, d'une famille illustre : ses parents ont toujours été considérables ; mais^quand ils auraient tous gouverné des empires, comme son oncle ' , ni eux ni ce maître de la France ne lui auraient pas apporté tant d'éclat qu'elle leur en donné. Le ciel a formé ce grand ouvrage sur un modèle inconnu au siècle où nous sommes : à la honte de notre temps il a voulu donner à Hortense une beauté de l'ancienne Grèce et une vertu de la vieille Rome. Laissons écouler son enfance dans ses mémoires'. Son enfance a eu cent naïvetés aimables, mais rien d'assez important pour notre sujet. Je vous demande, messieurs, je vous demande de l'admiration et des larmes : pour les obtenir j'ai des vertus et des malheurs à vous présenter.
* Le cardinal Mazarin,
* Foy. les Mémoires de madame la duchesse Mazarin ; lisent été écrits (lar M. rabbé de Saint-Kéal.
I^ cardinal Mazarin ne fut pas longtemps sans connaître les avantages de sa lielle nièce; et pour faire justice aux grâces de la nature, il destina Hortense à porter son nom et à posséder ses richesses après sa mort. Elle avait des charmes qui pouvaient engager les rois à la rechercher par amour et des biens capables de les y obliger par intérêt. Une conjoncture favorable venant s'unir à ces grands motifs, le roi delà Grande- Bretagne ' la fît demander en mariage, et le cardinal , plus propre à gouverner des souverains, qu'à faire des souveraines, perdit une occasion qu'il rechercha depuis inutilement. La reine-mère du roi d'Angleterre se chargea elleHnême de la négociation *. Mais un roi rétabli se souvint du peu de considération qu'on avait eu pour un roi chassé , et on rejeta à Londres les propositions qui n'avaient pas été acceptées à Saint- Jean-de-Luz.
Que ne veniez-vous, madame? tout eût cédé à vos charmes, et vous rendriez aujourd'hui une grande nation aussi heureuse que vous le seriez. Le ciel est venu à bout en quelque sorte de son dessein : il vous avait destinée h faire les délices de l'Angleterre , et vous les faites.
Cette grande affoire ayant manqué , on examina le mérite de nos courtisans, pour vous donner un mari digne de vous. M. le Cardinal fut tenté de choisir le plus honnête homme, mais U sut vaincre la tentation ; et un faux intérêt prévalant sur son esprit, il vous livra à celui qui paraissait le plus riche. Rejetons la première faute de ce mariage sur son Éminence. M. Mazarin n'est pas à blâmer d'avoir fait tous ses efforts pour obtenir la phis belle femme et la plus grande héritière de l'Europe.
Madame Mazarin a cru que l'obéissance était son premier devoir, et elle s'est rendue aux volontés de son oncle, autant par reconnaissance que par soumission. M. le Cardinal , qui devait connaître la contrariété naturelle que le ciel avait inspirée dans leurs cœurs . l'opposition invincible des qualités
' Charles II.
' Ce fut le Néiitalile sujet du voyage qu'elle fit en Angleterre en 166».
DB SAINT-BVBBMONP. 481
de Tan et de Tautre , M. le Cardinal n'a rien connu , rien prévu , ou a préféré un peu de bien , un petit intérêt, quelque avantage apparent , au repos d'une nièce qu'il aimait si fort. Il est le premier coupable de ces nœuds mal assortis , de ces chaînes infortunées , de ces liens formés si mal à propos et si justement rompus. Ici toute la réputation qu'a eue le Cardinal s'est évanouie. Il a gouverné le cardinal de Richelieu qui gouvernait le royaume , mais il a marié sa nièce à M. Mazarin : toute sa réputation est perdue. Il a gouverné Louis XIII après la mort de son grand ministre , et la reine régente après la mort du roi son époux, mais il a marié sa nièce à M. Mazarin : toute sa réputation est perdue. S'il y avait quelque grâce à faire à son Éminence, il faudrait rejeter sa faute sur la faiblesse d'un mourant : c'est trop demander à l'homme que de lui demander d'être sage quand il se meurt.
