‹ Œuvres choisies de Saint-Évremond, precédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 102 sur 116 · POUR MADEMOISELLE DE KVERWEERT · texte numérisé non relu

POUR MADEMOISELLE DE KVERWEERT

A peine étions-nous à une lieue d'Euston ^ que nous nous repentîmes de l'avoir quitté. La beauté du lieu , la commodité de la vie qu'on y mène, le mérite et l'honnêteté du maître et de la maîtresse de la maison , les charmes de la belle Égyptienne ; les agréments d'une indifférente pour qui on ne peut jamais être indifférent; celle qu'on voit toujours avec plaisir, et qu'on entend toujours avec surprise; cet esprit si vif et si juste, cette humeur si libre avec une conduite si réglée : toutes ces personnes , toutes ces choses se présentèrent à notre imagination, et nous firent comprendre que les biens sont niioins connus quand on les possède que lorsqu'on les perd.

L'affliction endormit M. l'ambassadeur du Portugal^, par conformité peut-être avec madame de Beverveert, qui ne dort jamais si bien que dans le temps qu'elle se trouve fort affligée. Comme les constitutions sont différentes , ma douleur me tint éveillé, pour songer à ce que nous, perdions.

I Imitation du sonnet de Malherbe sur la mort de M. le duc d'Orléans.

' Charlotte de Nassau, sœur des comtesses d*Arlington et d'Osseri , de MM. d*Odvek, d'Ouwerkerck, etc. Le roi Charles 11 donna à mademoiselle Beverweert le rang de fille de comte.

3 Maison de campagne du comte d'Arlington, dans le comté de Suffolck.

* Don Francisco comte de Metos.

J^entretins assez longtemps ces tristes pensées , qui n'étaient pas sans douceur ; mais, passant d'une rêverie à une autre , je me trouvai à la fin dans celles de Don Quichotte , et l'esprit de chevalerie venant à me transporter, je m'écriai tout haut : « Chevaliers de Suffokk^ palmerins de Bury ' , venez confesser au chevalier du Tage et au mandièque normand que toutes les Orianes et les Angéliques du monde ne sont pas dignes de déchausser la sans-pareille Caroline cTEuston. »

Transporté comme j'étais , et plus Don Quichotte que Don Quichotte même , je vis venir deux marchands, que je pris aussitôt pour deux chevaliers. Ils avaient des bâtons qui me parurent des lances , et des bonnets rabattus comme celui de mylord Towndfend, qui passèrent dans mon esprit pour des casques dont la visière était abaissée. Cet équipage , qui me semblait un vrai appareil de guerre , ne me laissa pas douter du combat; et dans cette pensée je criai trois fois : « Ami 5af2^^o , selle Rossinante, et accommode le Grison. »

Le docteur », qui était derrière le carrosse , croyant que je l'appelais, descendit en diligence, et vint me demander ce qu'il me plaisait, a Selle Rossinante , Sam: ho , et dépêche- toi ; car voici assurément une aventure. » Le bon docteur pensa que je demandais une monture , et que, pour être ennuyé du carrosse, je voulais monter à cheval , ce qui lui fit dire qu'il n'y avait pas même assez de chevaux pour le train de son excellence. La réponse du docteur me fit rappeler mes esprits, et la machine de chevalerie qui s'était formée dans ma tête commençant à se dissiper, le chevalier du ïage redevint peu à peu l'ambassadeur de Portugal , le manchèque normand se changea en Saint-Évremond , et les marchands passèrent paisiblement auprès de nous avec des bâtons et des bonnets.

Ce n était pas faire un grand sacrifice à mademoiselle de Beverweert que de perdre mon jugement pour l'amour d'elle : le peu que j'en ai n'en rendait pas la perte considé-

< PeUte vilIë du comté de Suffolck.

^ Un laquais de mylord Arlington, à (|ui on avait donné le nom de docleur.

DE SAINT-EVBEHOND. 403

rable. Celui de l'ambassadeur était important ; aussi le menagea-t-il beaucoup mieux que je n'avais fait le mien , et vous allez voir qu'il le conserva aussi sain et aussi entier dans sa douleur que s'il avait été dans Fétat le plus tranquille.