Il me souvient que le lendemain de ces tristes noces les médecins assurèrent le maréchal de Clérambaut que M. le Cardinal se portait mieux. C'est un homme mort , dit le maréchal : il a marié sa nièce à M. Mazarin; le transport s'est fait au cerveau, la tête est attaquée, c'est un homme mort. Excusons donc ce grand cardinal sur sa maladie ; excusons-le sur la misère de notre condition : il n'y a personne à qui une pareille excuse ne puisse être un jour nécessaire. Pleurons par compassion et par intérêt; quel sujet, messieurs, manque à nos larmes ?
Pleurons , pleurons ; et c'est peu que des pleurs ,
Pour de si funestes malheurs :
N'attendons pas la perte de ces charmes : Infortunés liens, vous valez bien nos larmes !
Je sens que ma compassion va s'étendre jusque sur M. Mazarin : celui qui fait le malheur des autres fait pitié luimême. Voyez l'état auquel il se trouve , messieurs , et vous serez aussi disposés que moi à le plaindre. M. Mazarin gémit sous le poids des biens et des hooneurs dont on Ta chargé; la fortune qui l'élève en apparence l'accable en effet ; la
grandeur lui est un supplice, rabondanoe une misère. Il a raison de baîr un mariage qui l'a eng^é dans les affaires du monde, el avec raison il s*est repenti d'avoir obtenu ce qu'il avait tant désiré. Sans ce mariage si funeste aux intéressés , il mènerait une vie beureuse à la Trappe , ou en quelque autre société sainte et retirée ; les intérêts du monde l'ont fait tomber dans les mains des dévots du siècle, de ces fourbes spiritueb qui font une cour artificieuse , qui tendent des pièges secrets à la bonté des âmes simples et innocentes, de ces âmes qui, par l'esprit d'une saônte usure , se ruinent à prêter à des gens qui promettent cent et cent d'intérêt en l'autre monde.
Mais le plus grand mal n'est pas à donner, encore qu'on donne mal à propos; c'est à laisser perdre et à laisser prendre. Un conseil dévotement imbécile fait couvrir des nudités ; un pareil scrupule fait défigurer des statues : un jour on enlève les tableaux , un autre les tapisseries sont emportées; les gouvernements sont vendus , l'argent s'écoule ; tout se dissipe, et on ne jouit de rien. Voilà, messieurs, le misérable état où se trouve M. Mazarin : ne mérite-t-il pas d'avoir part aux larmes que nous répandons.'
Mais madame Mazarin est mille fois plus à plaindre : 4:'est à ses douleurs que nous devons la meilleure partie de notre pitié. Cet époux , qui se sent peu digne de son épouse, ne la laisse voir à personne : il la tire de Paris, où elle est élevée , pour la mener de province en province , de ville en ville , de campagne en campagne ; toujours sûre du voyage , toujours incertaine du séjour. L'assiduité n'apporte aucun dégoût , la contrainte ne fait sentir aucun cbagrin qu'il ne donne : il n'oublie rien pour se rendre baïssable ; et il aurait pu s'épargner des soins que la nature avait déjà pris. Comme ceux qui offensent ne pardonnent point, plus M. Mazarin fait de mal , plus on en souffre ; et il arrive par degrés à être le tyran d'une personne dont tous les bonnétes gens voudraient être les esclaves. Il semblait que madame Mazarin n'avait pas d*autres maux à craindre , après ce qu'elle avait souffert ; on
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S6 trompait^ messieurs : le plus grand était encore à venir. Madame Mazarin , plus jalouse de sa raison que de sa beauté et de sa fortune, se trouve assujettie à un homme qui prend toutes les lumières du bon sens pour des crimes , et toutes les visions de la fantaisie pour des grâces du ciel extraordinaires. Ce ne sont que révélations , que prophéties : il avertit de la part des anges, il commande , il menace de la part de Diçu. Il ne faut plus chercher les volontés du ciel dans rÉcriture ni dans la tradition , elles se forment dans rimagination , et s*expliquent par la bouche de M. Mazarin. Vous avez souffert d'être ruinée par un dissipateur, d'être traitée en esclave par un tyran; vous voici , Hortense , à la merci d'un prophète, qui va chercher dans l'imposture des £aiux dévots et dans les visions des fanatiques de nouvelles inventions pour vous tourmenter ; les artifices des fourbes , la simplicité des idiots , tout s'unit , tout se joint, pour votre persécution.
Cherchez , messieurs , la femme la plus docile , la plus soumise, et la mettez à de semblables épreuves, elle ne souffrira pas huit jours avec son mari ce que madame Mazarin a souffert cinq ans avec le sien. Qu'on s'étonne qu'elle n'ait pas voulu se séparer plus tôt d'un tel époux, qu'on admire sa patience : s'il y a un reproche à lui faire , ce n'est pas de l'avoir quitté , c'est d'avoir demeuré si longtemps avec lui. Que faisait votre gloire, madame, dans le temps d'un esclavage si honteux ? Vous vous rendiez indigne des bienfaits de M. le Cardinal ; vous trahissiez ses intentions par une lâche obéissance , qui laissait ruiner la fortune qu'on vous avait donnée à soutenir. Vous vous rendiez indigne des grâces du ciel , qui vous a fait naître avec de si grands avantages , hasardant vos lumières dans le long et contagieux commerce que vous aviez avec M. Mazarin. Remerciez Dieu de la bonne et sage résolution qu'il vous a fait prendre : votre liberté est son ouvrage; s'il ne vous avait inspiré ses intentions, une timidité naturelle, une conduite scrupuleuse 9 une mauvaise honte vous eût retenue auprès de votre mari, et vous vous
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trouveriez encore assujettie à ses folles inspirations. Rendez grâces à Dieu, madame; il vous a sauvée. Ce salut vous coûte toutes vos richesses, il est vrai; mais vous avez conservé votre raison : la condition est assez heureuse. Vous êtes privée de tout ce que vous teniez de la fortune, mais on n'a pu vous ôter les avantages que la nature vous a donnés ; la grandeur de votre âme, les lumières de votre esprit , les charmes de votre visage vous demeurent : la condition est assez heureuse. Quand M. Mazarin laisse oublier le nom de M. le Cardinal en France , vous en augmentez la gloire chez les étrangers : la condition est assez heureuse. Il n'y a point de peuples qui n'aient une soumission volontaire au pouvoir de votre beauté, point de reines qui ne doivent porter plus d'envie à votre personne que vous n'en devez porter à leur grandeur : la condition est assez heureuse.
Vous êtes admirée en cent et cent climats : Toutes les nations sont vos propres États : Et de petits esprits vons nomment vagabonde, Quand vous aÛez régner en tous les lieux du monde !
Quel pays y a-t-il que madame Mazarin n'ait pas vu ? quel pays a-t-elle vu qui ne l'ait pas admirée? Rome a eu pour elle autant d'admiration que Paris. Cette Rome, de tout temps si glorieuse , est plus vaine de l'avoir, donnée au monde que d'avoir produit tous ses héros : elle croit qu'une beauté si extraordinaire est préférable à toute valeur, et qu'il y a plus de conquêtes à faire par ses yeux que par les armes de ses grands hommes. L'Italie vous sera éternellement obligée , madame , de l'avoir défaite de ces règles importunes qui n'apportent l'ordre qu'avec contrainte, de lui avoir ôté une science de formalités , de cérémonies, de civilités concertées , d'égards médités, qui rendent les. hommes insociables dans la société même. C'est madame Mazarin qui a banni toute grimace, toute affectation, qui a ruiné cet art du devoir qui règle les apparences , cette étude de l'extérieur qui compose les visages; c'est elle qui a rendu ridicule une gravi té qui tenait lieu de prudence, une politique sans affaires et
Dfc SÂINT-EVREMOND. 48.'>
sans intérêts , occupée seulement à cacher Tinutilité où Ton se trouve ; c'est elle qui a introduit une lil)erté douce et honnête , qui a rendu la conversation plus agréable , les plaisirs plus purs et délicats.