Comme nous arrivâmes à une rivière dont les eaux se débordaient par l'abondance de la pluie qui était tombée, je lui représentai la facilité qu'il aurait de satisfaire à ce que les vers de mademoiselle de La Roche < désiraient de son amour f c'était peu de chose , ce n'était que de chercher à mourir, pour se donner la gloire des héros amoureux. « Si j'avais, me dit-il , une passion sale et vilaine pour mademoiselle de Beverweert, je ne refuserais pas de me noyer dans une eau si trouble ; mais tous mes désirs sont honnêtes, et méritent bien que je me noie dans une belle eau claire , nette et digne de la pureté de mes pensées. — Vivez , repris-je , vivez , monsieur l'ambassadeur ; s'il vous faut pour vous noyer une eau aussi nette que la lumière de votre jugement , vous ne vous noierez de longtemps. »

INous sortions de la rivière avec ces sortes de discours quand Charles parut , et il poussa son cheval vers nous de si bonne grâce , qu'on l'aurait plutôt pris pour un chevalier qui entrait en lice que pour un laquais qui venait rendre compte d'une commission. A la vérité, son éloquence fut assez confuse quand il vint à parler, car trente monseigneur, mêlés avec autant de M. Jermyn, de Bury, de mylord Crofts et de Chively, laissèrent deviner à peine que Charles n'avait trouvé personne à la maison.

Si* le déplaisir d'avoir quitté Euston avait laissé place à d'autres chagrins , j'en aurais eu beaucoup de voir le méchant succès de toutes mes lettres ; mais il ne m'était permis de m'affliger que d'une chose ; je laissais le soin à M. l'ambassadeur de faire des réflexions sur la maladie de mylord Crofts et sur l'absence de IM. Jermyn.

» Mademoiselle de La Rocbe Guilhen était alors auprès de la tille unique du comte d'Arlington , mariée ensuite an duc de Grafton. CeUe demoiselle est auteur de quelques traductions et de plusieurs romans.

kl

Nous quittions la pensée d'aller à Clilvely, croyant que M. Jermyn ' n'y était plus, quand nous trouvâmes un de ses gens à New-Market , qui me rendit une lettre de sa part. Cette lettre nous disait qu'ayant appris à son retour de Bury le dessein que nous faisions de l'aller voir, il nous conjurait autant qu'il lui était possible de n'y manquer pas. Nous y allâmes, et fûmes très-bien reçus par un homme qui renonçant à la cour en avait porté la civilité et le bon goût à la > campagne.

Pendant que M. l'ambassadeur admirait le bois , les jardins et les espaliers; pendant qu'il louait l'écurie, abattait quelque muraille, achevait la maison et changeait l'entrée , je me représentais mademoiselle de Beverweert jouant au billard, jouant à l'hombre, et quelquefois il me semblait que je lui voyais mettre une perle à l'oreille de certain chevalier, comme un ornement convenable à son air galant , et qui pouvait relever le mérite de ses agréables courtoisies.

Après avoir fait un fort grand repas , où j'avais porté plus de rêverie que d'appétit, il fallut nous séparer de M. Jermyn, et poursuivre le voyage que nous avions commencé. Au sortir du bois, M. l'ambassadeur reprit la tristesse qu'il avait suspendue , et je continuai celle que je n'avais pas quittée. Ce ne fut que mélancolie, et une mélancolie si grande, qu'un long chemin et un temps fâcheux n'y purent rien ajouter.

L'ennui d'Audley-End * eut plus de force. Cette grande maison , vaste et solitaire , inspira de nouveaux chagrins , et mit le comte de Melos en tel état, qu'à peine sut-il louer la galerie , blâmer les appartements et les jardins. Alors j€ crus qu'il était temps de faire une seconde tentative , et pour n'oublier aucun des secours qui se peuvent offrir au désespoir d'un ami, je loi proposai ofQcieusement de se pendre à quelqu'un de ces longs et tristes arbres que mademoiselle de Beverweert fait ressembler à mylord Suffolck ; mais je trou-

* Mylord Oouvre, dont la maiflon de campagne était à Chively, à deux milles de New-Markét.

'Maison de campagne du eomte de Suffolck.

DE SAINT-EVBEMOND. 495

vaî im ambassadeur au lieu d'un héros amoureux , et un esprit politique capable de négocier à Nimègue » plutôt qu'un amant désespéré propre à finir tragiquement la violence d'une passion. Peut-être que le comte de Melos n'a pas voulu mourir de douleur dans l'absence , pour mourir de joie au retour ; peut-être espère-t-il qu'après qu'il aura donné la paix à l'Europe , mademoiselle de Beverweert ne refusera pas de lui donner ce repos heureux que ses longs services ont bien mérité. Pour moi , j'ai voulu vivre , je l'avoue , et je voudrais vivre éternellement pour honorer mademoiselle de Beverweert et la servir.

Page 1