Une fatalité Pavait fait venir à Rome, une fatalité Ten fait sortir. Madame la connétable voulut quitter monsieur son mari , et en fit confidence à sa chère sœur. La sœur, toute jeune qu'elle était, lui représenta ce qu'aurait pu représenter une mère pour l'en détourner ; mais , la voyant résolue h Texécution de son dessein , elle suivit par amitié celle qui n'avait pu être détournée par prudence, et partagea avec elle les dangers de la fuite , les craintes , les inquiétudes , les eml3arras qui suivent de pareilles résolutions. La fortune, qui peut beaucoup dans nos entreprises et plus dans nos aventures, a fait errer madame la comiétable de nation eu nation, et Ta jetée enfin dans un couvent à Madrid. La raison conseilla le repos à madame Mazarin, et un esprit de retraite l'obligea d'établir son séjour à Chambéri. Là elle a trouvé en elle-même par ses réflexions, dans le commerce des savants par les conférences , dans les livres par l'étude , dans la nature par des observatioms , ce que la cour ne donne point aux courtisans, ou pour être trop occupés dans les affaires ou pour être trop dissipés dans les plaisirs. Madame Mazarin a vécu trois ans entiers à Chambéri , toujours tranquille et jamais obscure : quelque désir qu'elle ait eu de se cacher, son mérite lui établit malgré elle un petit empire, et en effet elle commandait à la ville et à toute la nation. Chacun reconnaissait avec plaisir les droits que la nature lui avait donnés ; et celui qui avait les siens par sa naissance les eût volontiers oubliés pour entrer dans la même sujétion où entraient ses peuples. Les plus honnêtes gens quittaient la cour et négligeaient le service de leur prince pour s'appliquer plus particulièrement à celui de madame Mazarin , et des personnes considérables des pays éloignés se faisaient un prétexte du voyage d'Ilalie pour la venir voir. C'est une chose bien extraordinaire d'avoir vu établir une cour à Cham-
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béri; c*est oomme un prodige qu'une beauté qui avait vcoln se cacher en des lieux presque inaccessibles ait fait plus de bruit dans l'Europe que toutes les autres ensemble.
Les plus belles personnes de chaque nation avaient le déplaisir d'entendre toujours parler d'une absente ; les objets les plus aimables avaient un ennemi secret, qui ruinait toutes les impressions qu'ils pouvaient faire : c'était Fidée de madame Mazarin , qu'on conservait précieusement après l'avoir vue , et qu'on se formait avec plaisir où l'on ne la voyait pas.
Telle était la conduite de madame Mazarin, telle était sa condition, quand la duchesse d'York, sa parente, passa par Chambéri , pour venir trouver le duc son époux. Le mérite de la duchesse , sa beauté , son esprit , sa vertu , donnaient envie à madame Mazarin de l'accompagner ; mais ses affaires ne le permettaient pas, et il fallut remettre son voyage à un autre temps. La curiosité de voir une grande cour qu'elle n'avait pas vue la fortifiait dans cette pensée; la mort du duc de Savoie ^ la détermina. Ce prince avait eu pour elle un sentiment commun à tous ceux qui la voyaient; il l'avait admirée à Turin, et cette admiration avait passé dans l'esprit de madame de Savoie pour un véritable atnour. Une impression jalouse et chagrine produisit un procédé peu obligeant pour celle qui l'avait causée ; et il n'en fallut pas davantage pour obliger madame Mazarin à sortir d'un pays où la nouvelle régente était absolue. S'éloigner d'elle et s'approcher de madame la duchesse d'York ne fut qu'une même résolution. Hortensela déclara à ses amis, qui n'oublièrent rien pour l'en détourner ; mais ce fut inutilement. On n'a jamais vu tant de larmes. Elle ne fut pas insensible à la douleur que l'on avait de son départ, des personnes touchées si vivement la surent toucher; cependant la résolution était prise, et malgré tous ces regrets on voulut partir.
Quel autre courage que celui de madame Mazarin eût
* Cbarles-Emmanucl, duc de Savoie, mourut le 12 juin 1675.
fait entreprendre un voyage si loDg, si dinictl^ vt si dnngt»» reux? 11 lui fieillut traverser des nations sauvages et des nations armées, adoucir les unes et se faire respecter des autreji. Kilo n^entendait le langage d'aucun de ces peuples , mois ello triait entendue : ses yeux ont on langage universel , qui la fiiil en* tendre de tous les hommes. Que de montagnes , que de lortU» , que de rivières il fallut passer! Qu*elle essuya de veniK, do neiges, de pluies, et que les difficultés des clieniinK, que la rigueur du temps, que des incommodités extraordinaire» firent peudetort à sa beauté ! Jamais Hélène ne parut si belle quVtnit Hortense; mais Hortense, cette belle innocente perm'tcutée , fuyait un injuste époux, et ne suivait pas un amant. Avec le visage d'Hélène, madame Mazarin avait Tair, Thabit, IVquIpage d'une reine des Amazones : elle paraissait égalenienl propre à charmer et à combattre. On eût dit qu'elle allait donner de Tamour à tous les princes qui étaient sur son passage et commander toutes les troupes qu*ils commandaient. Le premier edt répondu d'elle , mais ce n'était pas son dessein ; elle fit quelque essai du second , car les trotipes rfA'^' vaient ses ordres plus volontiers que eeux de leurs géiiéraffs. Après avoir fait plus de trois cents lieues , elle tm^u en f f ol^ lande, et ne demeura à Amsterdam que le temps qu'il faut pour Toir les raretés d'une ville si siiigaltère et si renommée/ Sa curiosilé satis£ute , elle en partit pour f >a Brille ^ et sVir»' ban|iia à La Brille pour TAnglêterre. Il maw|iiait d ee ifff^'^B «ne tempte; il ta vint raie qoi dura eim| jMir» ^ UmpH^s au» faricne qoe longue, tempête qaï ix perére f/mmf etiésofartioa an mMekU et aux possa^j^en tMrte espér»i»e^.^ Madame Mazam ÙA seule exemfnle de lameiilariof» ; m&tn% iiinwiil— à iâmuKÈâit a» eiei ^ il la emseyv^t ^ (fue <w>ww»w^ et RHgaée à s» foiontéi. If était o/nêté faViU^ veyrait Tamm glelcne : cfie j aèerria, et se reiufil a ijmdr^ e» ^i 4e toBps '. To«B ita peopU» aivaîent «ae grande eiim<;>r>. 4f h voir, kft éMKs «ae pioa jurande aCam»e de ^«m amvei». i^n
afewann vint en .i4iq««'{i*{'r** «l :w»% Ui Wr/!f%t\tf^ •*^' *
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Anglaises , qui étaient en possession de Tempire de la beauté, la voyaient passer à regret à une étrangère ; et il est assez naturel de ne perdre pas sans chagrin la plus douce des vanités. Un intérêt si considérable sut les unir. Les ennemies furent donc réconciliées, les indifférentes se recherchèrent, et les amies voulurent se lier plus étroitement encore* J^es confédérées prévoyaient bien leur malheur ; mais le voulant retarder, elles se préparèrent à défendre un intérêt qui leur était plus cher que la vie. Madame Mazarin n'avait pour elle que ses charmes et ses vertus : c'était assez pour ne rien appréhender. Après avoir gardé la chambre quelques jours , moins pour se remettre des fatigues du voyage que pour se faire des habits, elle parut à White-hall.
Astres de cette cour, n'en soyez point jaloux :
Vous parûtes alors aussi peu devant elle
Que mille autres beautés avaient fait devant vous '.
Depuis ce jour-là on ne lui disputa rien en public, mais on lui fît une guerre secrète dans les maisons ; et tout se réduisit à des injures cachées , qui ne venaient pas à sa connaissance , ou à de vains murmures , qu'elle méprisa. On vit alors une chose fort extraordinaire : celles qui s'étaient le plus déchaînées contre elle furent les premières à l'imiter. On voulut s'habiller, on voulut se coiffer comme elle ; mais ce n'était ni son habillement ni sa coiffure , qar sa personne fait la grâce de son ajustement , et celles qui tâehent de prendre son air ne sauraient rien prendre de sa personne. On peut dire d'elle ce qu'on a dit de feu Madame avec bien moins de raison : Tput le monde l'imite , et personne ne lui ressemble.
Pour ce qui regarde les hommes , elle se fait des sujets de tous les honnêtes gens qui la voient. Il n'y a que le méchant goût et le faux esprit qui puissent défendre contre elle un reste de liberté. Heureuse des conquêtes qu'elle fait, plus heureuse de celles qu'elle ne fait pas , madame Mazarin n'est
' Iinitalion de la chute d'un sonnet de Mallèvilic, intitulé La belle malineusc\
DE SAlNT-EYfiEHOND. 489
pas plus tôt arrivée en quelque lieu, qu'elle y établit une maison , qui fait abandonner toutes les autres : on y trouve la plus grande liberté du monde , on y vit avec une égale discrétion, chacun y est plus commodément que chez soi et plus respectueusement qu'à la cour. Il est vrai qu'on y dispute souvent ; mais c'est avec plus de lumière que de chaleur, c'est moins pour contredire les personnes que pour éelaircir les matières , plus pour animer les conversations que pour aigrir les esprits. Le jeu qu'on y joue est peu considérable , et le seul divertissement y fait jouer. Vous n'y voyez sur les visages ni la crainte de perdre ni la douleur d'avoir perdu ; le désintéressement va si loin en quelques-unes , qu'on leur reproche de se réjouir de leur perte et de s'affliger de leur gain.
Le jeu est suivi des meilleurs repas qu'on puisse faire. On y voit tout ce qui vient de France , pour les délicats , tout ce qui vient des Indes , pour les curieux ; et les mets communs deviennent rajres , par le goût exquis qu'on leur donne. Ce n'est pas une abondance qui fait craindre la dissipation , ce n'est point une dépense tirée qui fait connaître l'avarice ou l'incommodité de ceux qui la tbnt; on n'y aime, pas une économie sèche et triste , qui se contente de satisfaire aux besoins , et ne donne rien au plaisir : on aime un bon ordre qui fait trouver tout ce que l'on souhaite , et qui en sait ménager l'usage , afin qu'il ne puisse jamais manquer. Il n'y a rien de si bien réglé que cette maison ; mais madame Mazarin répand sur tout je ne sais quel air aisé, je ne sais quoi de libre et de naturel , qui cache la règle : on dirait que les choses vont d'elles-mêmes , tant l'ordre est secret et difficilement aperçu.
Que madame Mazarin change de logis, la différence du lieu est insensible : partout où elle est on ne voit qu'elle; et pourvu qu'on la trouve , on trouve tout. On ne vient jamais assez tôt , on ne se retire jamais assez tard ; on se couche avec le regret de l'avoir quittée, et on se lève avec le désir de la revoir.
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Mais quelle est Finceititude de la condition humaine! Dans le temps qu'elle jouissait innocemment de tous les plaisirs que rinclination recherche et que la raison ne défend pas, qn'eUe goûtait la douceur de se voir aimée et estimée de tout le monde, que celles qui s'étaient opposées à son établissement se trouvaient diarmées de son commerce, qu'elle avait comme éteint l'amour-propre dans l'âme de ses amies, chacune ayant pour elle les sentiments qu'il est naturel d'avoir pour soi ; dans le temps que les plus vaines et les plus amoureuses d'elles-mêmes ne disputaient rien à sa beauté , que l'envie se cachait au fond des cœurs , que tout chagrin contre elle était secret, ou trouvé ridicule dès qu'il commençait à paraître ; dans ce temps heureux une maladie extraordinaire la surprend , et nous avons été sur le point de la perdre, malgré tous ses charmes , malgré toute notre admiration et notre amour. Vous périssiez , Hortence , et nous périssions : vous , de la violence de vos douleurs : nous , de celle de notre afiQictîon. Mais c'était bien plus que s'affliger, c'était sentir tout ce que vous sentiez , c'était être malade comme vous. Des inégalités bizarres tantôt Vous approchaient de la mort, tantôt vous rappelaient à la vie : nous étions sujets à tous les accidents de votre mal ; et pour apprendre de vos nouvelles, il n'était pas besoin de demander comment vous étiez , il ne allait que voir en quel état nous étions.
Loué soit Dieu , ce dispensateur universel des biens et des maux , loué soit Dieu , qui vous a rendue à nos vœux et nous a redonnés à nous-mêmes ! Vous voilà vivante , et nous vivons; mais nous ne sommes pas remis encore de la frayeur du danger que nous avons couru : il nous en reste une triste idée , qui nous fait concevoir plus vivement ce qui arrivera un jour. Un jour la nature défera ce bel ouvrage, qu'elle a pris tant de peine à former. Rien ne l'exemptera de la loi funeste où nous sommes tous assujettis. Celle qui se distingue si fort des autres pendant sa vie sera confondue avec les plus misérables à sa mort. Et tu te plains , génie ordinaire, mérite commun , beauté médiocre; et tu te plains de ce qu'il te fait
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mourir ! Ne murmure point, injuste : Hortense mourra comme toi. Un temps viendra (ne pût-il jamais venir ce temps mal^ iieureux ! ) , un temps viendra que l*on pourra dire de cette merveille :
Elle est poudre toutefois , Tant la Parque a fait ses lois Égales et nécessaires.
Rien ne Ten a sa parer :
Apprenez , âmes vulgaires , A mourir sans murmurer *.